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29/06/2013

VIE DU PERE ALEXIS CLERC PAR CH. DANIEL (Chapitre 10)

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CHAPITRE X.

 

alexis clerc dans la compagnie de jésus.
saint-acheul.

 

 

Enfin, après quatre années d’attente, Clerc allait pouvoir répondre à l’appel du Seigneur qui se faisait entendre à son cœur d’une manière toujours plus forte et plus pressante. Cependant, tout n’était pas fait ; il y avait des liens à rompre avant qu’on pût l’admettre au noviciat, et il était facile de prévoir que l’opposition paternelle, singulièrement favorisée par les circonstances, ne désarmerait pas du premier coup. N’allait-elle pas même se déclarer à tout jamais inflexible et implacable ? Hélas !on ne le verra que trop, c’est ce qu’elle fit et elle tint cruellement parole jusqu’au bout.

Clerc dut avoir le pressentiment des obstacles qui l’attendaient et du rude combat qu’il aurait à soutenir, lorsque, ayant fait part de sa résolution au P. de Ravignan dès son arrivée à Lorient, il reçut cette réponse peu encourageante :

Paris, 35, rue de Sèvres, 18 Juillet 1854.

« Mon bien cher ami, votre lettre m’apporte de bien douces consolations. La grâce de Dieu vous garde et vous conserve tous les dons de sa bonté : prions pour que sa volonté s’accomplisse entièrement sur vous.

« Vous devez attendre, ce me semble, encore pour prendre une résolution dernière. Votre démission serait intempestive. Sans doute, il faut prévoir les difficultés et les obstacles ; cependant, ne craignons rien quand nous ne cherchons que la gloire de Dieu et le bien de notre âme.

« Vous ne pouvez douter de mon tendre intérêt, il vous accompagne partout. Adieu donc et au revoir. Soyons unis dans le cœur de Notre-Seigneur et dans la plus ferme espérance.

« Mes dévoués souvenirs au commandant.

« X. de Ravignan. »

Il est à croire que le P. de Ravignan fut satisfait des explications que Clerc lui donna lorsqu’il vint à Paris et qu’alors, d’opposant qu’il était, il se déclara son allié et son auxiliaire ; il nous semble même impossible qu’il ne se soit pas rendu si le généreux postulant lui mit sous les yeux l’élection qu’il avait faite à Chang-haï et qui avait reçu, dix mois auparavant, l’approbation d’un religieux aussi sage et aussi éclairé que le P. Languillat. L’illustre et saint religieux n’avait-il pas tracé lui-même, dans son bel ouvrage De l’Existence et de l’institut des Jésuites, la route où il voyait son jeune ami marcher d’un pas si ferme ? N’avait-il pas, en traitant de l’Élection et en faisant appel à sa propre expérience, écrit ces lignes où Alexis dut se reconnaître : « Quand l’âme est tranquille, qu’elle possède en paix toutes ses puissances, elle balancera, elle pèsera les motifs opposés, consultant Dieu dans la prière. Elle se placera sur le lit de mort, aux pieds du souverain juge ; ou bien près d’un inconnu qui, rencontré pour la première fois dans la vie, exposerait ses doutes, demanderait la solution, appellerait tout le désintéressement du plus libre conseil. La lumière se fait ainsi : le choix se détermine, il immole sur l’autel du sacrifice toutes les répugnances de la nature. Jésus-Christ a vaincu, et le disciple fidèle, vainqueur avec lui, chante et célèbre son triomphe en dévouant au Seigneur ses forces, ses travaux et sa vie tout entière, ou dans l’apostolat du monde, ou dans la milice sacrée. — O Dieu ! je vous bénis et vous rends grâces : c’est ainsi que vous avez fixé ma vie et assuré pour jamais ma bienheureuse existence [1]. »

Langage que comprendra quiconque a passé par la même voie et est parvenu au même terme, mais inintelligible pour M. Clerc le père, non-seulement à cause de sa tendresse qui répugnait à ce grand sacrifice, mais encore, il faut le dire, par suite des préjugés dont son esprit était obsédé.

Que se passa-t-il entre lui et son fils quand celui-ci lui déclara qu’il voulait être Jésuite et qu’il allait, de ce pas, frapper à la porte du noviciat de Saint-Acheul ? On le devine de reste. Alexis fut respectueux sans doute, mais il fut ferme ; il avait reconnu la nécessité et la convenance d’obtenir le consentement de son père, s’il le pouvait ; ne le pouvant pas, il se rappela que Jésus-Christ a dit : Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi [2], — et il partit pour Saint-Acheul.

Il avait pourtant laissé l’espoir qu’il reviendrait ; car n’ayant passé que huit jours au plus à Paris, il n’avait eu le temps ni de faire agréer sa démission, ni de mettre ordre à ses petites affaires comme un homme qui sera bientôt mort au monde et pour qui les choses d’ici-bas ne seront plus rien. Mais quand il eut une fois touché le seuil du noviciat et acquis la certitude qu’on l’y recevrait, songeant aux assauts qui l’attendaient à Paris et à l’impossibilité trop réelle de rien gagner sur l’esprit de son père, il pensa qu’il ne devait plus quitter le port où il venait d’entrer, afin qu’il fût bien entendu que sa résolution était définitive et irrévocable. Il écrivit donc à M. Clerc :

« Mon cher père,

« Je te remercie de la bonté que tu as montrée quand je t’ai fait part d’un projet qui t’affligeait beaucoup. Assurément, je voudrais pouvoir t’en éviter le chagrin, mais je sens bien qu’en t’en expliquant les motifs, je n’y parviendrai qu’imparfaitement. J’obéis à la conviction que je dois prendre ce parti malgré les sacrifices qu’il m’impose. La constance que j’ai gardée à ce projet pendant quatre années au milieu de circonstances si diverses et toutes faites pour m’en distraire, ainsi que tu l’espérais, indique assez qu’il n’y a plus qu’à l’exécuter. On ne prend pas dans la vie de résolution capitale même avec autant de maturité et de réflexion, et je manquerais à un devoir si, pour conserver quelques avantages de bien-être et de vanité, je refusais de me rendre à la voix de ma raison éclairée par tous les moyens. Ainsi, mon cher père, crois que, dans cette affaire, je n’agis sous l’illusion d’aucun entraînement, sous l’influence d’aucun enthousiasme ; le peu de jours où tu m’as vu de près t’a, je pense, fait porter ce jugement. Pourquoi alors prévoir des regrets inutiles, ou pour mieux dire, pourquoi les craindre ? Ne les a-t-on pas en effet prévus et conjurés par tant de réflexions, de conseils expérimentes et par une si longue temporisation ?

« Je sais que ton chagrin ne vient que de ton affection désintéressée qui redoute pour moi-même un mal où je parais courir aveuglément ; le mal, cependant, est au contraire de rester où je me trouve déplacé et où ma conscience ne peut plus avoir la paix. Ce sont là de petits mystères intérieurs que tu pénétreras facilement ; en réalité, je quitte un bien apparent et un mal réel et j’embrasse un bien réel et un mal apparent.

« Cependant, bien que la raison justifie ma conduite, elle n’est pas suffisante toute seule pour la dicter ; il faut autre chose que la raison pour imposer un sacrifice même assez léger, et c’est à cette partie noble de notre âme qui commande alors à notre volonté que je veux m’adresser pour que l’amour de ce qui est meilleur, plus parfait, te fasse plus facilement supporter ce que je fais dans un but généreux.

« Je t’annonce donc, mon cher papa, que l’on veut bien me recevoir au noviciat ; il me reste à suivre fidèlement la voie où Dieu m’appelle, et à toi, mon cher père, à prendre part à mon entrée dans la vie religieuse, en l’acceptant le plus possible pour l’amour de Dieu.

« Je crois plus sage de ne pas retourner à Paris, pour épargner le mal à propos des visites que j’aurais à faire aux personnes qui ignorent ma résolution et aussi les représentations toujours les mêmes que ne manqueraient pas de faire les étrangers. Je me sentais déjà passablement gauche, je ne saurais plus du tout maintenant quelle mine faire ; d’ailleurs, après cette reculade, le saut ne serait que plus difficile. Le très-petit nombre d’affaires que je laisse en arrière pourra s’arranger par correspondance. D’ailleurs, je n’aurai jamais été si près de vous ; en trois heures, quand tu le pourras, tu viendras me voir.

« Que le bon Dieu nous donne la force d’accomplir ce qu’il demande de nous !

« Adieu, cher papa, je t’embrasse avec toute tendresse et prie Dieu qu’il te rende ce coup moins dur par la conviction que nous obéissons à sa sainte volonté.

« A. Clerc.

« Saint-Acheul, 19 Août. »

 

Cette lettre si tendre et si respectueuse mit le comble à la douleur de ce pauvre père, à son désespoir, car il sentit que la lutte qu’il allait engager avec son fils ne pouvait être pour tous les deux qu’une source inépuisable d’amertumes. Mais la passion ne raisonne pas, et il était bien résolu à s’opposer, coûte que coûte, à la vocation d’Alexis, même au prix du bonheur qu’ils avaient toujours trouvé l’un et l’autre dans l’union jusque-là si facile et si naturelle de leurs cœurs. Aussitôt après le départ d’Alexis pour Saint-Acheul, il avait rédigé une note où il s’ingéniait à trouver des raisons pour le détourner de son projet. Tout à l’heure, c’était pour son propre bien qu’Alexis devait rester dans la marine, mais maintenant, c’était dans l’intérêt de son père ; et, se faisant égoïste à plaisir, il imaginait un avenir lointain où Clerc, ayant pris sa retraite, le recevrait à son foyer, dans son humble ménage de garçon, désir qu’il exprimait sous toutes réserves, confessant qu’à vrai dire il serait difficilement mieux qu’auprès de son fils Jules et de sa belle-fille.

Mais bientôt il a recours à d’autres armes, dont il ne s’était pas avisé tout d’abord, et il ajoute en Post-Scriptum :« Je te prie de réfléchir encore que tu ne peux dans ce moment donner ta démission. Ce serait une lâcheté de déserter ton poste au moment où il peut y avoir du danger à courir. » Sur ce dernier point, Clerc pouvait avoir le cœur fort à l’aise ; sa résolution datait d’assez loin pour que, grâce à Dieu, la guerre de Crimée n’y entrât pour rien. S’il eût obtenu du service dans la Baltique, il aurait attendu la fin de la campagne pour donner sa démission, et cela, non par crainte du déshonneur, qui ne pouvait l’atteindre, mais par un sentiment élevé du devoir militaire. On avait déjà vu en Chine, comme on vit plus tard à la Roquette, s’il était homme à marchander sa vie et à reculer devant les boulets et les balles.

M. Clerc-terminait par une adjuration et une menace :

« Je t’adjure, par toute l’autorité qu’un père peut avoir sur son fils, d’ajourner ton projet au moins jusqu’à la fin de la guerre.

« Si tu n’accèdes pas à ma prière, ne m’écris plus ; tout commerce sera désormais fini entre toi et moi. »

Voilà, certes, un terrible assaut ; mais Clerc avait tout prévu, était préparé à tout ; pour l’amour de Celui qui endura sur la croix un incompréhensible abandon de son Père céleste, il se résigna dès lors à se voir ici-bas, si telle était la volonté de Dieu, renié et repoussé par son père selon la chair.

Le P. de Ravignan était alors à Saint-Acheul ; il y venait souvent en automne chercher la solitude qui lui fut toujours chère, et se retremper dans le travail et la prière, comme aux jours où, encore obscur, il y consacrait les prémices de son talent et de son zèle à l’enseignement de la théologie. M. Clerc, qui savait bien que les conseils de l’éminent religieux avaient déjà prolongé de quatre années le séjour de son fils dans le monde, s’adressa à lui en toute confiance à l’effet d’obtenir qu’Alexis, laissant là ses idées de vocation, revînt à Paris. Il se flattait sans doute d’avoir trouvé un moyen infaillible de vaincre l’obstination de son fils. Vain espoir ! Voici quelle fut la réponse du P. de Ravignan :

 

« Saint-Acheul, 24 Août 1854.

« Monsieur,

« Je comprends parfaitement les peines que ressent un cœur de père et je m’associe à vos regrets. Mais vous comprendrez aussi que, dans une question aussi grave, à l’égard de monsieur votre fils, je ne puis et nous ne pouvons tous que le laisser à lui-même. Il est libre aujourd’hui, il le sera pendant tout le temps de son noviciat (deux ans) s’il y reste : il ne contracterait d’engagements par les vœux de religion qu’après cette époque. Il aura donc le loisir d’examiner sa vocation et de se décider en pleine connaissance de cause. A son âge, avec son expérience du monde, il est plus qu’un autre à l’abri de toute illusion. La conscience, la conviction de l’âme devant Dieu sont ce qu’il y a de plus respectable et de plus sacré ; et toutes les autorités, comme tous les sentiments, j’ose le dire, doivent s’incliner devant une détermination consciencieuse dont Dieu seul est juge.

« J’espère que vous voudrez bien, Monsieur, agréer mes excuses de ne pouvoir faire ce que vous désirez. Veuillez recevoir, avec mes vœux les plus sincères, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

« X. de Ravignan. »

M. Clerc ne se rendit pas ; il avait juré d’être irréconciliable et il le fut ; c’était pour lui un point d’honneur et une sorte d’engagement de conscience ; son libéralisme politique et religieux, son patriotisme exalté, son ambition paternelle et jusqu’à sa tendresse qu’il croyait outragée, tout se réunissait pour l’affermir dans cette opposition ardente et agressive qui, dès le commencement, ne laissait espérer ni paix ni trêve.

Voilà quels combats et quels déchirements, si sensibles à une âme bien née, accueillaient Clerc à son entrée dans la vie religieuse. Dès le premier pas il se sentait atteint dans ses affections les plus chères, et, victime volontaire, il ne lui restait qu’à se courber sous la croix qu’il allait porter toute sa vie.

Il n’était encore que dans sa première probation. On nomme ainsi un laps de temps de dix à douze jours, consacré à un examen réciproque, où le postulant se fait connaître lui-même tout en prenant connaissance des constitutions de la Compagnie ; examen nécessaire, on le conçoit, pour éviter de part et d’autre, dans une affaire si importante, tout malentendu, toute surprise. Le P. Alexandre Mallet, maître des novices et, en cette qualité, chargé d’examiner les dispositions de Clerc, son plus ou moins d’aptitude à la vie et aux emplois de la Compagnie, le P. Alexandre Mallet était un homme vraiment intérieur, austère et doux, de frêle constitution et de chétive apparence, non sans chaleur de cœur quand il s’agissait du bien des âmes et des intérêts de la gloire de Dieu, mais fort peu accessible à l’enthousiasme et particulièrement attentif à se tenir en garde comme à prémunir les autres contre les illusions même généreuses. On voit que si ce caractère convenait à Clerc, c’était surtout par les contrastes, par l’avantage qu’il avait de rencontrer dans son guide spirituel des qualités dont il n’était peut-être pas pourvu lui-même au même degré. Donc, avant de l’admettre au noviciat, le P. Mallet, qui, à la rigueur, aurait pu s’en rapporter au P. Languillat et confirmer purement et simplement l’élection que Clerc avait faite à Zi-ka-wei, soit pour mettre à l’épreuve la vivacité de ses désirs, soit pour obtenir plus de clarté dans une matière où l’on n’en saurait avoir trop, lui prescrivit de faire une nouvelle élection en bonne forme pendant sa probation.

Pour le dire en passant, on voit assez par là si nous prenons les sujets au vol pour les enrôler de gré ou de force sous notre bannière, et si le compelle intrare[a], qu’on nous reproche tant, est vraiment notre devise. Clerc n’était certes pas un sujet à dédaigner ; disons mieux, c’était, à raison de ses antécédents, une recrue particulièrement précieuse pour un ordre religieux qui ouvrait en ce moment des écoles préparatoires. Rien de tout cela cependant ne fit qu’on crût pouvoir traiter à la légère cette grande affaire de la vocation.

Clerc fit une nouvelle élection. Comme on le pense bien, elle ne diffère pas notablement de la première, au moins pour le fond ; mais sous le coup de l’épreuve et de la contradiction, la résolution de tout quitter pour appartenir à Jésus-Christ s’accentue avec un redoublement d’énergie qui a sa valeur et son éloquence. Nous en citerons quelques traits des plus remarquables.

A la première question qu’il se pose : « Suivrai-je les conseils ou seulement les préceptes ? » il fait les réponses suivantes : « C’est une honteuse défaite de s’en tenir aux préceptes après avoir déjà longtemps essayé de suivre les conseils.

« C’est une très-lâche défaite que de céder sans combattre par la seule crainte de la bataille.

« C’est un impardonnable mépris de la grâce de Dieu, qui, sans beaucoup de peine, m’a quelque temps fait marcher dans la voie de ses conseils.

« La grande sûreté pour le salut que la voie des conseils ! Pour moi, choisir l’autre, c’est comme choisir la perdition.

« Dois-je moins après la grâce d’une conversion si extraordinaire ?

« Enfin, je veux suivre la voie des conseils parce que j’aime Dieu et veux le servir de mon mieux.

« Je m’en sens la force avec la grâce de Notre-Seigneur.

« Je veux de tout mon cœur, de tout mon esprit, de toutes mes forces, servir aujourd’hui et tous les jours de ma vie le Seigneur mon Dieu, mon très-miséricordieux, très-aimable et très-doux Sauveur, en m’efforçant de l’imiter avec le secours de sa sainte grâce et en montrant la plus entière docilité à ses conseils et à ses inspirations. Ainsi soit-il.

« Cette voie des conseils est celle même de Notre-Seigneur Jésus : Qui vult post me venire, abneget semetipsum et tollat crucem suam [3]. »

A la seconde question : « Dois-je embrasser la vie religieuse ou rester dans le monde ? » il répond :

« C’est un petit sacrifice de renoncer à ma position, je veux l’offrir au bon Dieu.

« Les vertus sont pratiquées dans la vie religieuse ; elles ne sont que méditées tout au plus dans le monde.

« L’expérience me prouve que je perds tous les jours quelque chose depuis trois ans.

« Il y a de bien plus grands dangers à terre.

« De plus grands aussi seront désormais à bord, où je serai sollicité par des emplois plus importants et honorifiques. »

En effet, Clerc, à son retour de Chine, était proposé pour un commandement et pour la légion d’honneur. Le beau moment pour faire à Dieu un petit sacrifice, c’était donc celui-là ; plus tard, le sacrifice eût été plus grand sans doute ; mais différer par ce motif, c’eût été tenter Dieu et trop présumer de ses forces. Autres raisons pour embrasser la vie religieuse :

« Sainte obéissance, que j’ai mal pratiquée à bord, je veux que vous soyez désormais ma règle suprême, et j’espère mieux vous pratiquer quand je devrai le faire toujours, parce que vous me serez une stricte loi et non une œuvre surérogatoire.

« Le bien de l’exemple, seule raison plausible que l’on allègue, est plus grand en quittant toutes choses pour le désir de mieux servir Dieu. »

Troisième question : « Dans quel ordre entrerai-je ? »

Réponse : « Dans la Société de Jésus.

« Je la crois la plus propre à mon profit spirituel.

« Elle emploie toujours chacun le mieux possible, de façon à lui donner la satisfaction de travailler plus à la gloire de Dieu qu’il n’eût pu le faire sans la Compagnie.

« Elle s’appelle justement la Société de Jésus, parce qu’on y vit dans la présence et la société de Jésus qu’on médite toujours.

« Elle s’appelle justement la Compagnie de Jésus, parce que Jésus est le capitaine qui la conduit au combat et qu’elle souffre avec lui la persécution et les mépris.

« Enfin, j’aime la Compagnie.

« Aussi, je veux entrer dans la Compagnie de Jésus.

« Je conseillerais à un homme dans ma position, qui me serait du reste inconnu, de quitter tout et d’entrer au noviciat avec la ferme intention de faire après ses vœux.

« Je veux, au jour de la mort et du jugement, me féliciter d’avoir aujourd’hui quitté le monde pour la Compagnie de Jésus.

« A. Clerc.

« Saint-Acheul, jour de la fête de saint Augustin, 1854. »

 

« Presque jamais la pensée de travailler à la gloire de Dieu, en procurant le salut du prochain, n’a traversé mon esprit sans émouvoir mon cœur et sans m’inspirer le zèle ; j’ai très-habituellement éloigné cette pensée comme n’étant pas encore à sa place, mais me plaisant à croire qu’elle le serait un jour. »

————

Comment résister à des signes de vocation si manifestes et à des désirs si persévérants ? Aussi, on ne résista plus, et ce jour-là même, fête de saint Augustin, la porte du noviciat s’ouvrit pour Alexis. Sa jeunesse avait ressemblé à celle de l’évêque d’Hippone ; il se promit d’imiter ce grand converti dans la sincérité de sa pénitence et l’ardeur de sa charité. A dater de ce jour, il n’est plus du monde, et il met toute sa joie à se faire oublier. Sa démission lui arriva vers le milieu de septembre (elle est datée du 15) ; il pria son frère de régler ses petites affaires ; le peu d’argent qui devait encore lui revenir (sans doute comme dernière échéance de son traitement d’officier), il l’offrit à plusieurs reprises à son père ; fidèle à sa menace de rupture, M. Clerc le refusa. Alexis l’offrit alors à la Compagnie, pour l’indemniser des dépenses qu’elle ferait à son occasion pendant son noviciat et ses études.

Ici donc commence une vie nouvelle, qui n’a rien d’éclatant, rien d’extérieur, vie cachée en Dieu avec Jésus-Christ, si cachée que les mondains la regardent comme une mort, et qu’elle leur fait horreur à l’égal du tombeau. Plus de voyages, plus d’expéditions lointaines ; l’uniforme, qui jouit toujours en France d’un tel prestige, remplacé par une pauvre soutane, c’est-à-dire par un vêtement que le siècle honore peu et qu’il ne tolère pas toujours ; enfin, des occupations qui rappellent au religieux l’humilité de Nazareth, mais qui, par là même, se refusent k fournir la matière d’un récit détaillé, à ce point que les évangélistes eux-mêmes n’ont employé que quelques lignes à raconter l’enfance et les trente premières années du Sauveur Jésus.

Nous pourrons cependant pénétrer dans l’intérieur de Clerc, grâce aux notes intimes qu’il avait conservées de son noviciat, et qui contiennent, pour ce temps, sa véritable histoire et le fidèle portrait de son âme. Il s’y joindra le souvenir de ceux qui furent alors ses compagnons ; souvenir nécessairement bien vague, puisque l’humble novice mettait toute son application à s’effacer, et qu’il y avait admirablement réussi.

La première épreuve qu’il eut à subir, le premier expériment, pour parler la langue de l’Institut, ce fut de faire pendant trente jours les Exercices spirituels de saint Ignace ; de s’enfermer pour ainsi dire, à l’exemple du Fondateur de la Compagnie, dans la grotte de Manrèze, et là, de considérer sa fin dernière, ses devoirs envers son Créateur et son Dieu, la grandeur du péché et tous les maux qu’il traîne à sa suite, la malice du pécheur, ses propres égarements, ses fautes, à lui, Alexis, pendant tout le cours de sa vie, et de laver tout son passé, comme si cette conversion était la première, dans les larmes d’un sincère repentir et dans les eaux de la pénitence. Mais, après ces méditations de la vie purgative, qui remplissent la première semaine, tout le reste est à la contemplation et à l’imitation de Jésus-Christ. Le disciple de saint Ignace considère l’aimable Sauveur comme son roi et son capitaine ; il répond à son appel, se range sous son étendard et met son bonheur et son orgueil à le suivre le plus près possible. Or, il y a des âmes plus ou moins vaillantes, même parmi celles qui s’attachent ainsi au Seigneur Jésus ; on embrasse sa croix d’une étreinte plus ou moins ardente, on se dépouille plus ou moins courageusement des livrées du monde pour se revêtir de celles d’un Dieu crucifié. C’est là que Clerc se signale tout d’abord et qu’il se montre brave entre les braves. La plus grande abnégation de soi-même, la mortification continuelle en toutes choses, tels sont les moyens pratiques proposés à ceux qui ambitionnent de s’élever à cette sainte folie de la croix. Abnégation, mortification, et surtout abnégation continuelle, ces mots sont durs et ils épouvantent la nature ; on ne peut se réconcilier avec le mot et avec la chose que par un généreux abandon, par une fidélité sans réserve à la grâce qui vous presse de ne pas rester à moitié chemin.

Voyons si Clerc a été vraiment fidèle, ou s’il a capitulé avec l’ennemi. C’est encore une élection qu’il va faire, le choix du degré de perfection auquel il veut atteindre avec la grâce de Dieu.

« Je proteste devant la divine majesté de Dieu, devant la sainte Vierge et toute la Cour céleste, que je n’ai ni ne veux avoir d’autre intention dans cette élection que de choisir ce qui plaira le plus à Dieu et sera le plus utile à ma perfection dans l’état où la grâce m’a appelé.

« Sentant et ayant plusieurs fois senti une espérance plus filiale en la bonté de Dieu, qui m’aidera à accomplir ce qu’il me conseille, une charité plus vive qui me pousse à être généreux envers Dieu et à tendre avec force et ardeur à ma perfection, et mon âme y trouvant la tranquillité et la paix en Dieu notre Seigneur, tandis que la pensée opposée plonge mon âme dans les ténèbres, le trouble, les attraits bas et grossiers, l’inquiétude des agitations et des tentations, qu’elle jette de la défiance sur ma vocation et ma persévérance et les grâces que Dieu m’accordera pour la suivre, qu’elle rend mon âme paresseuse, tiède et triste et comme séparée de J.-C. notre Seigneur ; — je veux, à la lettre, suivant la Règle 12e, chercher dans le Seigneur la plus grande abnégation de moi-même et, autant que je le pourrai (c’est-à-dire le plus possible), une continuelle mortification en toutes choses.

« J’entends par abnégation une parfaite obéissance, un grand abandon de mon sens propre avec mes frères, le désir de ne me distinguer en rien, une parfaite obéissance et une parfaite observation de la Règle 13e : In exercendis, etc... si quidem injunctum fuerit ut in eis se exerceat [4] ; ce que je prierai le Père Maître de vouloir bien ordonner.

« J’entends par mortification continuelle en toutes choses, la souffrance sans interruption du corps en quelque endroit et de toutes les manières : ainsi porter constamment la chaîne, jeûner toujours et altérer le goût, coucher sur le plancher et tout vêtu ou sur une planche dans mon lit, prendre la discipline tous les jours au moins pendant un Ave et plus si j’en sens la dévotion, jusqu’à trois, sans demander permission spéciale. Voilà ce que je veux faire, et sans en rien retrancher, avec la grâce de Dieu et la permission du Père Maître, malgré les révoltes de la chair et les ruses du démon.

« Connaissant aussi par expérience que ma conscience me reproche tous les relâchements de la mortification, faire moins serait être sourd à la grâce ; elle accomplira ce que certainement je n’oserais seulement pas entreprendre ni même me proposer.

« Ayant ensuite prié Notre-Seigneur Jésus-Christ de mon mieux, je considère :

« 1° Tout ce que les maîtres de la vie spirituelle disent en général de la mortification.

« 2° Qu’elle est surtout recommandée dans le commencement de la vie religieuse.

« 3° Que j’en ai plus besoin que personne pour laver mes péchés passés.

« 4° Que c’est un devoir de reconnaissance pour des bienfaits aussi grands qu’immérités.

« 5° Que c’est mieux imiter Notre-Seigneur.

« 6° Que c’est, selon la Règle 12e, le meilleur moyen d’arriver à l’amour des mépris et à l’horreur du monde qui est l’esprit de la Compagnie.

« 7° Que s’il y a une chose accordée à la sensualité, mon âme ira sur-le-champ s’en faire un trésor ; que, par conséquent, il faut que la mortification soit continuelle et en toutes choses.

« D’ailleurs, il n’y a pas d’inconvénient à ce régime : 1° parce que je suis assez robuste ; 2° parce qu’il n’a rien en soi qui puisse altérer la santé ; 3° parce que n’ayant ni charge, ni travail au noviciat, je peux subir quelque incommodité sans inconvénient.

« 8° Que cette mortification aidera beaucoup à atteindre l’abnégation qui est plus difficile.

« 9° Qu’elle fait atteindre presque d’emblée à la pratique de la Règle 29e.

« 10° Que la parole de Jésus aux religieux est formelle : Qui vult post me venire, abneget semetipsum et tollat crucem Suam [5]. »

Voilà la vie crucifiée que Clerc embrasse avec joie pour l’amour de Jésus Christ. D’une sincérité sans égale envers Dieu et envers lui-même, il déclare une guerre à mort à l’amour-propre et lui retranche du premier coup jusqu’aux plus légères satisfactions, afin de ne lui laisser nul espoir. Ce n’est pas tout : pour mieux s’assurer de lui-même dans cette difficile entreprise et se contraindre en quelque sorte à l’exécution de ces résolutions héroïques, il s’y engagera par vœu ; mais, joignant la prudence à la générosité, il ne fera qu’un vœu temporaire qu’il renouvellera tous les mois, le tout, bien entendu, moyennant l’approbation de son supérieur et directeur spirituel, le Maître des novices.

« Vous savez, mon Dieu, écrit-il dans son journal, que j’ai l’intention de m’engager par vœu, le premier vendredi de chaque mois, à suivre pendant ce mois la règle de mortification qui sera décidément acceptée par le Père Maître. Je les offre, ces mortifications, à votre Sacré Cœur couronné d’épines et percé d’une lance, et au Cœur Immaculé et traversé d’un glaive de douleur de Marie votre sainte Mère. Et je vous prie, si cette offrande vous est agréable, de me faire sentir une vive compassion à votre passion, tire haine profonde de mes péchés et un grand amour pour votre infinie bonté. »

Sa prière est exaucée, et à mesure qu’il médite la passion du Sauveur Jésus, il sent croître avec son amour son désir de lui ressembler en tout, dans son agonie et son abandon, dans la rage déchaînée contre lui, dans son abaissement et ses opprobres.

« Jésus devant Hérode. — Ne demander à Jésus ni prodige, ni grâce singulière, ni consolations rares, ni état d’âme nouveau : ce ne sont là que les désirs de la curiosité, de la sensualité et de l’orgueil. Je demande, ô Jésus, de combattre ces trois concupiscences et de recevoir vos grâces et vos faveurs pour mieux vous aimer et vous servir.

« Ne parler ni pour satisfaire sa propre curiosité, ni une vaine curiosité chez les autres. Revêtir la robe blanche d’Hérode, être le jouet de toute sa troupe.

« O mon Dieu, nous ne pouvons atteindre notre orgueil que par les humiliations ; envoyez-en donc à votre orgueilleux serviteur. Veuillez faire que, malgré tous ses soins, il fasse un exemplum ridicule et qu’il en soit couvert de honte, de même que pour les tons [6]. Donnez-moi seulement votre grâce pour profiter de vos paternelles leçons. O Jésus, soyez toujours devant mes yeux revêtus de cette robe blanche et gardant, les yeux baissés, un profond silence. »

Le jour suivant, voici comment il s’entretient avec Jésus condamné à mort :

« Jusqu’où veux-tu me suivre et m’imiter ? Combien de coups de fouet veux-tu bien recevoir pour moi ? Veux-tu aussi être lié, dépouillé ? Iras-tu jusqu’à verser quelques gouttes de sang ? Combien ? Revêtiras-tu le manteau de pourpre ? Veux-tu sentir aussi quelques épines de ma couronne ? — Je veux, Jésus, aller jusqu’où vous m’appellerez. Je veux ne pas détourner un coup, éviter une épine que vous me destinez. Je veux souffrir et être humilié pour vous autant que vous le voudrez. Vous donnez la force de faire ce que vous demandez. Et aussi je vous demande que vous demandiez beaucoup de moi. Oh !souffrir pour vous, Jésus, être couvert d’opprobres pour vous, mais vous aimer, voilà mon bonheur. Vous aimer, vous aimer ! Donnez-moi de vous aimer et faites de moi ce que vous voudrez. Amorem tui solum cum gratia tua mihi dones, et dives sum satis, nec aliud quidquam ultra posco [7] »

Après qu’il a si généreusement pris part aux mystères de la passion et de la mort du Sauveur des hommes, Jésus le comble et l’associe avec une douceur infinie à toutes les joies de sa résurrection glorieuse.

« M’aimes-tu ? » Ces paroles que Jésus sorti du tombeau adresse à saint Pierre, il les entend aussi, il y répond, et Jésus lui parlant encore de nouveau, c’est tout un amoureux dialogue entre le disciple fidèle et le Bien-Aimé de son cœur.

« M’aimes-tu ? — Oh ! Seigneur, je vous dois ma vie, ma conservation, la lumière de mon esprit, ma foi, mon baptême, mon pardon après dix mille offenses mortelles, ma vocation et plus encore votre amour qui m’embrase tout entier. Oh !oui, Seigneur, je vous aime ; je vous prends à témoin que je vous aime. Vous savez que je vous aime, vous qui savez tout. Et pour réparer tant de forfaits, n’exigez-vous que ce témoignage de mon amour ? Hélas !mon Dieu, que ne puis-je vous aimer davantage ? Mais s’il est vrai que, aimer c’est vouloir aimer, oh !mon Seigneur, alors vraiment je vous aime, car je veux vous aimer de toute mon âme, de toutes mes forces et de tout mon cœur. Je ne veux pas qu’il y ait une pensée, une intention, une puissance, une affection en mon être, qui ne soit à vous et pour vous. Est-il possible que vous soyez si bon que de tant tenir à l’amour d’une si misérable créature et que vous ayez tant fait pour gagner son amour ? Qu’en retirez-vous ? — Ton amour seul. — Mais c’est là la dernière marque de votre amour, Seigneur, que de ne vouloir autre chose que mon amour ! Mais ce n’est pas encore tout : pour prix de mon amour, vous me donnez à paître vos agneaux, et vous voulez me revêtir du sacerdoce, c’est-à-dire que je sois élevé jusqu’à cette dignité sublime de faire des actes tout divins, tels que de consacrer et d’absoudre. Et si je vous aime, vous viendrez en moi, et par moi et avec moi continuer votre médiation, votre rédemption et votre tout-puissant et glorieux holocauste. — Silence. — Brûlez mon cœur de votre amour. — Quelle parole : M’aimes-tu ? »

Tels sont les sentiments dans lesquels Clerc se trouvait à la fin de sa grande retraite, faite à Saint-Acheul, sous la direction du P. Mallet, en décembre 1854. Tout son noviciat est la mise en pratique des résolutions qu’il avait prises au commencement, et nous savons de bonne source que si plus tard, dans les collèges où il avait à se dépenser de toutes manières, on ne lui permit pas ce fréquent usage des mortifications extérieures, jamais il ne cessa de traiter son corps avec une extrême rigueur.

La maison de Saint-Acheul, abbaye de Génovéfains avant la grande Révolution, collège célèbre et florissant depuis 1814 jusqu’à 1828, était devenue, après bien des vicissitudes, l’une des plus importantes de la Compagnie en France, et elle comprenait alors, comme aujourd’hui, trois communautés distinctes, mais réunies sous l’autorité d’un même supérieur et ne formant en réalité qu’une seule grande famille, composée de Pères de résidence, de juvénistes et de novices. Les Pères de résidence vaquaient aux occupations du saint ministère, confesseurs, prédicateurs, missionnaires dans les villes et les campagnes ; quelques-uns, avancés en âge ou accablés d’infirmités, se bornaient à prêcher d’exemple, et personne, quoi qu’eux-mêmes en pussent dire et penser, ne regardait ces invalides de l’apostolat comme des serviteurs inutiles. Les juvénistes, ou jeunes scolastiques récemment sortis du noviciat, se préparaient, par une année ou deux de rhétorique, à enseigner dans les collèges la grammaire et les belles-lettres ; c’étaient les aînés des novices, sinon toujours par l’âge, au moins par l’ancienneté de vie religieuse. Enfin les novices, au nombre d’une cinquantaine, dont trente à quarante prêtres ou scolastiques, les autres frères coadjuteurs, faisaient, sous une direction toute spéciale, le premier apprentissage des devoirs de leur vocation ; ils tenaient dans cette grande famille la place des enfants ; mais ce n’étaient pas, on peut le croire, des enfants gâtés, bien qu’ils fussent l’objet du plus tendre intérêt et de la plus paternelle sollicitude. La langue latine a un mot charmant : repuerascere, redevenir enfant ; le mot est dans Cicéron, mais la chose ne se rencontre que parmi les chrétiens et c’est spécialement dans les noviciats qu’on la voit fleurir et prospérer. Heureuse enfance de l’âme qui s’abandonne avec docilité à toutes les inspirations de la grâce, au bon plaisir de Dieu, qui lui est manifesté par la voix des supérieurs ! Aimable simplicité ! Innocence reconquise et sans cesse rajeunie dans le sang de l’Agneau divin ! Et avec cela la joie, le contentement intime du cœur, gage et avant-goût de la félicité du ciel. Oh !que l’on comprend bien alors la parole du divin Maître montrant à ses disciples de petits enfants : « Le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. »

Clerc trouva au noviciat tout ce qu’il cherchait depuis si longtemps et il pratiqua là librement, du matin au soir, les vertus religieuses dont il avait faim et soif, pauvreté, chasteté, obéissance, mortification des sens, recueillement en Dieu, oubli et anéantissement de soi-même pour s’unir étroitement à Dieu. Quand il voulut s’humilier et s’abaisser, les occasions ne lui manquèrent pas et il mit à les saisir l’empressement d’un avare qui a découvert un trésor. Quoique la méditation et la lecture spirituelle tiennent la plus grande place dans la journée du novice, il y a aussi, une fois ou deux par jour, un temps considérable réservé aux travaux manuels : balayer les dortoirs et les corridors, nettoyer la maison du haut en bas, aider les Frères coadjuteurs dans les offices domestiques, au réfectoire, à l’infirmerie, à la cuisine, etc. ; voilà certes, dans une communauté nombreuse, une riche matière à l’exercice des offices bas et humiliants, et quand on sait bien s’y prendre, ce qui était le fait de notre humble et fervent novice, on trouve tous les jours à récolter, dans ce champ si varié, une moisson nouvelle.

L’un de ses conovices (le mot est reçu parmi nous, et il en vaut un autre) nous écrit ceci : « Il me souvient qu’au noviciat l’édification était grande de voir cet officier de marine aussi simple et aussi fervent que tout autre, si ce n’est plus. Un jour en particulier il me causa une sorte de surprise admirative, quand je le vis accourir près de notre admoniteur [8] et lui demander comme une grâce d’être désigné pour une besogne des plus ingrates et des plus humbles. C’était, si je ne me trompe, une pluie torrentielle qui avait inondé un trou obscur et sale : il y avait à patauger là-dedans, à éponger, etc. ; le lieutenant trouvait qu’à lui revenait tout naturellement cette corvée, et il sollicitait la préférence avec une ardeur toute juvénile et où perçait un désir intense d’humiliation. »

Un de ses compagnons de chambre (car chaque novice n’occupe pas une cellule à part) surprit un soir le secret d’une de ses souffrances qui n’entrait pas dans le programme de mortifications qu’il s’était tracé pendant sa retraite. L’ayant entendu pousser un gémissement évidemment arraché par la douleur, ce novice l’interrogea, et Clerc, pressé de questions, fut forcé de s’expliquer et d’avouer que son mal était déjà d’ancienne date, car il l’avait contracté au collège. Tombé à la renverse dans je ne sais quel exercice violent, il s’était fait une large plaie dont la guérison n’avait jamais été complète et où il était resté des esquilles. Quand il les sentait à fleur de peau, sans recourir au chirurgien ni à l’infirmier, Clerc les extirpait lui-même comme il pouvait ; tellement qu’il n’avait pas beaucoup à faire pour souffrir toujours, selon la résolution qu’il en avait prise, dans quelque partie de son corps.

Il n’y a qu’une voix sur sa gaieté, sur sa bonne humeur, sur le charme de son commerce et l’aménité de son caractère ; qualités natives remarquées en lui de tout temps, mais épurées, ennoblies et perfectionnées par la grâce.

Les plus clairvoyants ont vu là une source abondante de mérites et la preuve du grand empire qu’il exerçait sur lui-même ; car cette paix dont il jouissait visiblement et qui rayonnait sur toute sa personne, était le prix de ses victoires.

« En songeant à lui, nous dit un témoin qui le vit alors de fort près [9], je me rappelle la gaieté robuste, robustam alacritatem, dont parle quelque part le P. Sacchini, et qui rend capable d’une plus forte dose d’épreuves en fait de pénitences et d’humiliations. »

C’est bien cela : le bonheur d’appartenir à Dieu sans réserve, l’ivresse du sacrifice, tel était le principe de cette charmante gaieté, de cette amabilité inaltérable, servie d’ailleurs par les dons heureux de l’esprit et par les ressources d’une mémoire ornée de toute sorte de connaissances. Mais qui eût pénétré dans son intérieur eût bientôt découvert que cette joie, d’ailleurs très-réelle et nullement affectée, n’était pas incompatible avec la souffrance, et il eût admiré encore plus cette sérénité constante en apprenant que Clerc portait au cœur une plaie vive, toujours saignante, depuis le jour où son père avait juré de n’avoir plus rien de commun avec lui, tant qu’il le verrait dans la Compagnie.

Du noviciat de Saint-Acheul, Clerc avait plusieurs fois écrit à son père ; jamais il n’avait reçu de réponse ; ses lettres n’étaient pas lues, ni même ouvertes, paraît-il ; les témoignages si multipliés de sa filiale tendresse semblaient dédaignés et mis à néant. Quand il vit que tous ses efforts de rapprochement étaient en pure perte, il n’écrivit plus et se contenta de prier et de gémir en silence.

Mais voici qu’on se plaint de son silence. Bien plus, on s’adresse au P. de Ravignan, qui, persuadé que Clerc est en faute et s’est mis sur le pied de tenir rigueur à son père, écrit au P. Maître qu’il désapprouve hautement cette conduite et qu’Alexis fera bien de se montrer à l’avenir plus affectueux.

Quand la lettre du P. de Ravignan lui eut été communiquée, Clerc eut un éclair de joie, croyant à un retour de tendresse paternelle. Mais l’illusion fut de courte durée. Une nouvelle lettre du novice, adressée à M. Clerc, eut le même sort que les précédentes. Ne sachant que penser ni que résoudre, Alexis a enfin recours à son frère pour savoir ce que cela veut dire. Pour ne pas aggraver la situation, il le prend encore sur un ton assez enjoué.

Mais que n’a-t-il pas dû souffrir en constatant une fois de plus l’inutilité de ses efforts et l’inflexibilité de son père, toujours résolu à repousser ses avances et à lui refuser les plus vulgaires témoignages d’intérêt et de sympathie ?

« Voici maintenant, écrit-il à son frère, le 6 mai 1855, une énigme que je propose à ta sagacité. Je suis un sujet de scandale dans la Compagnie. Comme encore très-imparfait et de mauvais exemple, il n’y aurait rien que de juste et tu aurais bien vite deviné que je suis à peu près tel que tu m’as connu. Mais c’est toute autre chose : je suis un mauvais fils, je n’écris jamais à mon père, et les bonnes âmes de dire que les Jésuites détruisent chez les enfants jusqu’à l’amour filial. Enfin l’histoire par qui et comment, je n’en sais rien, arrive jusqu’au P. de Ravignan ; elle est par lui écrite au R. P. Maître, je suis mis en demeure de m’expliquer ; mais je n’étais pas assez fin pour cela. Enfin, je me figure que mes prières ont fait un miracle et que la tendresse paternelle a fait lire en cachette les lettres qu’on n’ouvrait pas devant le monde. Aussitôt j’écris de ma plus belle écriture la lettre dont tu m’as conté le triste sort. Ainsi la pauvrette a passé dans son intégrité au panier et j’en suis encore à l’espérance.

« Que faut-il faire ? Est-il croyable, comme l’écrit le P. de Ravignan, que notre père se plaigne de mon silence, quand c’est lui qui ne veut pas m’entendre ? Et où atteindre l’auteur de l’histoire ? En tout cas, je te l’apprends pour t’expliquer ma lettre et pour qu’au besoin tu rétablisses les faits dans leur vérité. »

Tout s’expliqua bientôt ; ce n’était pas M. Clerc qui s’était plaint du silence qu’observait le novice de Saint-Acheul vis-à-vis des siens, mais la belle-sœur d’Alexis, Mme Jules Clerc ; et ce propos recueilli par un ami d’enfance, Alexandre (que nous avons nommé ailleurs M. de S***), puis officieusement rapporté au P. de Ravignan, avec lequel Alexandre était très-lié, avait produit cet imbroglio dont Clerc amnistia gracieusement les coupables.

« Comment !c’est vous, petite sœur, écrivit-il lorsqu’il eut enfin le mot de l’énigme, c’est vous qui êtes l’artisan de cette affaire de lettre. Si vous n’aviez la simplicité de l’avouer, je ne l’aurais jamais deviné. Soyez du reste rassurée, je n’ai eu aucun désagrément avec personne, et au contraire, comme je crois l’avoir écrit à Jules, j’ai eu une grande joie à cette occasion, m’imaginant que mes lettres feraient plaisir à mon père et qu’il était en mon pouvoir de lui être agréable en quelque chose.

« Ce qu’il y a de plus à admirer, c’est la bonne foi d’Alexandre qui vous croit tout simplement sans faire la part des petites exagérations autorisées par l’usage, et qui s’en va sérieusement conter l’histoire au P. de Ravignan, — comme s’il n’aurait pas aussi bien pu m’écrire cela lui-même. Vous vouliez peut-être me faire gronder ; eh bien !pour la punition de votre malice, sachez bien que je ne l’ai pas été. »

Toujours prompt à s’épancher dans le cœur de son frère Jules, Alexis ne se lassait pas de l’entretenir du bonheur de sa vocation : « Je te dirai de moi que le temps passe ici avec une rapidité incroyable et que c’est seulement par le calendrier que je peux croire qu’il y a tantôt onze mois que je suis dans cette maison de bénédiction. O heureux temps !aurais-je jamais cru que je pusse redevenir jeune avec des jeunes gens ? Et comment pourrais-je être assez reconnaissant envers Dieu pour la grâce qu’il m’a faite d’une si belle vocation ? »

Âgé de trente-six ans, Clerc était presque doyen d’âge au noviciat ; à part deux ou trois prêtres, ses aînés de fort peu, tous comptaient douze, quinze ou dix-huit années de moins que lui ; ses voyages ajoutaient à son expérience : c’était un Nestor dans ce jeune monde, mais un Nestor qui ne le cédait à nul autre en bonne humeur et en franche gaieté. Causeur charmant, on aimait à le faire causer, et il n’était jamais à court. Comme l’a dit le fabuliste :

Quiconque a beaucoup vu

Peut avoir beaucoup retenu.

Qui avait vu plus que lui ? Il avait vu le dedans des choses, en observateur sagace, et n’avait rien oublié, car il était doué d’une mémoire à toute épreuve. Grande ressource dans les récréations d’un noviciat, là où ne pénètrent pas les bruits du dehors, où on ne lit pas les journaux. Avec lui on visitait à volonté l’Inde, l’Océanie, mieux encore la Chine. La Chine !c’était la Compagnie elle-même, c’était la famille qu’on y retrouvait. Combien la mission visitée par Clerc ne comptait-elle pas de missionnaires sortis de ce même noviciat de Saint-Acheul et sur les traces desquels chacun brûlait de marcher ! Mais dans ces entretiens qui procuraient à ses frères une bien innocente satisfaction, Clerc craignit qu’il n’y eût pour lui-même un écueil caché ; son humilité s’alarmait du rôle, si modeste fût-il, qu’il avait à s’attribuer lorsqu’on mettait ainsi à contribution ses souvenirs de marin.

Il y réfléchit sérieusement pendant la retraite qu’il fit à la fin de sa première année de noviciat ; il s’examina et trouva sans doute matière à réforme. Il mit par écrit les résolutions suivantes.

« Résolutions : m’effacer, tenir mes affaites et papiers en ordre.

« Pour le premier point, je vois cinq points d’examen particulier :

1° Ne pas parler de soi le premier, et si l’on ne peut éviter de raconter quelque chose, tâcher de ne pas s’y montrer en relief et de s’y perdre avec les autres personnages.

2° Ne pas attirer les autres à en parler et à nous en faire parler.

3° Faire doucement place à l’esprit des autres.

4° Parler d’une voix modérée et avec une grande sobriété de gestes, sans chercher à trop bien dire et à passer pour spirituel ou agréable.

5° Garder quelques bons mots, heureux à-propos. »

Plus d’une fois sa pensée se reporte vers la Chine, où il a recueilli en passant de si grands exemples d’abnégation et qui lui semble offrir au missionnaire d’admirables occasions de s’anéantir.

« Notre-Seigneur m’apprendra à souffrir le froid et les incommodités de toute espèce, à ne pas me plaindre. Ici le Verbe est fait infans ; Deum infantem... Oh !puissé-je pour vous, ô Jésus, aller balbutier le chinois au lieu de la langue que je parle avec vanité. »

« Vous ne me laissez pas sentir, Seigneur, la coupure du triple glaive. Cependant, il s’agit de la pauvreté qui peut aller jusqu’à mourir de besoin comme le P. René Massa [10], et de la pauvreté spirituelle par rapport aux louanges, honneurs. C’est le renoncement à tous les biens extérieurs, j’offre par là tout à Dieu.

« La chasteté, c’est l’immolation du corps. Je sais bien qu’elle ne peut exister sans cela. C’est, entre autres, la garde continuelle des règles de la modestie : prison pour nous, tour inexpugnable pour un précieux trésor.

« L’obéissance, ce sera celle du jugement, jusqu’au point où Dieu m’a si aimablement mis à l’épreuve pour la pratiquer et où j’ai tant manqué.

« Je veux tout cela froidement. 0 Jésus, inspirez-moi les sentiments de votre Sacré Cœur, pour faire parfaitement une offrande parfaite. »

Et afin de bien sentir, comme il disait, la coupure du triple glaive, il demanda et, selon toute apparence, il obtint de prononcer les trois vœux de dévotion, vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, le 9 septembre 1855, fête du Bienheureux Pierre Claver, de la Compagnie de Jésus.

On se demande, quand on le voit se reprocher avec tant d’insistance de se mettre volontiers en évidence dans la conversation, de parler de son passé et de ses faits et gestes, si réellement ce défaut était bien saillant et s’il y avait là ample matière à réforme. L’occasion d’éclaircir ce point s’est présentée d’elle-même, et nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Clerc avait fait à Saint-Acheul son expériment de cuisine sous un Frère cuisinier qui vit encore et dont nous avons gardé nous-mêmes excellent souvenir. Pour expliquer aux profanes un langage qui leur est peu familier, disons tout simplement que Clerc, comme tous les autres novice, avait été pendant un mois entier aide de cuisine, occupé du matin au soir à ceci, à cela, sous les ordres du cuisinier en chef et vivant de la vie des Frères coadjuteurs. Interrogeant sur le cher et vénéré novice les premiers témoins de sa vie religieuse, dont le nombre a singulièrement décru depuis 1855, nous nous sommes, comme de raison, adressé à ce Frère cuisinier, et nous lui disions, pour lui en rafraîchir la mémoire : « Vous n’aviez pas tous les jours sous vos ordres des lieutenants de vaisseau. »

Devinerait-on ce que le bon Frère nous répond ? Nous nous bornons à transcrire :« Ce que je me rappelle, touchant le P. Clerc, c’est de l’avoir vu faire de l’encre indélébile pour marquer le linge, montrant au Frère linger la manière de l’employer, tout cela de la meilleure grâce, sans prétention aucune. C’est même ce soin de s’effacer qui m’a le plus étonné, quand, longtemps après qu’il eut quitté Saint-Acheul, j’appris ce qu’il avait été dans le monde : à ma souvenance, aucun mot ne lui était échappé qui eût trait à la navigation. »

Ainsi, pendant un mois entier, vivant avec ces bons Frères, passant avec eux le temps des récréations, où, par une déférence bien entendue, on devait lui laisser les honneurs de la conversation, il fut assez maître de lui-même pour qu’il ne lui soit pas échappé un seul mot qui fût de nature à faire soupçonner à ses interlocuteurs ce qu’il avait été dans le monde ; et s’il eut quelquefois à parler de la mission de Chine, comme c’est assez probable, rien ne trahit qu’il eût vu de ses yeux ce qu’il racontait, ni qu’il eût jamais porté l’épaulette d’officier de marine.

Nous voilà, Dieu merci, suffisamment édifiés sur sa folle vanité et son incurable désir de paraître.

 

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Notes additionnelles :

[a] « fais entrer les gens de force », Saint Luc, xiv, 23.

[b] Matthieu 10, 38 ; Marc 8, 34 ; Luc 9, 23.

 

 



[1]De l’Existence et de l’Institut des Jésuites, chap. III, Élection ou choix d’un état de vie.

[2]Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me dignus. MATTH., X, 37.

[3]Qui veut venir après moi, se renonce soi-même et porte sa croix. [b]

[4]Il s’agit dans cette Règle 13e de l’exercice des offices bas et humiliants, où saint Ignace conseille de rechercher avec plus d’empressement ceux qui répugnent le plus à la nature.

[5]Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il se renonce soi-même et porte sa croix. Luc, IX, 25.

[6]Les tons, ainsi que l’exemplum marianum (prédication sur quelque exemple relatif à la dévotion à Marie), sont des exercices oratoires en usage dans les noviciats.

[7]« Donnez-moi seulement votre amour et votre grâce, et je suis assez riche et ne demande plus autre chose. » Paroles du Suscipe, prière de saint Ignace.

[8]Le Frère chargé de distribuer les travaux aux autres novices.

[9]Celui dont nous rapportons le témoignage était socius du Maître des novices et présidait à quelques-uns des exercices de noviciat.

[10]Voyez, chap. IX, p. 318, les détails sur la mort du P. René Massa, missionnaire du Kiang-nan. Clerc, qui était alors a Chang-haï, les avait reçus de première main.

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VIE DU PERE ALEXIS CLERC PAR CH. DANIEL (Chapitre 9)

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CHAPITRE IX.

 

chang-haï et la mission des jésuites.

 

 

Lorsque Clerc arriva pour la seconde fois à Chang-haï, dans le courant du mois de mars 1853, la première impression qui le saisit, ce fut celle des progrès continus de l’insurrection, dont le flot couvrait déjà une partie considérable de la province de Nan-kin et refoulait vers le littoral une véritable armée de pillards, rebut de toutes les provinces voisines, qui menaçaient de près la mission des Pères Jésuites et les établissements du commerce européen cantonnés sur les rives du Wam-pou, hors de l’enceinte fortifiée de la ville chinoise. « Nous sommes, écrivait-il, auprès d’événements très-importants : les fameux rebelles qui, depuis 1832, ont toujours gagné du terrain dans le Céleste Empire, après avoir, dans ces derniers temps, occupé les provinces de Ho-nan et Hou-pé, se sont emparés d’une très-grande ville, capitale de la province, du nom de Han-tchéou [1], je crois. A notre arrivée à Ning-po, on disait qu’ils investissaient Nankin ; ici, à Chang-haï, que Nan-kin était pris ; puis, qu’il n’en était rien et qu’ils s’étaient dirigés vers le nord. On est en somme fort mal renseigné, et les premières autorités chinoises n’en savent pas plus que nous. Ce qu’il y a de certain et ce que je sais par moi-même, c’est que les tao-tai ou gouverneurs de Ning-po et Chang-haï ont de grandes inquiétudes : ces immenses cités sont absolument dépourvues de soldats. A Ning-po une cinquantaine de soldats faisaient l’exercice tous les jours ; à Chang-haï, il y a vingt soldats ; ce sont des villes de peut-être 5oo,ooo habitants. L’hiver est froid, le commerce presque anéanti, par suite la misère très-grande et hors de toute proportion avec ce que nous connaissons en France ; et cependant ces légions de misérables restent tranquilles et jusqu’ici les mandarins en sont seulement à la peur du mal. Pareille chose serait impossible en Europe, où un malfaiteur aurait bientôt l’audace de se créer des ressources par un pillage facile.

« La situation des autorités est si critique que le tao-tai de Chang-haï, l’année dernière si mal disposé pour nous et dont la malveillance a failli nous faire aller à Nankin, a reçu comme une précieuse faveur l’offre qu’on lui faisait d’un refuge pour lui, sa famille et ses biens, en cas d’arrivée soit des rebelles, soit, ce qui est plus à craindre, d’une bande de pillards.

« La faiblesse de cet immense empire est aussi prodigieuse que sa durée, et je crois que l’instinct de la fourmi a été un peu partagé entre elle et les Chinois. Mais on ne peut non plus ne pas s’étonner de la stupidité de ce gouvernement si inerte pour sa propre défense. Comment, sentant si bien son incapacité, n’a-t-il pas tenté d’avoir quelques troupes mercenaires d’Europe ? Les trois cents mobiles qui sont en train de se faire un état en Amérique auraient suffi à enchaîner la victoire du côté de l’empereur, à discipliner et à entraîner ces pauvres soldats. C’est en récompense d’un semblable service que les Portugais ont obtenu de fonder Macao.

« L’empereur régnant s’appelle Hien-foung. Le chef des rebelles, qui prend maintenant le même titre, s’appelle Tien-té ; il était, dit-on, autrefois marmiton dans un couvent de bonzes. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il est Chinois, et que, quoique les Tartares se soient chinoisés, la cause de la révolte contre une dynastie étrangère est assez populaire dans l’empire. Les rebelles, dit-on, ne pillent pas le pays ; il n’y a rien de plus à craindre d’eux que des mandarins légitimes, et, n’était qu’ils laissent les villes sans organisation, sans autorité après les avoir occupées, de telle sorte que leur propre armée est suivie d’une armée de pillards, on n’aurait guère à s’en plaindre. Le mandarin de Chang-haï voudrait obtenir de notre simplicité que le Cassini allât à Nankin pour donner une grande force morale à la cause de l’empereur ; il n’a pas de pouvoirs, pas plus que notre commandant, pour traiter une aussi grosse affaire qu’une alliance défensive avec un empire si compromis ; aussi il en sera probablement pour ses frais d’amabilité.

« Les forces anglaises, américaines et le Cassini rallient Chang-haï, le nord de la Chine étant actuellement le théâtre d’événements probablement décisifs et de la plus haute importance pour le commerce anglais. Il y a des maisons anglaises fort puissantes qui, les mois derniers, n’ont pas pu payer leurs domestiques, tant l’argent est rare. Je remets au prochain courrier d’autres détails sur ces affaires. Le courrier part demain 20. Je n’ai que cette soirée pour faire réponse. »

Avant de clore sa lettre, Alexis ajoute encore les deux lignes suivantes :« C’est demain que doit se faire la bénédiction de l’église catholique de Chang-haï. C’est là un grand événement. »

En effet, depuis la ruine des anciennes missions consommée à la fin du dernier siècle, jamais l’Église catholique n’avait encore déployé tant de pompe, ni affirmé si hautement son droit d’avoir au moins sa place au soleil sur cette terre toujours arrosée du sang des martyrs. Il appartenait bien à Chang-haï de relever la croix et de remettre en honneur l’autel du Dieu vivant, car cette ville est la patrie de l’illustre disciple du P. Ricci, Paul Siu, qui, revêtu des premières dignités de l’empire, n’avait usé de son immense influence et de ses remarquables talents que pour protéger les missionnaires et travailler lui-même à établir dans sa famille et dans son pays le règne de Jésus-Christ. D’abord, ce généreux néophyte reçut les Pères dans sa propre demeure, qui fut ainsi la première église de Chang-haï ; mais le P. Catanéo lui ayant fait observer que les petits et les pauvres n’aborderaient pas volontiers le palais d’un si haut et si puissant personnage, il consacra à la construction d’une église et d’un presbytère un terrain situé dans l’enceinte de la ville, non loin de la porte septentrionale. Après la suppression de la Compagnie de Jésus, qui frappa au cœur ces belles chrétientés, l’église avait été changée en pagode et le presbytère était devenu tout ensemble une école publique et un couvent de bonzesses. Les Jésuites, envoyés de nouveau en Chine par la Propagande, et rentrés dans le diocèse de Nankin, se firent un devoir de protester contre cette spoliation, et, grâce à l’énergique appui de M. de Lagrené, ils obtinrent sinon une restitution devenue moralement impossible, du moins des compensations et une indemnité convenable. Les bâtiments enlevés au culte catholique ne leur furent pas rendus, mais on leur abandonna un terrain assez spacieux baigné par le Wam-pou, et c’est sur ce terrain que s’éleva la cathédrale de Saint-François-Xavier. Mgr de Bési, administrateur du diocèse de Nankin, en avait posé la première pierre en 1848, et cinq années après (car il n’avait pas fallu moins pour cette grande œuvre), Mgr Maresca allait la bénir. L’architecte était un missionnaire qui s’était essayé déjà en bâtissant, à quelques milles de Chang-haï, la chapelle du collège de Zi-ka-wei. Il avait adopté sans servilité les proportions d’ensemble et les caractères généraux de l’ordre dorique, et faisant largement la part du goût et des traditions du pays, il avait suspendu tout autour de l’édifice un long cordon d’ornementation vraiment chinoise, dont le style rappelait celui des chapiteaux gothiques. La croix, s’élançant dans les airs au-dessus de tous les édifices de la ville, était aperçue de fort loin et signalait aux yeux des infidèles eux-mêmes le centre de toute la mission et la résidence de l’évêque. Sur la façade, on distinguait entre autres ornements les armes du Pape, et les néophytes charmés s’arrêtaient pour y lire de belles inscriptions en caractères chinois qui rappelaient un glorieux passé en reproduisant textuellement celles que les anciens missionnaires avaient gravées sur le portail de l’église de Pékin.

« Alexis Clerc, nous dit le commandant du Cassini, qui trahit ses propres sentiments en interprétant ceux de cet autre lui-même, Alexis Clerc eut la joie de voir cette église remplie de fidèles chinois accourus en si grand nombre qu’il leur fut impossible de s’agenouiller pendant la messe. C’était un spectacle touchant que cette multitude de barques chrétiennes groupées sur le Wam-pou près de l’église, et portant soit une banderole flottante, soit un drapeau blanc sur lequel se détachait une croix bleue. Il y avait dans ces barques des familles entières venues quelques-unes de plus de cinquante lieues. Deux embarcations du Cassini, armées en guerre, stationnaient dans le fleuve pour prévenir, s’il y avait lieu, le tumulte et le désordre dont les protestants et quelques Chinois avaient menacé les Pères. Quelques sous-officiers armés s’étaient joints à l’état-major du bâtiment présent à la cérémonie. Le digne M. de Montigny, consul de France, qui paraissait s’attendre à quelque agitation, s’était fait accompagner d’un serviteur de confiance portant des pistolets sous ses vêtements, et il n’aurait pas manqué d’en faire usage en cas de besoin. Mais, grâce à Dieu, il n’y eut que le désordre de l’enthousiasme et de la joie. La solennité des Rameaux, qui tombait ce même jour, inaugura noblement la cathédrale de Chang-haï. »

Tout le temps que lui laissait son service, Clerc le passait avec les Pères qui l’aimaient et le traitaient déjà comme un des leurs. A deux pas de la ville était le séminaire de Tsam-ka-leu, et à six kilomètres, le collège de Zi-ka-wei : deux heureux essais d’éducation indigène qui lui réservaient les plus agréables surprises.

Quand il vit de près ces enfants, ces adolescents d’une candeur et d’une docilité charmantes, d’une ferveur qui rappelait à leurs maîtres les beaux jours de Saint-Acheul, de Fribourg et de Brugelette, la plupart même d’une intelligence très-ouverte et accessible à tout ce qui constitue à nos yeux une éducation libérale ; quand, dis-je, il les vit tour à tour à l’étude, à la chapelle, dans leurs jeux, il revint des préventions dont il n’avait pu se défendre en présence des types grotesques dont il avait rencontré les plus rares échantillons à Macao, et convint sans peine que tous les natifs du Céleste Empire n’étaient pas fatalement et invinciblement des Chinois de paravent. Ces jeunes écoliers, arrachés à l’infidélité et destinés, les uns à donner au milieu de la corruption du paganisme l’exemple des vertus domestiques, les autres à devenir des prêtres de Jésus-Christ, des apôtres, des martyrs peut-être, lui parurent dignes d’un tendre intérêt et il les aima comme il savait aimer, de tout son cœur, de manière — j’en ai la preuve sous les yeux — à leur inspirer à eux-mêmes une affection reconnaissante et presque filiale. Car c’étaient bien, si je ne me trompe, des élèves de Zi-ka-wei ou de Tsam-ka-leu qui signaient ensemble François Vuon et Mathias Sen au bas d’une lettre latine sur papier rouge, accompagnant des vers chinois ; lettre que Clerc reçut après son retour en France et qu’il déposa dans ses archives intimes où je l’ai retrouvée. J’y lis, entre autres (dans le latin, bien entendu), que, depuis sa première apparition à Chang-haï, Alexis n’a cessé de combler ses jeunes correspondants de bienfaits dont le nombre et l’étendue sont tels qu’il faut renoncer à les exprimer. Mais on se souvient de lui dans la prière ; on demande à Dieu de lui accorder toute sorte de félicités :« une gloire élevée et durable comme les montagnes, une grâce qui se renouvelle chaque jour comme le soleil et la lune ; » et on le conjure de ne pas oublier, de son côté, les malheureux Chinois, entraînés en si grand nombre dans les voies de l’erreur et si difficiles à ramener à Dieu. Faisons si grande qu’on voudra la part de la rhétorique et de l’emphase orientale, ces braves jeunes gens ont la mémoire du cœur et Clerc a su leur parler une langue qui se fait entendre en tout pays.

Un des anciens ouvriers de la mission de Nankin, que le délabrement de sa santé a rapproché de nous et fixé en France, nous dit avoir conservé du passage du lieutenant Clerc à Chang-haï et à Zi-ka-wei un souvenir délicieux. « En lisant, ajoute-t-il, le récit de la captivité et de la mort de nos Pères (pendant la Commune), je me suis dit, pensant spécialement au P. Clerc :« Voilà le digne couronnement « d’une vie que j’avais tant de fois admirée en Chine « quelque vingt ans plus tôt, et qui m’apparaît a maintenant comme un noble prélude à la gloire « du martyre. » D’ordinaire, quand le Cassini était au mouillage de Chang-haï, le futur martyr venait s’associer à nos fêtes religieuses : Il était singulièrement heureux de se trouver en famille avec nos Pères et de suivre l’ordre de la journée avec une ponctualité et une aisance qui, sans son uniforme d’officier, l’auraient fait prendre pour un fervent religieux. Dans toutes mes relations avec lui, j’ai admiré dès lors dans le jeune officier les marques non équivoques d’une vertu des plus solides et d’une piété des plus aimables, sans variations et sans intermittence. Toujours égal à lui-même, toujours souriant sous l’effet d’une bonne et franche gaîté, indice d’une belle âme, le jeune marin montrait déjà par ses paroles et par ses actes que la vertu et la piété étaient parfaitement acclimatées dans son cœur, et elles rayonnaient sur toute sa vie d’un éclat si doux qu’on ne pouvait le connaître sans éprouver un sentiment profond d’amour et de vénération pour sa personne. »

Le collège de Zi-ka-wei avait alors pour supérieur le P. Adrien Languillat, aujourd’hui évêque de Sergiopolis et administrateur du diocèse de Nankin ; vaillant missionnaire qui avait passé par les prisons du Chang-ton et vu plus d’une fois la mort de bien près. Clerc eut avec lui des rapports intimes et devint son fils spirituel. Si nous ne l’avions su de bonne source, nous l’aurions deviné rien qu’à les voir ensemble, lorsque, en 1869, Mgr Languillat, se rendant au concile du Vatican, s’arrêta quelques semaines à Paris et vint à l’école Sainte-Geneviève où il retrouva le lieutenant du Cassini sous l’habit de Jésuite. Clerc était du matin au soir suspendu aux lèvres de l’évêque missionnaire, visiblement ému lui-même de cette rencontre inespérée après une si longue séparation, et la cordialité de leurs épanchements * nous faisait dire à tous : « Voyez comme ils s’aiment ! »

Alexis se lia aussi d’une étroite amitié avec le supérieur général de la mission, qui était alors le P. Joseph Broullion ; nature énergique et passionnée, mais d’une passion qui sied bien à un cœur d’apôtre, n’ayant d’autre objet que le bien des âmes. Consumé en peu de temps par les ardeurs de son zèle, cet actif et courageux supérieur a laissé de précieux souvenirs dans la mission, qu’il n’a gouvernée que trois ans. Dans le courant de cette année 1853, et pendant que le Cassini stationnait tour à tour devant Chang-haï ou devant Macao, le P. Broullion , repassant les mers avec M. de Montigny, consul général de France, vint exposer en personne à nos supérieurs de Rome et de Paris les besoins de l’Église nankinoise et leur demander du renfort [2].

Avant de repartir, il esquissa rapidement le tableau de la mission dont les intérêts lui étaient confiés, y joignit un grand nombre de lettres de ses confrères sur les événements qui agitaient le Céleste Empire, une introduction chaleureuse où son âme d’apôtre se révélait tout entière, et le tout parut en un volume (1855) sous ce titre :Mémoire sur l’état actuel de la mission du Kiang-nan (1842-1855). Quelques détails empruntés à cet écrit donneront une idée exacte du spectacle que Clerc avait sous les yeux et auquel on sait qu’il n’assistait ni en indifférent, ni en simple curieux.

Qu’on se figure donc une province presque aussi grande que la France, traversée de l’ouest à l’est par un immense cours d’eau, le Yang-tsé-Kiang, que des vaisseaux de ligne ont remonté jusqu’à quarante lieues de son embouchure, et arrosée en tous sens par d’innombrables canaux ; ces canaux, qui sont les principales voies de communications, servent aussi à l’irrigation des rizières, et toutes ces eaux sont utilisées pour la pêche, une grande partie des habitants ne vivant que de riz et de poisson. Tel est le Kiang-nan, dont la capitale est Nankin et qui se divise en deux sous-provinces, le Ngan-hoei à l’ouest et le Kiang-sou à l’est, c’est-à-dire vers le littoral : ce dernier pays, entièrement plat, est très-souvent ravagé par les inondations. On évalue la population totale du Kiang-nan à cinquante millions d’âmes, et tout cela ne forme qu’un seul diocèse, le diocèse de Nankin, dont le dernier titulaire était un Jésuite, Mgr Leimbeck-Hoven, mort en 1787 après l’extinction de son ordre. Voilà l’héritage que les Jésuites ont recueilli seulement en 1842 ; champ immense resté presque sans culture et qu’il leur a fallu défricher de nouveau. Sur ces cinquante millions on ne compte encore (1853) que 72,000 chrétiens ; mais ce petit troupeau est disséminé sur un espace sans proportion avec le nombre ; telle chrétienté, Ou-ho par exemple, est à plus de 500 kilomètres de Chang-haï ; de là les fatigues sans cesse renouvelées des ouvriers évangéliques, dont le zèle d’ailleurs ne saurait manquer d’emploi, puisqu’ils s’estiment, comme parle l’Apôtre, les débiteurs de tous, païens et chrétiens. Et puis on ne sait pas dans ce pays ce que c’est qu’un chrétien non pratiquant ; tous font leurs pâques, ou, plus exactement, suivent les exercices de la mission lorsqu’on les donne dans leur district, et alors le missionnaire travaille jour et nuit. « Toutes les affaires de la chrétienté, dit le P. Broullion, se traitent à l’époque de la mission. Exercer la justice de paix, raccommoder les ménages, réconcilier les ennemis, presser les restitutions, corriger les libertins et les fumeurs d’opium, promouvoir les bonnes œuvres, rétablir, développer les associations de zèle et de charité, visiter les païens, soulager les malheureux, etc. : tel est le cercle inévitable dans lequel se déploie l’activité du missionnaire ; sans compter l’imprévu, comme les moribonds à visiter au loin, et les assauts à soutenir de la part des idolâtres qui viennent, trop souvent, hélas ! bouleverser chrétiens et chrétientés, missions et missionnaires. Avec sa trentaine de confessions annuelles par jour, le prêtre ne suffirait pas aux soucis du détail : heureux celui qui a pu s’associer un catéchiste intelligent et créer au sein des paroisses, au moyen des administrateurs et des vierges, un centre de pieuses industries ; à l’aide de ces instruments, son action pénétrera plus avant, et les fruits de la mission se conserveront après son départ. Car le séjour du missionnaire, très-court dans les petites localités, n’est long nulle part, et il y a d’ailleurs un grand nombre de chrétiens trop chargés d’affaires pour rester sous sa main plus de deux ou trois jours. Tels sont, entre autres, les pêcheurs, contraints par l’indigence à s’éloigner aussitôt qu’ils ont terminé leur confession, reçu la sainte communion et entendu les instructions d’une ou deux matinées. Comment retenir des hommes qui, sans un travail continuel, n’auraient pas à manger leur riz de chaque jour ? » [3]

En 1853, les missionnaires du Kiang-nan distribuèrent aux fidèles plus de quatre-vingt-trois mille communions, ce qui représente plus de quatre-vingt-onze mille confessions ; ils baptisèrent cinq mille quatre cent quarante-cinq enfants d’infidèles, dont cent quatre-vingt-dix-sept furent nourris dans les orphelinats de la mission, plus de six cents autres ayant été adoptés par des familles chrétiennes.

Quant aux adultes convertis et baptisés, ils furent au nombre de plus de cinq cents ; rude labeur et qui déchaîne toutes les fureurs de l’enfer ; c’est sa proie qu’on lui arrache, et si elle lui échappe, il saura se venger. Mais l’apôtre de Jésus-Christ court au-devant de la persécution et de la mort ; s’il succombe, il sait que sa dernière heure est celle du triomphe et que la récompense, qui lui est promise, n’aura pas de fin.

Le P. Broullion terminait ainsi son Mémoire :

« Nous pouvons promettre à ceux qui viendront partager nos travaux, beaucoup de fatigues, d’ennuis, de contradictions, et, sinon les palmes du martyre, de nombreuses occasions de se dépenser corps et âme pour la gloire de Dieu. Mais ils auront aussi l’assurance de hâter par leur dévouement la conquête définitive de ce vaste empire si longtemps rebelle à la prédication évangélique. »

Ce langage allait parfaitement à Clerc et il lui sembla que l’appel du supérieur de la mission s’adressait à lui en personne, tant il avait d’attrait pour tous les dévouements héroïques. Il voyait d’ailleurs les missionnaires à l’œuvre, vivant au milieu d’eux, traité comme l’un d’entre eux, prêt à partager, s’ils y consentaient, leurs fatigues apostoliques, et rien n’égalait l’éloquence des faits dont il était témoin tous les jours.

Dans le journal de la première grande retraite qu’il fit en France après son entrée dans la Compagnie, il a inscrit un nom, celui de Massa, qui lui rappelait la pauvreté évangélique poussée jusqu’au dénûment de toutes choses et au sacrifice de la vie. C’est un souvenir rapporté de Chang-haï. En effet, nos catalogues fixent la mort du P. René Massa au 28 avril 1853.

Quel admirable exemple que celui des Massa ! Je dis des Massa, parce que le P. René, auquel se réfèrent les souvenirs de Clerc, n’était pas seul du nom et qu’en pareille matière on pourrait aisément les confondre. Ils étaient cinq frères, d’une famille patricienne de Naples, tous les cinq religieux de la Compagnie de Jésus, tous les cinq missionnaires au Kiang-nan. Les Pères Augustin, Gaétan, Nicolas et René Massa étaient arrivés ensemble dans la mission dès l’année 1846, et ils avaient été rejoints l’année suivante par leur plus jeune frère, Aloïs, alors dans sa vingtième année, qui ne reçut la prêtrise qu’en 1854. Ce n’est pas tout, et un dernier trait achèvera de peindre cette famille, digne des plus beaux siècles de l’Église, en complétant sa ressemblance avec les familles à jamais illustres où naquirent un saint Grégoire de Nazianze et un saint Basile de Césarée. Quand ils virent tous leurs fils partis pour la Chine, le baron Massa et sa noble épouse voulurent aussi consacrer à Dieu leurs dernières années, et peut-être qu’à l’heure où j’écris ceci, mûrs depuis longtemps pour le ciel, ils achèvent, dans la retraite qu’ils se sont choisie, de mériter par la grandeur de leur foi la couronne des patriarches.

Lorsque Clerc vint à Chang-haï, les Massa n’étaient déjà plus que quatre, le P. Gaétan ayant été le premier enlevé à la mission, à la suite des inondations qui avaient ravagé le Kiang-nan en 1850, et laissé après elles une effroyable misère. Tant que dura la famine, la demeure de l’évêque à Tom-ka-tou, et le collège de Zi-ka-wei, accueillirent journellement des milliers de pauvres auxquels on distribuait des rations de riz. Le P. Gaétan, prêtre depuis quatre mois, s’employait de tout son cœur à cette bonne œuvre, lorsqu’il apprend qu’on le réclame à l’hospice des enfants. Il était mouillé, à jeun et tourmenté depuis six heures par la fièvre ; n’importe, il vole à ses chers petits malades, en guérit ou en baptise plusieurs ; mais il gagne la maladie épidémique dont il meurt huit jours après.

En 1853, c’est le tour de son frère René. La peste avait succédé à l’inondation et à la famine, et ses victimes jonchaient les routes du Ngan-hoei. Le P. René, missionnaire de Ou-ho, bâtissait des hangars pour abriter les mendiants, et travaillait avec une ardeur infatigable à la conversion des païens, éclairés par tant de leçons terribles et attirés par l’appât de la charité chrétienne dans les filets évangéliques. Voici ce que le P. Broullion nous raconte de ses derniers travaux et de sa sainte mort, qui fit sur Clerc une impression si profonde.

« Témoin des affreux ravages causés par la disette, il s’oublia lui-même, et, afin de soulager un plus grand nombre de malheureux, il se refusa jusqu’au nécessaire. Plus de fruits, plus de viande, aucune boisson fortifiante dans ses repas ; une fois par jour, il prenait un peu de riz et d’herbes salées, nourriture insuffisante et malsaine qu’il se reprochait encore s’il apprenait qu’auprès de lui quelque infortuné souffrait de la faim. Il s’empressait alors de lui envoyer les mets de sa propre table, heureux de jeûner pour l’arracher à la mort.

« Pendant six mois de séjour à Ou-ho, il prêchait les infidèles plusieurs fois le jour. Un grand nombre de catéchumènes furent accordés à son zèle ; il en baptisa jusqu’à trente-deux à la fois, et une quarantaine d’autres attendaient la même grâce lorsqu’il tomba malade. Soixante-douze enfants, recueillis par ses soins, furent confiés à des familles chrétiennes qui se chargèrent de les nourrir. Sur ces entrefaites, nous essayâmes en vain de lui porter secours ;il était loin et l’armée insurgée du Kuam-si nous fermait la route. Il continua donc à s’imposer de nouvelles privations pour soutenir son œuvre. Le travail et le jeûne épuisèrent ses forces. Contraint de garder le lit, il ne se levait plus que pour célébrer la messe. Cependant, appelé par des malades qui se mouraient consumés par la fièvre typhoïde, il se hâta de les secourir. Ce fut son dernier effort.

« Le lendemain, il voulait se lever encore pour offrir le saint sacrifice. « Il n’y a, disait-il, aucun prêtre que je puisse appeler pour me donner le saint viatique ; il faut que je consacre, afin de mourir entre les bras de Notre-Seigneur. » Mais ses membres refusèrent de le servir. Cédant aux instances de son catéchiste, il voulut bien qu’on fît appeler un médecin chrétien ; mais celui-ci, arrêté par les pluies et l’inondation, n’arriva qu’au moment où le Père venait de prendre un remède préparé par un païen. Soit effet de la médecine, soit que le mal fût déjà parvenu à son dernier période, le P. René entra le jour même dans un état voisin de l’agonie et ne recouvra l’usage de sa langue qu’à sa dernière heure.

« La veille de saint Marc, son visage s’illumina d’une vive allégresse, et fixant un regard joyeux sur son catéchiste, comme pour lui communiquer sa pensée, il parut le charger de ses adieux pour ses frères et ses amis de la Compagnie de Jésus. Le jour suivant, 25 avril 1853, il remit son âme à Dieu, dont il avait procuré la gloire au prix de sa vie. Ses souffrances, sa mort, ses prières inaugurèrent les progrès de l’Évangile dans le Ngan-hoei, de même que le dévouement du Frère Sinoquet, des PP. Estève, Gaétan (Massa) et Pacelli avaient été une semence de salut pour le Kiang-sou. »

Mais pendant que Clerc contemple d’un œil d’envie l’héroïque dévouement des missionnaires aux prises avec la peste et la famine, voilà qu’un troisième fléau se déchaîne sur la mission, la guerre : une guerre mollement conduite et où les combattants font preuve de peu de discipline et de vertu militaire, mais d’autant plus funeste aux populations inoffensives qu’elle foule et qu’elle écrase sans pitié. De Chang-haï, où l’on appréhende l’approche des rebelles, et non moins peut-être celle des impériaux, Clerc écrit le ier juin :

« Mon cher père, le bâtiment qui portait mes dernières lettres a eu le malheur de se perdre avec le courrier. J’avais un fort gros paquet. Je vais essayer de résumer très-succinctement ce que je t’y annonçais.

« La grande affaire c’est la guerre des rebelles. Je pense t’avoir déjà dit comment une troupe de gens de la province de Kiang-si a traversé victorieusement le Kiang-si, le Canton, le Ho-nan, le Hou-pé, ce qui vaut bien quatre royaumes comme la France [4]. Aujourd’hui ils sont dans cette province du Kiang-nan, maîtres de Nankin et de Tchen-kiang-fou. Jusqu’ici ils n’ont éprouvé aucun échec, mais ils n’ont établi aucune autorité dans les pays qu’ils ont parcourus, de sorte qu’ils les ont profondément désorganisés en en chassant tous les magistrats et qu’ils n’ont rien édifié, au triple détriment de l’empereur, d’eux-mêmes et surtout des peuples. Mais en voyant l’immense étendue qui les sépare aujourd’hui de leur point de départ, il paraît évident qu’ils sont dans l’inévitable alternative de vaincre ou de périr tous. Le nombre de ces rebelles est très-petit par rapport à l’entreprise, et des personnes bien informées ne voudraient pas en supposer plus de cinq mille. Comment une poignée d’hommes peut-elle mettre ainsi un grand empire en péril ? Ce n’est pas qu’ils soient mieux armés, ni plus habiles, ni peut-être plus braves que les soldats de l’empereur ; mais, depuis leur province, où probablement ils étaient plus nombreux, ils n’ont point eu de véritable résistance à vaincre et leurs adversaires ont été plus agiles à fuir qu’à s’avancer.

« Assurément, si l’on eût transporté les mobiles en Chine et non en Californie, ils auraient conquis l’empire, et l’on peut s’étonner qu’il ne surgisse pas quelque aventurier qui en tente la fortune.

« Ce qu’il y a de plus sûr, c’est que cet empire est pourri jusqu’aux os dans ses chefs, dont la corruption et l’avidité sont le fléau des peuples, proie facile du premier qui voudra les soumettre. On dit que l’empereur réunit tout ce qu’il y a encore de Tartares dans le nord pour aller exterminer les rebelles. Il n’est guère besoin de tant d’efforts. Mais le sûr, c’est qu’on les laisse en possession de ce qu’ils occupent. Eux, de leur côté, ont fait des levées forcées et, préposant un des leurs à vingt-cinq hommes, essaient d’en faire des soldats.

« Les rebelles me paraissent avoir peu de chances de succès. Mais voici que, d’un autre côté, dans le Kiang-si (probablement Kouang-si) on parle d’une nouvelle levée de boucliers, et que la province de Canton commence à concevoir de vives alarmes. En outre, la ville d’Amoy vient d’être prise sur les mandarins par des Chinois faisant partie d’une société secrète et vengeurs d’un des leurs injustement mis à mort il y a trois ans par le gouverneur de cette ville. Enfin, les pirates, plus nombreux que jamais, bloquent Fou-tchéou-fou, capitale du Fo-kien. Est-ce la fin de l’empire ? Je ne le crois pas. L’histoire de la Chine présente beaucoup de ces époques malheureuses. Que les plaintes des peuples de l’Europe paraîtraient injustes aux Chinois ! Aujourd’hui, le commerce est à peu près suspendu dans toute la Chine ; vous savez bien en France que tous les Chinois sont commerçants ; la ruine de plusieurs grandes maisons européennes est aussi presque certaine. La misère, déjà si grande, va augmenter au delà de toute mesure et pousser peut-être le peuple à tous les excès. Cet empire populeux est donc menacé des plus grands malheurs. Quant aux rebelles proprement dits, l’incertitude où l’on est sur leur compte a paru jusqu’ici dicter la conduite des puissances européennes à leur égard. Le gouverneur général de la double province de Kiang-sou et de Ngan-hoei, ou Kiang-nan, a demandé, au nom de l’empereur, à tous les ministres étrangers des secours contre les rebelles, mais on n’a pas donné suite à sa requête. Le plénipotentiaire anglais, Sir G. Bonham, s’est rendu à Nankin, a communiqué avec les Kuamsiniens et a rapporté leurs proclamations et quelques livres qui contiennent leurs doctrines. Il a traité les chefs avec les titres honorifiques qu’ils se donnent, — il est si bien dans la politique anglaise d’encourager toutes les révolutions, — puis, après cet exploit, il est parti pour Hong-kong avec les bâtiments qu’il avait amenés.

« Le ministre américain avait essayé d’aller à Nankin, mais le bâtiment qu’il montait tirait trop d’eau ; depuis, tous les bâtiments américains sont partis pour les îles Lieou-kieou, dernier rendez-vous avant le Japon, où ils vont entreprendre la négociation dont ils parlent depuis si longtemps. »

Après un retour attristé sur sa propre inaction, Clerc ajoute ces quelques détails sur le caractère de l’insurrection :

« Les rebelles affectent de se réclamer d’une mission divine, et ils prétendent obéir aveuglément aux ordres de Dieu qui leur a donné mandat ; leurs livres sont un mélange des idées protestantes et mahométanes ; ils paraissent fatalistes, attestent leur mission par leur succès et se disent très-résignés à succomber le jour où ils auront accompli leur destinée. Il y a peut-être aussi de la franc-maçonnerie dans leur affaire. Les sociétés secrètes jouent un certain rôle dans ces pays, surtout entre les Chinois expatriés, très-nombreux dans la Malaisie anglaise et hollandaise.

« Les chrétiens de Nankin ont eu à souffrir de ces rebelles ; ils ont été sommés, les uns de marcher à la guerre, les autres de faire quelque pratique religieuse contraire à la foi. Beaucoup ont péri. Cependant ce n’est point encore une véritable persécution. Les païens ont péri aussi en très-grand nombre. Jusqu’ici, il y a eu des mauvais traitements exercés contre les chrétiens, mais on ne sait pas de mise à mort qui soit due à la seule cause de la religion. C’en est toutefois assez pour que nous ne fassions pas de vœux pour leur succès. »

Une lettre de Mgr Maresca donne plus de détails sur ce commencement de persécution et se résume en ces termes :« Sur six cents chrétiens que nous comptons dans les villes de Nankin, Yang-tcheou, Tchen-kiang, cinquante ont été tués ou brûlés, plusieurs ont été liés et battus. La plupart ont tout perdu et restent captifs, exposés à toute espèce de dangers pour l’âme et pour le corps. »

Sans le moindre doute, on pouvait trouver dans de pareils faits un motif suffisant d’intervention armée.

Aussi, Clerc n’y tient plus ; puisqu’il ne peut agir, il faut qu’il parle, et sa parole ira retentir à Paris jusque dans le cabinet d’un ministre.

Dans les premiers jours de juillet, à bord du Cassini, qui mouille alors près de Castel-Peak, à petite distance de Chang-haï, il prend la plume et il se met à écrire à bride abattue une Note sur notre position en Chine, en Cochinchine et en Corée, et sur le rôle que nous y pourrions jouer. Le début est plein d’élévation ; je cite :

« La France, obéissant au devoir d’un État, de ne pas laisser les grands événements qui ne l’intéressent pas s’accomplir dans le monde sans témoigner de sa présence et sans réserver ses droits quand elle ne les fait pas valoir actuellement, entretient dans les mers de Chine, depuis la guerre de l’opium, des bâtiments de guerre que la protection des intérêts de son commerce ne semble pas réclamer. N’y a-t-il cependant que cette idée un peu vague et indéfinie qui doive dicter la conduite tracée à nos agents diplomatiques et à nos commandants militaires ? Obéissons aussi à cet instinct mystérieux qui pousse depuis trente ans les peuples civilisés vers la Chine, et soyons disposés, nous aussi, à y jouer un rôle en rapport avec notre caractère et notre aptitude nationale. Si l’influence croissante de l’Angleterre et des États-Unis y est due à leur commerce, pourquoi la nôtre, au défaut de cette base, ne se fonderait-elle pas sur nos armes appuyant la justice ? La France ne tire pas le moins bel éclat de sa gloire militaire, des guerres qu’elle a soutenues sans en retirer de profit matériel, et elle méprise une politique qui ne tirerait l’épée que pour dicter des traités de commerce.

« Les empires de ces vastes régions sont souvent le théâtre de péripéties imprévues ; les révolutions de palais y sont fréquentes. Tout le monde sait comment Mgr l’évêque d’Adran avait conquis à notre pays en Cochinchine une influence puissante et méritée ; des circonstances plus ou moins semblables peuvent souvent se présenter, et il importe que nos représentants puissent en profiter. Toutefois, le désir d’une large part d’influence n’est pas ici l’inspiration du seul orgueil national, et, bien que cette ambition soit irrépréhensible en soi, elle se ‘justifie par un plus noble motif. Depuis la Tartarie jusqu’à la presqu’île de Malacca, de nombreux missionnaires de notre foi, et presque tous de notre pays, évangélisent ces immenses et malheureuses contrées. La France est le protecteur né de tous ; les nations européennes lui en reconnaissent l’honneur et la charge, et, par une tradition indestructible, — puisque les temps si funestes pour nous ne l’ont pas détruite — ces peuples ont encore les yeux tournés vers elle dans les souffrances où ils perdent toute autre espérance. »

Clerc est d’avis que l’on peut, avec une direction prudente des affaires, étendre à la religion une protection qui ne soit « ni un prosélytisme armé sur les peuples, ni une usurpation sur les princes. » Et là-dessus il se met à examiner la situation de ces trois empires de l’extrême Orient : la Chine, la Cochinchine et la Corée.

Ses vues sur la Cochinchine, en particulier, sont d’une justesse qui devait les faire accepter tôt ou tard, et quel qu’ait été le sort de sa note, on y reconnaîtra la pensée qui a dicté la conduite du gouvernement lorsqu’il se décida enfin à envoyer dans ce pays des forces suffisantes pour y prendre pied et y fonder un établissement durable.

« En Cochinchine, des traités encore plus récents nous accordent des privilèges importants ; nous pourrions revendiquer avec justice la propriété de Touranne, cédé à la France par l’empereur Kia-long. L’amiral Cécile a échoué dans son entreprise de renouer nos relations avec cet empire récemment ami et allié. L’amiral Lapierre a été obligé de repousser par la force la réponse que l’on préparait à cette même demande. Si le capitaine Lapierre, qui a si noblement bravé dans cette circonstance la disgrâce qu’une certaine couleur de l’opinion publique devait lui infliger, avait servi un gouvernement comme celui qui vient de récompenser ses services, il eût, sans aucun doute, après la destruction de la flotte cochinchinoise, imposé un traité aux vaincus, et la France n’aurait pas laissé la hache du bourreau, par l’ordre d’un prince aveugle et cruel, frapper ses nobles enfants Scheffler et Bonnard, martyrisés pour la foi tandis que ses vaisseaux croisent sur les côtes ou stationnent stérilement à Macao. »

C’était tenir un noble langage et parler français. Mais quand la note de Clerc parvint au cabinet du ministre, car elle y est parvenue [5], on s’y occupait de toute autre chose, à savoir de l’expédition de Crimée. Ajoutons ici un détail que nous tenons de bonne source. Après la prise de Sébastopol, on voulut savoir quel avait été le rôle de l’évêque d’Adran et quels droits résultaient pour la France de l’alliance conclue entre le roi Louis XVI et l’empereur de Cochinchine. Sur la demande de personnages haut placés, une nouvelle note fut rédigée à Paris même, et elle fut remise par le baron Cauchy, l’illustre géomètre, au maréchal Vaillant, son confrère à l’Académie des sciences, un jour qu’à leur ordinaire ils occupaient à l’Institut deux fauteuils voisins. C’était le seul lieu où ces deux hommes, de foi politique si différente, pouvaient se rencontrer, et, jusqu’à un certain point, s’entendre. Plusieurs années avant sa mort Clerc vit l’accomplissement d’un vœu si cher à son cœur, et l’on juge de la joie qu’il dut éprouver lorsqu’il apprit, dans sa retraite, que le drapeau français flottait sur les murs de Saïgon.

Pendant que le rôle de la France lui apparaissait ainsi dans toute sa grandeur et qu’il s’efforçait d’allumer au loin le feu dont son noble cœur était embrasé, il dut, à son grand déplaisir, s’éloigner encore une fois de Chang-haï ; non sans espoir d’y revenir : il ne pouvait s’imaginer qu’on ne se servît pas du Cassini pour protéger les chrétientés du Kiang-nan et les intérêts européens menacés de fort près par les insurgés. Il écrivait de Hong-kong le 22 juillet :

« Le Cassini répare ses chaudières et probablement à la fin d’août nous serons en si bon état que notre campagne pourra se prolonger facilement deux ans encore. Or, si on prend en France le parti d’intervenir en Chine, il me paraît difficile qu’on n’y emploie pas le Cassini qui est tout rendu et qui sera propre à tous les genres de services qu’on peut attendre d’un vapeur. Aussi j’ajourne toutes les espérances de retour et je ne fixe aucune limite à notre séjour ici. Les bâtiments qui doivent relever ceux de la station ont quitté la France, la Constantine le 6 février et le Colbert au commencement de mars. Chaque jour on attend la Constantine qui doit faire partir la Capricieuse. » En somme, il eût vu de bon cœur se prolonger d’une ou deux années cette campagne qui durait depuis près de trois ans. Voilà comment une ambition plus haute que celle à laquelle il obéissait en entrant dans la marine, le rattachait à une carrière dont il n’attendait plus rien pour lui-même, mais toujours noble et grande à ses yeux lorsqu’elle devenait l’auxiliaire de la civilisation et, disons le mot, du Christianisme.

Dans le courant de septembre, le Cassini mouillait dans la Taïpa, à deux milles de Macao, quand M. de Plas reçut, du chargé d’affaires de France, l’invitation de se rendre le plus tôt possible à Chang-haï, où les établissements européens couraient les plus grands périls. Les réparations n’étaient pas achevées ; mais le commandant n’hésita pas ; il partit le lendemain et dans les premiers jours d’octobre il était à son nouveau poste. Voici ce qui s’était passé depuis le départ.

Le 7 septembre, au moment où l’on s’y attendait le moins, la ville avait été envahie par une bande d’hommes vêtus de rouge, armés de fusils, de sabres et de bâtons. Avant le point du jour, ils sont maîtres des portes, et au lever du soleil, ils occupent déjà tous les tribunaux et les principaux postes de la ville. Quelques mandarins sont tués, les autres s’enfuient ; les soldats, au nombre de mille peut-être, s’éclipsent si à propos qu’on n’en voit plus paraître un seul. A neuf heures on crie dans les rues que le peuple n’a rien à craindre ; des affiches paraissent sur les murs : elles portent que toute atteinte à la propriété sera punie de mort. De fait, plusieurs malheureux, convaincus de vol, furent décapités. Tout se passait donc à l’instar des grandes capitales d’Europe ; nos émeutiers chinois étaient passés maîtres et il leur restait peu à faire pour n’avoir plus rien à envier aux révolutionnaires en titre de Paris.

A peine arrivé , le commandant du Cassini, d’accord avec le consul français, prend des mesures efficaces pour la protection des établissements nationaux. Chaque soir une garde de matelots est envoyée au consulat et quelques hommes sont détachés à Tom-ka-tou et à Chang-haï. Le pavillon français est arboré sur la maison des Pères à Tom-ka-tou ; si ce drapeau est amené, ce sera signe de détresse.

Les rebelles — un ramassis de Fokiénois et de Cantonnais — s’étaient renfermés dans la partie fortifiée de la ville, d’où ils défiaient les impériaux avec une audace accrue par la lâcheté de leurs adversaires. On soupçonne qu’ils étaient secondés sous main par des Européens habiles à diriger le mouvement et intéressés au succès de l’insurrection.

Le commandant du Cassini nous raconte un incident tragi-comique, dans lequel Clerc, toujours prêt à s’exécuter, fit preuve de sa présence d’esprit et de son sang-froid habituel.

« Au mois de novembre, une flottille chinoise eut ordre de venir canonner la ville et vint prendre position près de Tom-ka-tou de manière à attirer le feu des insurgés dans la direction de la cathédrale et de la principale résidence des Pères. Le pavillon fut amené. Après en avoir délibéré devant Dieu, le commandant envoya Alexis Clerc dans sa baleinière pour savoir ce qui se passait et faire cesser le feu dans cette partie de la ville, s’il y avait lieu. Clerc partit. La baleinière fut saluée de quelques boulets qui pouvaient bien n’être pas précisément à son adresse et il arriva à Tom-ka-tou, où le P. Lemaître (depuis supérieur général de la mission) n’hésita pas à s’offrir pour traiter avec l’amiral chinois. Ce dignitaire fut trouvé à fond de cale, le bruit du canon lui étant particulièrement désagréable. On lui signifia que s’il continuait à menacer et à faire menacer la résidence de Tom-ka-tou en tirant sur les remparts de la ville, le commandant français viendrait s’y opposer avec ses canons. Loin de se fâcher, il reçut cette sommation avec joie et donna carte blanche au lieutenant Clerc et au P. Lemaître pour avertir les petits bâtiments sous ses ordres. Les capitaines partagèrent la satisfaction de leur amiral et vidèrent promptement la place. Le courage, secondé d’une grande bonne humeur chez le lieutenant Clerc et chez le P. Lemaître, dut produire un grand effet sur les Chinois, car les boulets pouvaient parfaitement atteindre les négociateurs comme les combattants. »

Clerc était d’avis qu’avec ces tristes impériaux il n’y avait pas grand’chose à ménager ; cependant, si avilis qu’ils fussent à ses yeux, il les préférait aux rebelles, pensant qu’ils étaient encore après tout les représentants de l’ordre établi et les défenseurs tels quels d’un gouvernement régulier. Il écrivait au P. Broullion, qui se trouvait alors en France pour les affaires de la mission :« L’orgueil chinois, tout robuste que vous le connaissez ; ne peut résister entièrement à de tels assauts. L’incroyable lâcheté et la plus incroyable stupidité des attaques des impériaux contre la ville les laissent eux-mêmes confus, et en effet les Pères, dans leurs rapports avec eux, ne retrouvent plus les mêmes hommes. Quelques leçons pareilles, et il n’y aura plus à lutter contre ce mépris qui enveloppait tous les étrangers. Cette considération, qui est certainement d’un grand poids, me paraît faire envisager les révoltés de moins mauvais œil, quoiqu’ils soient la cause involontaire de ce bien. D’autre part, on a su, par la lettre que Mgr Mouly vous écrit, qu’on a persécuté les chrétiens à Pékin, et abattu la croix. Le catéchiste du P. René (Massa) a confessé la foi dans les tourments et, sur le point d’être mis à mort, a sauvé ses jours par la protection d’un mandarin qu’il avait converti. Pour moi, je préférerais encore faire main basse sur les rebelles ; mais il n’est pas question de cela ; on veut toujours agir comme si nous étions en Europe et avec la sanction d’un droit des gens un peu fantastique par son scrupule d’équité [6]. »

Les avis étaient très-partagés. On savait bien à quoi s’en tenir sur les Fokiénois et les Cantonnais qui occupaient Chang-haï, véritables bandits habilement organisés pour le pillage. Mais les rebelles du Kouang-si, maîtres de Nankin, exerçaient de loin plus de prestige et l’on se demandait s’ils n’allaient pas accomplir une grande révolution au profit de la nationalité chinoise ; car, il ne faut pas l’oublier, la dynastie régnante était de race tartare, ne datait que du milieu du xviie siècle et ne s’était établie que par la conquête. Parmi les Européens qui faisaient des vœux pour l’insurrection, quelques-uns prétendaient que l’avènement de Tai-ping, l’empereur des Kuam-si-jen, ne pouvait manquer d’inaugurer l’ère de la liberté religieuse. Le fait est que les partisans de ce personnage mystérieux et très-habile se donnaient hautement pour les exterminateurs de l’idolâtrie et qu’ils mettaient au nombre de leurs livres de religion une traduction de saint Matthieu et quelques fragments de la Bible. D’autre part, ils avaient abattu des croix, persécuté et mis à mort un certain nombre de chrétiens ; leurs chefs, disait-on, pratiquaient la polygamie, ce qui ne promettait pas un respect bien sincère pour la morale évangélique et faisait peu d’honneur aux ministres protestants dont quelques-uns se vantaient d’avoir été leurs initiateurs. Que fallait-il penser d’eux ? Les insurgés qui déjà marchaient sur Pékin devaient-ils être pris au sérieux et mis au rang de belligérants par les représentants des puissances européennes ? Cela valait la peine d’être éclairci, et il fut décidé qu’on irait à Nankin pour voir les choses de près et ne prendre parti qu’à bon escient.

Donc, à la fin de novembre, le commandant de Plas reçoit à bord du Cassini M. de Bourboulon, ministre plénipotentiaire de France, madame de Bourboulon, M de Courcy, secrétaire de la légation, et leur suite. A la demande de M. Édan, consul par intérim (M. de Montigny étant parti pour la France), deux Jésuites, les PP. Gotteland et Clavelin, sont désignés pour accompagner l’expédition.

On lève l’ancre, on remonte le Yang-tsé-Kiang ; le tirant du navire et les bancs de sable mouvants ne permettent d’avancer qu’avec circonspection ; les voyageurs contemplent à loisir ce beau fleuve, le second du monde, dont l’embouchure a près de trente lieues de large. Le 3 décembre, vers midi, ils passent devant Kiang-in, ville de troisième ordre, autrefois le centre de nombreuses chrétientés dont il ne reste plus que des débris. Le 5 , ils sont à Tchen-kiang-fou, ville de deuxième ordre, dont le port est formé par l’île d’Or et l’île d’Argent. Ces lieux charmants, ravagés par la guerre civile, n’offrent aux regards que des ruines. Enfin le 6, on est en vue de Nankin. Le Cassini avait rencontré deux flottes, de deux à trois cents voiles, sans essuyer aucune démonstration hostile. Là, pour la première fois, un coup de canon, parti d’une batterie couverte par les remparts, fait siffler un boulet aux oreilles des arrivants. On attend un second coup pour riposter ; il n’est pas tiré, et les explications qu’on se hâte de demander, sont données de la manière la plus polie. On s’en contenta.

Je ne parlerai pas des entrevues de la légation française avec les ministres de l’empereur Tai-ping : le P. Clavelin en a laissé un récit pittoresque et animé dans une lettre publiée par le P. Broullion [7], M. de Courcy, qui assistait à tout, n’en a rien dit dans son volume intitulé : l’Empire du Milieu. En somme, le résultat fut petit, pour ne pas dire nul. Clerc en augurait ainsi dès le commencement, et il se félicitait, au retour, que la diplomatie française eût échappé au danger de compromettre, avec sa dignité, la sécurité des chrétiens évangélisés par nos missionnaires, en traitant avec des rebelles. Mais il avait été profondément ému du spectacle de désolation qu’offrait cette immense ville de Nankin et il écrivait à quelque temps de là :« Nous en avons parcouru une très-grande partie, et nous n’avons vu ni un artisan exercer sa profession, ni un commerçant son négoce. Toutes les maisons ont été plus ou moins ravagées, et, chose extraordinaire, celles mêmes qui sont habitées ne sont point réparées ; les portes et les châssis sont encore présents aux ouvertures, mais ne sont point fixés. Il n’y a plus, à ce que je crois, aucune propriété et le communisme est réalisé à souhait pour les expérimentateurs. Les femmes, séparées de leurs familles, même de leurs maris, sont comme parquées par petits détachements dans les maisons d’un même quartier. Elles sont sous la surveillance d’une d’elles qui exerce une autorité à peu près militaire. Quant aux hommes, presque tous ceux que nous avons vus étaient de très-jeunes gens, généralement originaires d’autres provinces, soit que les habitants de Nankin aient pris la fuite, soit qu’on ait préféré les envoyer dans les armées expéditionnaires pour mieux s’assurer de la ville.

« Tous ces jeunes gens sont richement vêtus d’habits de soie encore neufs ; mais j’ai été plus attristé de ce luxe que je ne l’eusse été de la pauvreté, car c’est l’effet d’un immense pillage et de la prodigalité propre au brigandage.

« On ne peut qu’éprouver la plus grande pitié pour ce malheureux peuple opprimé par deux pouvoirs aussi mauvais l’un que l’autre.

« Ces peuples sont faits pour vivre sous le joug, et s’ils avaient le bonheur d’être sous un bon gouvernement, ils ne songeraient pas à la révolte, car, tout mauvais que soit celui des Tartares, personne ne va au-devant de la nouvelle future dynastie.

« L’Europe ignore sa puissance et n’a plus le cœur assez haut pour vouloir faire de grandes choses à l’extérieur. Si nous étions au temps des Magellan et des Cortez, on aurait beau jeu pour faire le plus grand bien possible à tous ces peuples assis à l’ombre de la mort. »

Le 18 décembre, à midi, le Cassini jetait de nouveau l’ancre devant Chang-haï.

« Notre voyage de Nankin, écrit le P. Clavelin, était donc terminé. Néanmoins, je dus prolonger encore mon séjour à bord. C’est que notre bon commandant désirait grandement avoir un prêtre sur le Cassini pour la solennité de Noël. La veille de Noël nous entendîmes gronder le canon jusque bien avant dans la nuit ; une balle vint même tomber au milieu de nous. Toutefois, au moment de commencer la messe, à laquelle tout l’équipage assista, il se fit un silence complet ; ce qui, joint au recueillement des assistants, à la nouveauté du spectacle, aux sentiments inhérents à une pareille fête, et enfin à la vue du commandant, de quatre officiers et plusieurs sous-officiers et matelots venant recevoir, avec la piété qui les distingue, la sainte communion en présence de toute l’assemblée : tout cela, dis-je, fit sur moi une profonde impression, et le souvenir de cette fête se conservera toujours dans ma mémoire. » Le lendemain fut consacré à l’accomplissement d’un acte de justice nécessaire. Deux catéchistes de la mission, saisis par les rebelles, avaient été traités en espions et l’un des deux cruellement torturé. Le commandant du Colbert, récemment arrivé de France pour remplacer le Cassini, exigea une réparation ; il était disposé, en cas de refus, à tirer le canon. La réparation fut accordée. Liou, chef des rebelles, envoya le coupable avec les exécuteurs. On fit grâce : on savait les Chinois capables de tout ; plus d’une fois, en pareilles occasions, ils avaient livré des innocents à la place des coupables. L’effet de ces procédés aussi généreux que fermes fut excellent pour l’honneur du pavillon français et pour la considération de ceux sur lesquels il étendait sa protection efficace.

« C’est ainsi, dit le P. Clavelin, que, grâce aux représentants de la France, nous jouissons d’une tranquillité parfaite et vraiment extraordinaire pour les circonstances. Puisse-t-elle durer toujours ! »

Il ne convenait pas d’interrompre le récit des services rendus par le Cassini à la mission du Kiang-nan et aux établissements européens de Chang-haï ; nous n’avons donc jusqu’ici montré notre héros que dans sa vie d’action, nous réservant de faire connaître ensuite le travail intérieur auquel il se livra pour ne revenir en France que bien fixé sur sa vocation : grande affaire qu’il avait déjà traitée une première fois avec le P. de Ravignan, et dont il voulut s’occuper de nouveau, dans la maison de Zi-ka-wei, sous la direction d’un éminent et saint missionnaire, le P. Languillat, aujourd’hui administrateur du diocèse de Nankin.

Il se mit donc en retraite, peu de temps avant le départ du Cassini pour Nankin ; il fit avec ferveur les Exercices spirituels et procéda en toute maturité à cet acte important du choix d’un état de vie, de l’Élection, pour parler la langue des Exercices. Saint Ignace donne là-dessus des règles d’une admirable sagesse et qui, observées avec sincérité, rendent pour ainsi dire l’erreur impossible. La première et la principale, c’est que l’œil de notre intention soit simple ; que nous n’ayons d’autre fin que la gloire de Dieu et le salut de notre âme ; que notre choix tende uniquement à obtenir cette fin.

Clerc a-t-il bien observé cette règle ? On en jugera ; il a rapporté de Zi-ka-wei la feuille sur laquelle il avait mis par écrit les motifs déterminants de son élection, et nous avons cette pièce sous les yeux ; nous allons en extraire ce qu’elle contient de plus caractéristique.

Procédant avec ordre, il se pose successivement quatre questions qu’il examine et résout de la manière suivante :

« Me faut-il viser à la perfection ? [8].

 

1° Cela n’est pas nécessaire au salut.

1° C’est beaucoup plus sûr.

2° Cela est peut-être au-dessus de ma persévérance.

2° Rien n’est impossible à Dieu ; les jours se déroulent un à un.

3° Si mon courage échoue dans une entreprise qui n’est pas nécessaire, il sera déjà bien affaibli pour ce qui l’est absolument.

3° Ne pas entreprendre, c’est être déjà battu sans combattre, puisqu’il en a été délibéré.

 

4° C’est plus noble.

5° C’est plus agréable à Notre-Seigneur.

6° La voix intime de la conscience qui me reproche des relâchements qui ne sont pas des péchés, est la voix de Notre-Seigneur jaloux de ma perfection.

7° Notre-Seigneur vomit les tièdes.

8° Celui à qui il a été plus pardonné doit aussi plus de reconnaissance.

« Donc je dois et je veux viser à la perfection.

————

« Me faut-il pour cela entrer en religion ?

1° Il me faut subvenir aux besoins de mon père.

1° Mon frère Jules s’en chargera seul avec joie. Je pourrai aussi lui laisser quelques économies de campagne.

 

2° J’ai expérimenté le grand ennui qui n’a cédé ni à terre ni embarqué.

3° Il me paraît impossible de ne pas être entamé par la vie de communauté du bord.

4° C’est une exception que de trouver à bord des secours religieux.

5° Je n’ai pas d’attrait particulier pour mon métier ; ma carrière jusqu’ici ne m’y lie pas.

6° Notre-Seigneur me fait la grâce d’embrasser sans combat la pauvreté et la chasteté ; il est imprudent d’aventurer ces dons dans le monde.

7° Ce serait une vocation singulière que de tendre à la perfection dans le monde ; l’expérience de ces quatre dernières années prouve que ce serait une faute d’attendre encore.

8° J’ai déjà perdu du côté de la charité.

9° Il n’y a pas de perfection sans l’obéissance.

10° Il m’est évident qu’on y est beaucoup plus utile à soi et aux autres.

11° C’est le grand chemin.

12° Comment ne pas prévoir les assauts de la vaine gloire qui suivront l’avancement le plus naturel dans ma carrière ?

13° C’est le port.

14° C’est, depuis quatre ans, le terme plus ou moins marqué où j’aspire.

« Donc je dois et je veux entrer en religion.

————

« Quelle religion me faut-il choisir ?

 

1° La Compagnie de Jésus est plus nombreuse et réellement établie en France.

2° On peut moins raisonnablement y prétendre à un office de marque.

3° Elle embrasse toutes les œuvres, et c’est la seule suggestion du mauvais esprit ou de l’orgueil qui peut faire croire qu’on n’y est pas employé à sa place.

4° Elle prend la responsabilité de toute la carrière qu’elle vous donne. Vous ne vous ingérez pas, par exemple, de recevoir le sacerdoce.

5° Elle a pour le salut et la perfection de ses enfants les plus admirables et minutieuses sollicitudes.

6° Elle n’a pas d’accommodements avec la règle : dispenses, etc.

« Donc je dois et je veux entrer dans la Compagnie de Jésus.

————

« Quand entrerai-je en religion ?

 

1° Quitter le Cassini serait non-seulement extraordinaire, mais, je crois, impossible.

2° Ce serait choisir moi-même une destination entre toutes celles que peut donner la Compagnie.

3° Il me semble naturel et convenable d’obtenir l’assentiment de mon père, au moins de l’informer moi-même de ma détermination.

4° Il me semble inutile et dangereux de rendre d’autres devoirs au monde.

« Donc, après très-peu de jours passés à Paris, je dois et je veux aller au noviciat qui m’aura été désigné.

Fait à Zi-ka-wei, le 17 octobre.

« Alexis Clerc »

 

Telles sont les grandes et saintes résolutions qu’Alexis avait prises devant Dieu et qu’il allait accomplir sans délai.

Nous passons sur les circonstances du retour en France, qui seraient maintenant de peu d’intérêt. Favorisé dans sa marche par un temps superbe, le Cassini entra dans la rade de Lorient le 5 juillet 1854. Il tombait en pleins préparatifs de guerre, et, sans avoir le temps de se reconnaître, il fut enveloppé dans le branle - bas général occasionné par l’expédition de Crimée. Le lendemain de son arrivée, Alexis écrivait à son père :

« Le port de Lorient redouble d’activité et l’on se prépare au tour de force de faire partir dans un délai de six jours le Cassini pour la Baltique et d’y porter je ne sais quoi. Néanmoins, tout ce beau zèle ne me touche pas de près, car j’ai été débarqué dès le jour de notre arrivée, et j’ai refusé de demander à continuer cette nouvelle queue de la campagne.

« Cependant, il y a eu je ne sais quelle confusion telle qu’aujourd’hui, à 4 heures, je dois rester embarqué pour la troisième reprise après avoir dû être débarqué deux fois. Je considère toutefois mon débarquement comme réel, et j’espère obtenir une petite permission de quinze jours pour Paris. Je ne puis fixer mon arrivée. »

Après une si longue absence, il brûlait d’aller embrasser son père et son frère Jules, de féliciter ce dernier de l’union qu’il venait de contracter avec une personne digne de lui, et de prendre part, en bon frère, à cet événement de famille dont les détails lui étaient encore inconnus, privé qu’il était de toute correspondance depuis son passage à Singapour. Il se souciait médiocrement de partager la nouvelle fortune du Cassini qui ne devait être employé que comme transport. C’était plus militairement qu’il aurait servi, si la chose eût dépendu de lui.

« A la guerre comme à la guerre, écrit-il deux jours après, et si je pouvais être bon à quelque chose, ce n’est pas trois ans et demi de campagne — qui ne m’ont point épuisé — qui devraient me détourner de servir sur-le-champ. » — « Madame ma belle-sœur, ajoute-t-il avec courtoisie, a bien voulu m’écrire quelques mots. Je lui en suis bien reconnaissant, et j’espère qu’entre gens de bonnes intentions, nous ne tarderons pas à être vraiment frère et sœur. Patience !patience !et tout s’arrangera pour contenter tout le monde. »

Bref, malgré l’extrême fatigue de son équipage et le mauvais état de ses chaudières, le Cassini fut encore destiné à remorquer plusieurs vaisseaux et frégates soit à Lorient, soit à Brest ou à Cherbourg, après quoi son débarquement fut enfin décidé et s’effectua dans les premiers jours du mois d’août. Mors seulement Clerc obtint la permission d’aller voir son père. Mais avant de partir, il offrit ses services pour la Baltique ; ils ne furent point acceptés, tous les postes étant déjà remplis. Huit jours plus tard, Clerc était au noviciat de Saint-Acheul, accomplissant à la lettre la résolution par laquelle il avait terminé son élection :

« Après très-peu de-jours passés à Paris, je dois et je veux aller au noviciat qui m’aura été désigné. »

 

 



[1]Peut-être Hing-tchéou. place forte dans le Ho-nan.

[2]Ce voyage explique comment il se fait que telle lettre du lieutenant Clerc, que nous citerons tout à l’heure, est datée de Chang-haï et adressée en Europe au supérieur de la mission du Kiang-nan.

[3]Mémoire sur l’état actuel de la mission du Kiang-nan, p. 52.

[4]Clerc se trompe, croyons-nous. Les rebelles étaient partis du Kouang-si, ou Kouang occidental, contigu au Kouang-tong (Canton), ou Kouang oriental. Aussi nos missionnaires les nomment-ils généralement Kuam-si-jen, ou hommes du Kouang-si (Kuam-si, orthographe portugaise), ou tout simplement Kuamsiniens. Le Kiang-si, situé entre le Kouang-si et le Kiang-nan, était la route la plus directe que l’insurrection avait pu suivre pour arriver à Nankin.

[5]Elle a été marquée d’un timbre portant ces mots : Marine et Colonies. Cabinet du ministre. 1853, 3 novembre.

[6]Lettre du ier novembre 1853, publiée parle P. Broullion dans son Mémoire sur l’état actuel de la Mission du Kiang-nan ; Paris, 1855, p. 334.

[7]Mémoire sur l’état actuel de la mission de Kiang-nan. Appendice, p. 337.

[8]Inutile de faire remarquer que la colonne de gauche contient les raisons contre et la colonne de droite les raisons pour l’affirmative.

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VIE DU PERE ALEXIS CLERC PAR CH. DANIEL (Chapitre 8)

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CHAPITRE VIII.

 

une conversion à bord du cassini.

 

 

Pendant sa longue campagne dans les mers de Chine, ayant toujours son centre de station à Macao, le Cassini alla mouiller trois fois dans le port de Chang-haï : en juin 1852, en mars 1853, et enfin, une dernière fois, au mois de septembre de la même année ; ce fut alors qu’il put offrir une protection efficace aux établissements européens et en particulier à la mission française, placée sous le feu de deux armées. Au second de ces trois voyages se rattache l’intéressant épisode qui fera l’objet du présent chapitre.

Avec ses qualités si sympathiques et son zèle enflammé, Clerc était partout un grand convertisseur, et tel il s’était montré, on le sait déjà, à Lorient et à Brest aussi bien qu’à Indret. Mais à bord du Cassini, dans une réunion choisie d’officiers et d’élèves de marine, l’occasion de faire du bien aux âmes était pour ainsi dire de tous les jours, de tous les instants ; la saisir au vol sans se rendre importun, savoir attendre l’heure de la grâce pendant des mois et même des années, en quoi il était secondé par la durée de l’expédition, telle fut la ligne de conduite qu’il suivit, non sans succès.

J’en recueille un premier témoignage dans la lettre que j’ai déjà citée et qui m’arrive de la chartreuse de Reposoir. Attaché à l’expédition en qualité d’aspirant de marine, le jeune M. de G***, qui avait reçu une éducation parfaite, n’était pas bien loin du royaume de Dieu, et s’il négligeait depuis quelque temps la pratique, si même sa foi s’était obscurcie, il n’était heureusement ni incrédule ni sceptique. Mais, comme ce paralytique de l’Évangile, incapable de s’arracher à une mortelle torpeur, il attendait un homme, un homme qui lui tendît la main pour le plonger dans la piscine. Clerc fut cet homme providentiel, et M. de G***, aujourd’hui Chartreux, lui garde une reconnaissance éternelle.

« Je dois, nous écrit-il, rapporter ici un trait que la reconnaissance ne me permettra jamais d’oublier et vous expliquer comment la Providence s’est servie de M. Clerc pour me ramener dans la voie du salut. Depuis trois ans environ je n’approchais plus des sacrements malgré les bons exemples que j’avais sous les yeux. J’avais même éludé quelques tentatives faites à ce sujet par un Père missionnaire. M. Clerc, comprenant ce que ma position pouvait avoir de dangereux à cet âge, où trop souvent on quitte le bien pour suivre aveuglément le mal, et sachant en outre que mon éducation avait été très-chrétienne, m’aborda un jour franchement et me mit en peu de mots sur ce sujet. Se promenant avec moi depuis quelques instants sur le pont du bâtiment, il me dit avec le sourire qui animait ses conversations les plus sérieuses : « Enfin, dites-moi comment il se fait que vous ne pratiquez plus. Avec l’éducation que vous avez reçue et la foi que vous avez certainement, je ne vois réellement pas ce qui peut vous retenir. » Comme je lui fis observer que j’avais des doutes (suite probable de tout ce fatras de mauvaises lectures qu’on fait dans le monde sans scrupule et sans remords), il me dit vivement : « Est-ce bien cela ? — Oui, lui dis-je. — Si ce n’est que cela, reprit-il, que ne le disiez-vous plus tôt ? Je vous donnerai de quoi vous éclairer. » Il me donna en effet les Études philosophiques de M. Auguste Nicolas, que je lus attentivement. Dès que j’arrivai au conseil de prier, je priai, et le voile tomba. Combien je dois sans doute en cela aux prières de M. Clerc ! Dieu veuille l’en récompenser au gré de mes désirs ! Quelques jours après je repris la bonne voie, qui, après quinze années, m’a conduit pas à pas à l’abri du cloître. »

Cela est bien simple, n’est-ce pas, mais c’est une grande chose dans l’ordre du salut. Nous tous, qui avons la foi et qui nous flattons d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, combien d’occasions semblables ne laissons-nous pas échapper, faute d’épier les moments de la grâce, mais surtout faute de connaître le prix d’une âme.

Toutes les conversions n’étaient pas si faciles, même parmi ces aspirants de marine, la plupart, mais non pas tous, élevés par des maîtres et des parents chrétiens. Avec tels et tels une première ouverture était chose très-hasardeuse, et, la glace une fois rompue, il fallait bien se garder de presser trop vivement le récalcitrant et d’engager la lutte corps à corps. Trop souvent le zèle du prêtre, du missionnaire y échouait. En sa qualité d’officier, Clerc avait plus d’accès et le service du bord lui offrait des facilités précieuses. C’est là un des grands secrets de l’apostolat ; rien ne nous le fait mieux comprendre que l’exemple si doux et si puissant de Notre-Seigneur annonçant le royaume de Dieu dans les villes et les bourgades de la Judée. Voyez-le au puits de Jacob, se manifestant à la Samaritaine et allumant dans le cœur d’une pauvre pécheresse la soif de cette eau vivifiante qui rejaillit jusqu’à la vie éternelle. Combien de fois n’a-t-il pas ainsi recueilli sur sa route et ramené au bercail les brebis errantes de la maison d’Israël !

Ce fut encore sur le pont du bâtiment, où Clerc était de quart avec un autre aspirant, — celui-là très-égaré, — qu’eut lieu le sérieux entretien à la suite duquel ce jeune homme s’avoua vaincu et rendit les armes. Laissons l’heureux converti nous raconter lui-même en toute sincérité sa propre histoire, depuis l’époque de son fatal endurcissement jusqu’à l’heure à jamais bénie où la grâce, contre laquelle il regimbait, triompha de ses longues résistances.

 

récit de l’aspirant de marine.

Je n’ai pas eu le bonheur d’être élevé dans le respect de la sainte religion catholique ; cependant j’en reçus au collège les notions premières et ce fut avec une ferveur plus vive et plus sincère que durable que je reçus pour la première fois à douze ans et demi la sainte communion. Cette première fois devait, hélas !être presque la dernière, pour un long temps du moins.

A la fête de Pâques qui suivit ma première communion, j’étais déjà profondément gâté par le respect humain, et si, à cette occasion, j’approchai une fois de la sainte table, ce fut à l’invitation des religieuses de l’infirmerie, où je me trouvais dans ce moment, et sans doute le Dieu d’amour ne trouva plus dans mon cœur qu’une bien chétive flamme trop refroidie déjà pour qu’il pût l’aviver.

De ce jour les ténèbres s’épaissirent de plus en plus autour de mon âme et, après avoir rougi d’abord d’un moment de naïve piété, j’en vins bientôt à me faire une misérable gloire d’afficher l’impiété par mes actes comme par mes discours.

Je passai du collège à une école préparatoire, puis à l’école navale. A dix-neuf ans enfin je pris la mer en qualité d’aspirant. Dieu, dont la miséricorde et la sagesse sont également insondables, avait sans doute préparé mon salut, en quelque sorte avant que je ne commençasse à me perdre ; car, dès l’âge de sept ans, j’avais, sans que rien y semblât pouvoir donner lieu, annoncé la volonté d’être marin.

A l’école navale je rêvais de faire sur les côtes de Chine mon premier voyage, et ce fut à ma demande et pour satisfaire ce désir que moi, contempteur public de toutes les choses saintes, je fus embarqué sur le Cassini commandé par M. de Plas, comptant parmi ses officiers M. Clerc, lieutenant de vaisseau, et parmi ses aspirants, mes camarades d’école, de G***, aujourd’hui Chartreux : j’étais encore un loup furieux et cependant le Seigneur me faisait entrer dans son bercail.

Outre de G***, deux ou trois de nos communs camarades étaient sinon affermis comme lui dans la foi, au moins observateurs réguliers des devoirs essentiels de la religion. C’était pour moi une raison de proclamer plus hautement et plus bruyamment mon impiété. Il n’était plaisanteries cyniques, propos obscènes, blasphèmes horribles, qui ne sortissent de ma bouche à tout instant.

Notre navire portait à. l’île de la Réunion, Mgr Desprez, évêque nommé de cette île, avec plusieurs prêtres et des religieuses, et en Chine Mgr Vérolles, évêque de Mantchourie, ainsi que plusieurs prêtres des Missions étrangères.

La présence de ces personnes consacrées à Dieu irritait mon humeur antireligieuse.

Nous étions en mer à la fête de Pâques. Seul de tout le personnel du bord, je m’abstins d’assister à la messe qui fut célébrée avec une grande solennité, et j’étais très-fier de me voir seul parmi tant de personnes complètement exempt de sots préjugés et courageusement indépendant.

Il n’était resté dans mon cœur qu’une certaine sympathie pour les religieuses, sans doute simplement parce qu’elles étaient femmes, et le bon Dieu n’avait point à me tenir compte d’un sentiment dont il n’était pas l’objet. Cependant il semble que la miséricorde divine se soit donné à elle-même ce prétexte pour faire une tendre violence à mon âme rebelle.

Nous eûmes, dans les mers de Chine, à transporter pendant quelques jours les Sœurs de Saint-Vincent de Paul qui, de Macao, allaient s’établir à Ning-po. Ayant eu un jour l’occasion de descendre à terre en même temps qu’elles sur une des îles de la côte, je cueillis quelques fleurs pour les leur offrir. J’ai su depuis que ces bonnes et saintes filles avaient prié particulièrement pour moi à partir de cette époque.

Il y avait près de deux ans que nous avions quitté la France, quand, au mois de janvier 1853, nous eûmes occasion de séjourner quelque temps dans les eaux de Canton. Le commandant de Plas, qui avait fait établir une chapelle à bord et ne la laissait jamais manquer de chapelain, fit venir l’abbé Girard, prêtre des Missions étrangères, mort depuis au Japon et établi alors dans une maison flottante au milieu du fleuve.

L’abbé Girard, dont le cœur était dévoré de zèle pour le salut des âmes, se sentit attiré vers moi et, comme je l’ai su depuis, exprima à M. Clerc le sentiment que je lui inspirais et le désir qu’il concevait de tenter ma conversion. Le pauvre M. Clerc, qui avait eu depuis deux ans le loisir de connaître mes dispositions, ne cacha point, paraît-il, qu’il n’entrevoyait aucune chance de réussite. Cependant l’abbé Girard, que le bon Dieu avait choisi pour être auprès de moi le premier messager de sa miséricorde, ne se rebuta point ; il m’attira un jour dans la cabine que le commandant avait mise à sa disposition et, sous prétexte de reconnaître si une certaine sténographie qu’il savait employée par moi était la même qui lui avait été autrefois enseignée, il m’invita à traduire devant lui une petite lettre qu’il avait écrite à mon intention. C’étaient, vous le devinez, de sages avis et de sérieux avertissements : il m’annonçait au nom de la bonté divine que la grâce me visitait et s’offrait à moi dans ce moment, mais que, repoussée, elle ne reviendrait jamais peut-être. Cet avis, qui bien d’autres fois m’avait été donné et n’avait point ébranlé mon impiété, ne m’émut pas beaucoup plus alors ; cependant je me souviens que j’eus comme un moment d’hésitation, comme un léger trouble intérieur, trouble passager que j’avais ressenti quelquefois déjà lorsque mes lèvres jetaient à Dieu quelqu’un de ces défis effroyables dont le souvenir me fait encore frissonner aujourd’hui.

Je n’ai remarqué que plusieurs années après une circonstance qui semble indiquer comment la miséricordieuse providence de Dieu fixe d’avance les heures auxquelles elle veut faire un suprême effort pour se rendre maîtresse de nos cœurs : le jour où cela se passait et dont le missionnaire avait inscrit la date en tête de sa lettre était précisément celui où j’atteignais l’âge de vingt et un ans.

Notre entretien ne se prolongea pas ; je voulais échapper à l’influence pernicieuse que j’avais cru ressentir un moment, et quelques instants après, je lisais, en faisant des gorges chaudes, la charitable lettre du bon prêtre à mes camarades réunis.

Nous quittâmes les parages de Canton, nous éloignant ainsi de celui que le bon Dieu avait fait le confident de ses tendres désirs à mon égard. Il avait, paraît-il, chargé M. Clerc de continuer en moi la reconstruction de la foi, dont, contre toute apparence, il ne désespérait pas d’avoir posé dans mon cœur la première pierre.

Je me trouvais quelquefois de quart avec M. Clerc et sous ses ordres, et un soir, comme nous étions à l’ancre et que le service ne réclamait ni son attention ni la mienne, il sut amener la conversation sur les questions religieuses et bientôt m’arracher l’aveu du vide douloureux que je ressentais souvent dans mon âme depuis que j’avais laissé s’éteindre la foi de ma première communion. En effet, il m’était arrivé à l’école navale, quand je prêtais l’oreille aux leçons d’astronomie qui nous étaient faites, d’envisager avec dédain ma chétive existence comparée à l’immensité de l’univers et de me sentir pris d’un profond dégoût pour la vie, ne connaissant plus mon âme et ses éternelles destinées et me sentant condamné à préparer péniblement un avenir qui, s’il ne s’évanouissait point par la mort, ne serait peut-être pas plus long que le présent employé à l’assurer. Parfois même l’idée du suicide traversait mon cerveau de dix-huit ans, l’âge de la joyeuse insouciance.

Plus tard, à bord, dans le calme des belles nuits tropicales, au milieu de l’immensité, je cherchais à sonder les insondables profondeurs du ciel étoilé et à deviner au-delà de cette matière immense, mais finie, l’Infini que mon âme avait perdu. C’était là un sentiment que je ne raisonnais pas, je ne savais pas ce que je cherchais, mais je sentais qu’il me manquait quelque chose ou plutôt qu’il me manquait tout. J’avais une carrière de mon choix et à mon goût ; je jouissais malgré mon impiété de la considération de mes chefs et de l’affection de mes camarades ; j’avais au loin une famille qui m’attendait pour me combler plus que jamais de ses tendresses, et pourtant dans ces moments où, tout bruit s’étant tu autour de ma conscience, elle pouvait entendre elle-même Sa voix presque éteinte, je me sentais dans le vide.

Du jour où je fis l’aveu de ce besoin instinctif que j’avais quelquefois ressenti, mais que j’avais bientôt cherché à tromper au lieu de tendre à le satisfaire, mon âme commença à se retourner, à se convertir, selon l’expression si belle et si vraie qui a été appliquée à ce phénomène moral.

Dès lors, je regardai enfin du côté du but et je me mis en marche d’un pas bien incertain, bien chancelant, bien irrésolu sans doute, mais me laissant pousser par l’énergique charité de notre saint ami qui, dès qu’il avait entrevu la possibilité de m’arracher au démon, s’était pris pour moi d’une brûlante affection surnaturelle.

Je dus lui dire que je ne croyais pas en Dieu ; et en effet c’était la croyance en Dieu, le sentiment de son existence que mon âme avait parfois cherché à puiser dans les profondeurs du ciel. Suivant le conseil de M. Clerc, je commençai à faire chaque soir, avant de m’abandonner au sommeil, cette étrange prière : « Mon Dieu, si vous existez comme on me l’affirme, veuillez bien, je vous prie, m’inspirer le sentiment de votre existence. »

Qui pourra mesurer l’étendue des miséricordes de Dieu ? Cette prière qui ressemblait à un blasphème fut ma seule part de coopération dans l’œuvre à laquelle notre ami vénéré allait désormais consacrer son zèle, et le Seigneur n’en attendit point davantage de moi. Cette lumière que mon âme avait cherchée d’instinct en même temps qu’elle la niait, commença à pénétrer dans les replis de mon cœur. Les épaisses ténèbres qui depuis nombre d’années obscurcissaient ma vue commencèrent à se fondre devant l’aurore de la grâce ; je me sentis saisi et emporté par un courant divin auquel je n’avais plus qu’à m’abandonner et qui m’entraînait à travers des régions nouvelles. La nuit où j’avais si longtemps vécu s’éloignait de moi et devant moi la clarté s’étendait sans cesse. Je me rapprochais des objets qui, de loin et à travers les ténèbres de l’impiété, avaient excité mon aversion, et je les voyais s’embellir à mes yeux. Mon affectueux pilote me disait : a bientôt vous verrez des horizons nouveaux s’ouvrir devant vous a ; et en effet j’éprouvais dans l’ordre surnaturel ce que j’avais ressenti dans l’ordre inférieur quand, pour la première fois, je m’étais avancé vers la pleine mer, vers les eaux bleues et limpides de l’immense et lumineux océan. Dès lors mon âme est captivée, elle ne songe plus à résister, elle se laisse doucement porter par la grâce ineffable de ce Dieu qui, oubliant en un instant tous les outrages qu’il a reçus de sa créature, semble reconnaissant de ce qu’elle veut bien se livrer à son amour.

Du travail qui se faisait dans les profondeurs de mon âme, rien n’avait transpiré au dehors ; mes camarades me croyaient jusque-là le rebelle endurci qu’ils avaient entendu tournant en dérision les tendres et sérieux avertissements du pieux missionnaire.

Un soir, je me trouvais sur le pont quand on commença la prière selon les règlements maritimes : depuis deux ans je n’y avais jamais assisté, et, quand je me trouvais au milieu de l’équipage à ce moment, je m’écartais à la hâte pour n’être point dans l’obligation de me découvrir. Ce soir-là, je me sentis poussé à faire un premier acte de foi, et avant que le respect humain, si longtemps mon maître, eût eu le temps de me rappeler ses anciens droits, ma casquette était détachée de ma tête. Mes camarades (ceux qui imitaient mon irréligion) s’étaient écartés, se croyant suivis de moi. Quand je me retournai après la prière achevée et me rapprochai d’eux, une stupéfaction profonde se peignait encore dans leurs regards, mais ils eurent la délicatesse de ne faire aucune allusion à ce qui venait de se passer. Pour moi, je n’étais pas sans trouble, mais le pas était fait ; j’étais comme un homme qui se sentait peu le courage de se jeter à la nage, mais qu’un autre a poussé dans l’eau : j’y étais, il ne me coûtait plus d’y rester.

De ce jour, la foi fit en moi de rapides progrès ; la gratuite miséricorde de Dieu et le zèle brûlant du futur martyr agissaient seuls ; je le répète encore, j’étais comme mollement entraîné par un courant qui ne me demandait point d’efforts.

De la religion qui avait éclairé mon enfance pendant de si courts instants, je n’avais conservé presque aucune notion. Je ne savais plus par exemple ce que c’était que la sainte Trinité, j’y faisais entrer la très-sainte Vierge ; mon ignorance était celle d’un païen. Un jour pourtant, je me sentis poussé à faire le signe de la croix. Le Seigneur semblait me demander ces faibles signes de ma bonne volonté et les attendre pour répandre sur moi ses grâces avec une nouvelle profusion.

A peu de temps de là, M. Clerc m’offrit une médaille de la sainte Vierge, je l’acceptai et la pendis à mon cou.

Le respect humain, vaincu une première fois par surprise, se trouvait maintenant dans mon cœur en présence d’un ennemi redoutable pour lui : c’était une disposition que j’ai toujours eue à pousser sans ménagement l’application de mes idées ou de mes fantaisies à l’extrême. Cette disposition, qui m’a fait commettre bien des fautes, fut là, par la miséricorde divine, un puissant soutien pour mon âme.

Deux ou trois mois auparavant, je faisais retentir de mes blasphèmes éhontés la pièce où mes camarades et moi nous vivions, — et l’on me vit, à l’heure des ablutions matinales, découvrir ma poitrine où brillait la précieuse médaille.

Le bon Dieu avait armé l’un contre l’autre deux travers de ma nature et rendait vigoureux celui qui pour le moment devait assurer mon salut.

Je songe souvent, non sans en être attendri, à l’attitude de mes camarades d’alors : les uns, pour leur foi religieuse, avaient été les objets de mes sarcasmes qu’ils ne me reprochèrent jamais ; les autres au contraire m’avaient entendu dépasser de beaucoup l’impiété de leurs discours, et, même quand, trop tôt oublieux, je devins sévère pour l’incrédulité d’autrui, ils ne me reprochèrent jamais d’avoir préconisé l’irréligion. L’un de ces derniers, dans la suite, m’offrit souvent de me remplacer quand le service m’aurait empêché d’assister à la messe du dimanche.

Je voguais ainsi dans une mer calme et tranquille, quand, un jour, une tempête terrible s’éleva dans mon âme. J’étais, cette fois encore, de quart en même temps que M. Clerc ; huit heures avaient sonné, la nuit était close, et nous devions demeurer sur le pont jusqu’à minuit. Le navire étant sur ses ancres, les matelots dormaient étendus ; il semblait que nous fussions à trois seulement entre le ciel et l’eau, le bon Dieu, son fidèle interprète et moi. Ce soir-là il se prit à me parler de la confession : à ce mot je tressaillis et tout à coup ce lumineux Océan au milieu duquel mon âme se complaisait depuis quelques mois, sembla se rembrunir ; de tous les points, je vis revenir à moi d’anciennes préventions que j’avais cru évanouies parce que j’avais cessé de les sentir ; j’étais comme investi par un cercle de noirs fantômes qui cherchaient à étouffer ma foi nouvelle, et mes anciennes répulsions semblaient revivre dans mon cœur et couvraient la voix suppliante de mon chaleureux ami. Trois heures s’écoulèrent, lui parlant sans cesse, puisant dans les profondeurs de sa piété et de sa tendresse des arguments toujours nouveaux pour triompher des répugnances que mon attitude silencieuse lui laissait facilement deviner. Il me l’a dit depuis, il sentait alors que l’heure solennelle avait sonné pour moi, et qu’arrivé sans peine aux portes de la cité divine, j’allais, si je ne les franchissais par un effort énergique, les voir se fermer pour jamais devant moi. Dieu ne me devait rien en effet, je n’avais rien fait pour lui ; je lui devais compte au contraire des grâces dont il venait de me combler et qui m’avaient transporté jusqu’ici. Ce que j’éprouvais, c’est ce qu’éprouverait un homme arrêté devant une caverne mystérieuse d’une profondeur inconnue, pleine de ténèbres, qu’il croirait infestée de hideux reptiles, et où cependant on voudrait lui persuader de pénétrer seul, sans lumière et sans secours. En un instant le démon, sentant sans doute sa proie près de lui échapper, avait su rendre la vie à toutes ces folles imaginations que j’avais puisées dans d’exécrables romans. Accablée sous le poids d’une sorte d’invincible terreur, mon âme haletante faisait de temps en temps un effort pour triompher ; puis elle retombait affaissée sur elle-même, sans force et sans courage. L’angoisse que je souffris pendant ces trois heures de ma vie, je ne saurais l’exprimer ; j’étais muet et mon pauvre ami, épuisé, sentait son cœur se serrer douloureusement à la pensée que c’en était fait de moi. Tout à coup, soulevé par une de ces grâces suprêmes qui ont sans doute coûté à notre Sauveur de bien déchirantes douleurs et de bien profondes ignominies, je me redressai et je dis à M. Clerc :« Je me confesserai demain ! » Je ne sais ce qui l’emporta dans son cœur, ou de la surprise, ou de la joie. Je n’avais point réussi à éloigner de moi ces fantômes qui m’obsédaient, mais j’avais répété intérieurement et comme en balbutiant les paroles que me dictait l’Esprit de Dieu : « Mon Dieu, je ne sais me défendre de ces répulsions, mais en reconnaissance de ce que vous avez déjà fait pour moi, je ferai cet effort qu’on me demande. » J’ai souvent évoqué dans ma pensée ce moment solennel de ma vie, et cela n’a jamais été sans une profonde émotion.

Le lendemain, j’entrais avec le P. Languillat [1], que j’avais choisi sur l’invitation de M. Clerc, dans la chapelle du bord et j’ouvrais mon âme fermée depuis neuf ans. Ah ! Dieu soit mille fois béni d’aimer tant les misérables pécheurs !

Le P. Languillat m’avait engagé à lire la partie des Études de M. Nicolas qui traite de l’Eucharistie ; j’ouvris le livre en effet, mais le refermai bientôt ; la grâce de Dieu devançait le texte et il me semblait que ces pages si profondes n’avaient plus rien à m’apprendre ; mon cœur, plus prompt que mon esprit, s’était abreuvé en quelques instants aux eaux de la science divine. Je demandai à faire la sainte communion et je rentrai définitivement dans la vie chrétienne.

Vingt ans se sont écoulés depuis ce jour, et, dans un combat incessant entre la grâce de Dieu et ma misérable nature, celle-ci, pour ma honte, a été trop souvent victorieuse ; mais le Dieu infiniment longanime et libéral n’a jamais permis que la foi restaurée dans mon esprit y fût ébranlée. J’étais revenu à la vie chrétienne presque sans étude ; longtemps encore je n’eus pas le loisir d’étudier attentivement cette admirable science dont j’avais reçu à peine les premiers éléments et qui m’était devenue complètement étrangère durant mon adolescence ; cependant les révoltes de ma nature ne purent jamais causer le plus léger trouble dans mes croyances renouvelées. Je me sens depuis vingt ans dominé, enveloppé, pénétré par la foi, et je me prends à être effrayé de la terrible responsabilité que j’encours pour n’avoir pas su faire fructifier en moi une foi si vive, œuvre de Dieu seul.

Pendant les quinze mois qui suivirent cet événement capital de ma vie jusqu’au retour du Cassini en France, M. Clerc et moi, nous vécûmes de cette vie intime du bord. Chaque jour il m’édifiait par sa piété, son humilité, sa charité si affable pour tous. Que de fois nous priâmes ensemble, tantôt dans la modeste chapelle du bord ou dans sa cabine, tantôt sur le côté du navire, laissant tomber grain à grain les invocations du chapelet sur les flots murmurants que le bâtiment dépassait dans sa course et dont chacun, en fuyant dans la nuit, semblait mêler son bruissement mélodieux à celui de nos voix. Que de fois nous reçûmes ensemble l’hospitalité de vos pieux et vaillants frères à Zi-ka-wei [2], à Tsam-ka-leu, à Chang-haï. Ah !doux et impérissables souvenirs, que je ne puis rappeler à lui-même qu’en me tournant vers le Ciel.

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On nous saura gré d’avoir reproduit, dans sa simplicité éloquente, le récit de ce fervent converti, qui, dès ce jour, fut l’ami de Clerc à la vie, à la mort ; qui, vingt ans plus tard, assista à sa profession solennelle faite dans la matinée du 19 mars 1871, à la sinistre aurore de la Commune, et qui recevait encore quelques jours après un gage précieux de cette sainte amitié, une lettre, la dernière, écrite sous les verrous de Mazas.

 



[1]Aujourd’hui évêque de Sergiopolis, administrateur du diocèse de Nankin.

[2]Collège des Pères Jésuites, près Chang-haï.

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