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23/06/2013

VIE DU PERE ALEXIS CLERC PAR CH. DANIEL (Chapitre 1)

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ALEXIS CLERC

 

 

 

CHAPITRE PREMIER.

 

alexis clerc, avant sa vingt-septième année. — son entrée
dans la marine et sa première campagne.

 

 

Alexis Clerc naquit à Paris le 12 décembre 1819, sur la paroisse Saint-Germain-l’Auxerrois, où il fut baptisé le lendemain.

C’était, de toute façon, un véritable enfant de Paris, appartenant à cette classe moyenne dont le rôle était déjà grand alors, mais l’ambition plus grande encore, et dont l’importance politique atteignit son apogée sous la monarchie de juillet. L’éducation d’Alexis, confiée de bonne heure à l’université, fut ce qu’elle pouvait être sous le régime du monopole, ni pire, ni meilleure que celle de tant d’enfants de la bourgeoisie parisienne, auxquels leurs professeurs inoculaient tous les jours l’indifférence et le doute et qui ne voyaient le prêtre que de loin en loin, comme un fonctionnaire dont on n’a besoin que dans trois ou quatre circonstances de la vie et après la mort.

Disons-le toutefois, Alexis eut pour mère une fervente chrétienne, d’une ancienne famille lyonnaise où la piété était héréditaire ;« une sainte, humble et douce, » — c’est le témoignage qu’il lui rendait plus tard — sur les genoux de laquelle il fut initié à la vie de l’âme en apprenant à connaître Jésus-Christ. Mais il la perdit à l’âge de treize ans.

Combien de temps fut-il encore fidèle à ses exemples et à ses leçons ? Quelques mois, une année peut-être au plus ; après quoi il suivit le grand courant et devint étranger à toute pratique religieuse. Treize années se passèrent ainsi, treize années qu’il devait pleurer avec des larmes amères et pendant lesquelles il avait vécu dans l’oubli de Dieu.

Il n’était pas né pour être incrédule, et il avait même de grandes dispositions — nous l’apprenons encore de lui — à tourner son cœur du côté de l’infini. « Lorsque j’allais à l’école tout petit, racontait-il plus tard à un ami, on lisait dans un grand livre relié en veau, les merveilleuses histoires des Saints. C’était si beau, que j’avais toute sorte d’envie d’en faire autant. Et bien certainement, pour être naïf, mon désir de plaire à Dieu et de faire de grandes choses pour lui n’en était ni moins vrai ni moins raisonnable. »

Comment cette belle ardeur s’éteignit-elle ? Hélas !la chose n’est que trop simple à expliquer, et son histoire est celle de milliers, de millions d’enfants, victimes d’un odieux monopole.

« Le poison du collège, ajoutait-il, eut vite et longtemps raison de ma naïveté et de mon désir de sainteté. » Cela se conçoit de reste ; quel est l’écolier, fréquentant les établissements universitaires, tels qu’ils étaient en ce temps-là, — je ne recherche pas ce qu’ils sont aujourd’hui, et je les suppose notablement améliorés, — quel est, dis-je, l’écolier qui n’eût été bafoué par ses condisciples, et peut-être par ses maîtres, s’il eût fait profession d’imiter de loin, de bien loin, les exemples d’un saint Stanislas ou d’un Berchmans, moins encore, d’aller à confesse et de fréquenter l’église ? On n’en convenait pas, officiellement du moins ; car si athée que fût la loi, l’État enseignant ne pouvait honnêtement se donner pour tel. Mais les professeurs, les chefs de l’instruction publique ne se faisaient pas faute d’attaquer dans leurs leçons ou dans leurs livres l’Église catholique, le clergé, l’épiscopat français tout entier, et tel d’entre eux se faisait applaudir en célébrant les funérailles du christianisme et en écrivant :Comment les dogmes finissent.

Dans la famille, après la mort de sa pieuse mère, Alexis ne trouva plus personne pour lui parler de Dieu, pour le rappeler à l’observation des devoirs du christianisme. Loin de là, son père, homme honorable d’ailleurs, et qui ne manquait ni de culture d’esprit, ni d’élévation de caractère, était un philosophe de la vieille école, un voltairien, pour dire le mot ; ardent patriote, mais d’une façon tant soit peu révolutionnaire, qui ne devait détester ni les chansons de Béranger, ni les pamphlets de Paul-Louis Courier. Si nous en croyons un ami d’enfance de notre Alexis, qui venait à la maison partager ses jeux et pour lequel on n’avait guère de secrets, M. Clerc, entraîné dans le mouvement libéral du temps et très-hostile au gouvernement du roi Charles X, ne resta pas simple spectateur pendant les événements de juillet 1830 ; et quand le trône, sapé par tant de mains, s’écroula pour le malheur de la France, le père de notre Alexis s’applaudit d’un pareil succès, et put se regarder comme l’un des vainqueurs. Ses affaires, car il était à la tête d’un commerce important, n’en allèrent pas mieux ; même il fit pendant la crise des pertes sensibles, dont il ne se releva jamais. Ses convictions politiques n’en furent point ébranlées ; il ne ménagea pas les sacrifices pour ce qu’il estimait être la bonne cause, et quand fut fondé le Siècle, il tint à honneur d’inscrire des premiers son nom sur la liste des actionnaires fondateurs. On voit d’ici dans quels principes Alexis fut élevé et quelles maximes on lui inculqua : de l’honneur, oui, beaucoup d’honneur, un grand désintéressement, un dévouement sans bornes à la patrie et à la sainte cause de la liberté ; mais de religion il n’en était pas question, si ce n’est peut-être pour s’élever contre les empiétements du parti-prêtre.

Alexis épousa-t-il les passions et partagea-t-il les préventions de son père en matière religieuse ? Je ne le crois pas, et je ne vois pas qu’il se le soit reproché après sa conversion, alors qu’il repassait avec amertume sur ses années de jeunesse. Non, il ne haïssait ni les hommes ni les choses d’Église ; indifférence et dédain, voilà tout ce qu’il croyait leur devoir, et sa philosophie, toute négative, n’allait pas plus loin.

Il fit ses études avec succès en partie au collège Henri IV, en partie dans une institution où l’on enseignait d’après la méthode Jacotot. « L’éducation que nous recevions dans cette maison, nous écrit un de ses anciens camarades, était l’idéal de l’éducation sans Dieu. Ce serait calomnier M. de S. que d’en faire un ennemi de la religion. Mais ce serait lui prêter un mérite qu’il n’avait pas que d’en faire même un simple déiste. Je ne croirais pas cet homme-là possible si je ne l’avais connu. Nous avons poussé là comme nous avons pu. »

Voici maintenant une petite esquisse de ce qu’était alors le jeune écolier dont la carrière devait être si laborieuse et semée jusqu’à la fin de tant d’épreuves. C’est toujours le même témoin qui parle.

« Alexis était la paresse même ; mais, grâce à son intelligence, il était l’un des élèves les plus distingués. Pour son caractère, je n’en ai jamais connu de plus facile et de plus aimable. Je ne crois pas lui avoir vu jamais une seule querelle. Il n’était mal avec personne, et nous étions deux ou trois particulièrement bien avec lui. »

Parmi ces intimes, il faut placer au premier rang son frère Jules, plus âgé que lui de deux ans au plus, et qui, le précédant à peu d’intervalle, n’avait pas d’autres camarades, d’autres amis que les siens. Leur mutuelle amitié était des plus tendres ; plus tard la religion, en faisant presque au même jour la conquête de l’un et de l’autre, resserra encore les liens déjà formés parle sang et par la sympathie des caractères.

A dix-sept ans, Alexis était bachelier ès-lettres. Que faire alors ? Le commerce n’était pas son fait ; n’ayant aucun goût à compter et à débattre ses intérêts, il y aurait réussi moins encore que son père. On pensa que la grande industrie ouvrirait un champ assez vaste à son besoin d’agir et de payer de sa personne. M. Clerc comptait parmi ses amis un M. G collet, qui dirigeait une filature de laine et qui, par parenthèse, venait d’acheter le château de Voltaire à Ferney. On fit entrer Alexis dans la filature. Mais les affaires de son patron ne prospéraient pas ; il fallut tout vendre, même Ferney ; et Alexis, rentré chez son père, se trouva de nouveau en quête d’une position, et moins fixé que jamais sur la carrière qu’il lui conviendrait d’embrasser.

« C’est alors, nous dit le témoin fidèle auquel nous empruntons ces détails intimes, et qui s’est mis de la meilleure grâce du monde à notre disposition, en nous faisant part de ses souvenirs, — c’est alors que M. Clerc, ne sachant que faire d’un enfant fort intelligent et qui était l’objet de toute sa tendresse, me fit l’honneur de me consulter, moi enfant plus âgé qu’Alexis de quelques mois à peine. Un de mes parents venait de sortir de l’École polytechnique dans un des premiers rangs. Je parlai de l’École polytechnique. M. Clerc me demanda :« Mais à qui m’adresser pour préparer Alexis ? » Je lui parlai de l’école préparatoire où avait été mon cousin. Il nous envoya, Alexis et moi, trouver le chef de cette institution. C’est ainsi qu’Alexis entra chez M. de Reusse, rue de Vaugirard, au coin de la rue Férou [1] »

Là encore il fut tel qu’il s’était montré pendant tout le cours de ses études classiques ; et nous en recueillons le témoignage de la bouche d’un de ses nouveaux condisciples, qui le suivit, à une année d’intervalle, à l’École polytechnique, et qui devait le retrouver, à trente ans de là, prêtre et jésuite, se préparant aux suprêmes épreuves que la Providence lui réservait. Nous n’avons garde d’enlever à ces quelques lignes leur couleur locale, dont nos lecteurs ne s’offenseront pas, surtout s’il leur est arrivé de fréquenter la jeunesse plus ou moins studieuse dans les rangs de laquelle se recrute la grande et illustre école où voulait entrer notre héros.

« J’ai fait sa connaissance, dit ce condisciple, à l’institution de Reusse, en 1839. La bonté de son caractère, son esprit vif et enjoué le faisaient aimer de tous, en même temps que sa facile intelligence de l’X le mettait en haute considération parmi les taupins (c’est ainsi qu’en argot scolaire on appelle ceux qui, se préparant à l’École polytechnique, font leurs mathématiques spéciales). Il était en même temps très-fort sur les compositions littéraires. Ce sont deux aptitudes qui vont rarement ensemble. Il y avait aussi de l’enthousiasme dans son caractère, et cela n’excluait pas un grand bon sens. »

Ce dernier trait achève de le peindre et tel, en effet, nous l’avons connu jusqu’au dernier jour. Son enthousiasme, loin de s’affaiblir ou de s’éteindre, — comme il arrive trop souvent à mesure que l’on multiplie les expériences, — s’était plutôt avivé en s’épurant au contact des saintes réalités de la foi et des espérances éternelles.

Après une préparation rapide, il fut reçu à l’École polytechnique en fort bon rang, le 26e de sa promotion. Les mêmes qualités aimables et toutes françaises qui l’avaient fait bien venir de ses camarades de pension ou de collège, lui valurent dans cette réunion de jeunes gens, si divers d’origine et de caractère, une véritable popularité qu’il conserva jusqu’à la fin et que nous avons retrouvée encore toute vive dans les souvenirs de plusieurs d’entre eux. Ils ne tarissent pas sur l’enjouement plein de charme, sur l’esprit vif et alerte, sur le caractère serviable et « bon enfant » du petit Clerc ; et si on les en croyait, on se laisserait aller à raconter les jolis tours et les jolis mots, d’ailleurs fort inoffensifs, par lesquels il égayait ses camarades. On sait qu’il existe à l’École un usage, une tradition sur la manière d’accueillir les nouveaux venus et de mettre quelque peu à l’épreuve leur bon caractère. Ce n’est pas chose nouvelle dans la jeunesse des écoles, et dont il y ait tant à rougir ; Athènes, en ce genre, avait devancé et probablement surpassé Paris, où, pendant tout le moyen-âge, les recteurs de l’Université eurent beaucoup de peine à protéger les arrivants dont on mettait la bourse à sec en leur faisant payer leur béjaune. Qu’est-ce auprès du béjaune que la colle d’absorption ? Je lâche le mot sans périphrase. Peut-être un jour ira-t-il rejoindre béjaune dans le Dictionnaire de l’Académie.

Toutefois, il faut l’avouer, la plaisanterie, assez souvent, dépassait les bornes et tournait en véritable vexation. Il n’en fut pas ainsi quand le petit Clerc fut choisi (avec le général Thoumas, nous assure-t-on) pour soumettre à cette épreuve la nouvelle promotion. Tout se passa de la manière la plus agréable pour tout le monde. Nous avons sous les yeux un spécimen des problèmes qu’il proposait, des questions qu’il adressait à ses recrues ; c’est fort drôle ; la subtilité grecque y donne la main à l’esprit gaulois, sans parler de l’agrément obligé des formules mathématiques brochant sur le tout ; mais il n’y a pas un mot dont on puisse s’offenser, et il paraît que ceux qui passaient par ses mains en sortaient légèrement chatouillés mais non froissés.

Aussi avait-il le droit de tout dire, à toute heure, sûr d’être écouté. Un jour qu’on venait de terminer je ne sais quel travail des plus ingrats, on voulut en détruire jusqu’aux dernières traces, et voilà nos grands écoliers amassant au milieu d’une cour des monceaux de papiers ; ils y mettent le feu, puis, se prenant par la main, ils forment autour une ronde effrénée. A un moment, Clerc se détache de la bande et s’approche du brasier : il voulait tout simplement allumer sa cigarette. Mais on prend le change sur son intention et ce cri est lancé :« Clerc veut parler ! » Au même instant la danse s’arrête, chacun fait silence et prête l’oreille. Bon gré mal gré, il dut prendre la parole pour dire qu’il n’avait pas envie de parler.

Il était entré vingt-sixième à l’école ; il en sortit vingt-troisième, preuve qu’il ne s’abandonna pas trop à son penchant pour la paresse. En pareil rang, il avait le droit de choisir entre plusieurs carrières, quelques-unes très-enviées, agréables et même lucratives. Quel ne fut pas l’étonnement de ses camarades quand ils apprirent qu’il avait choisi la marine ? « Un fameux marin, disait celui-ci, qui n’a jamais navigué que sur la Seine, entre Bercy et Charenton ! » — « Il veut faire le tour du monde, ajoutait un autre ; sait-il ce que c’est, lui qui n’est jamais sorti de Paris, si ce n’est pour aller, en coucou, à Versailles ou à Montfermeil ? » Et les quolibets d’aller leur train.

Le fait est que la vocation d’Alexis pour la marine était bien subite et, pour un natif de la rue des Bourdonnais, tout à fait extraordinaire. Il y débuta, sans préparation aucune, par une campagne de quatre ans dans les mers du Sud et par « la conquête des îles Marquises, » nous disait un de ses amis. Comment avait-il pris une résolution si étrange, si inopinée ? Je soupçonne fort, tout d’abord, que tout emploi administratif lui répugnait, et qu’il ne voulait à aucun prix s’enfermer dans un bureau. Il lui fallait de l’air et du soleil, de l’espace, les coudées franches. Puis il avait son ambition à lui, non pas petite, mais fort grande ; ambition de faire quelque chose et de servir son pays en y mettant tout son savoir-faire et même, au besoin, son sang et sa vie. C’est la belle ambition de l’adolescent qui croit à la gloire et aux dévouements magnanimes, celle que Virgile a si noblement exprimée par la bouche de son Nisus :

Aut pugnam aut aliquid jamdudum invadere magnum

Mens agitat mihi, nec placida contenta quiete est. [a]

Après cela, si je regarde aux causes extérieures, j’en découvre une qui agit, paraît-il, sur notre Alexis. Il y avait parmi les amis de sa famille une excellente femme, Mme Pagès, qui lui portait un vif intérêt et dont le nom se retrouve fréquemment dans ses lettres. Elle avait un frère capitaine de corvette, le commandant Baligot, qui se préparait à partir pour les mers du Sud. « Si tu veux te faire marin, dit-elle au jeune homme, mon frère te prendra à son bord et moi je te donnerai ton épée. » — « Je ne demande pas mieux, » répondit-il. Ce qui fut dit fut fait, et l’on ajoute qu’il ne savait en partant ni le but ni la durée de l’expédition.

Il n’y avait pas de temps à perdre ; nommé aspirant de première classe le ier octobre 1841, il dut s’embarquer à Brest, sur la Triomphante, le 22 du même mois, et s’y trouva, lui futur officier, plus novice que le dernier des mousses, ne sachant rien de la manœuvre ni même de la langue du bord. Mais aussi, dès le début, il parut dans tous les avantages de son heureuse nature, plein d’énergie et de ressources, joignant à une grande décision de caractère cet esprit français qui n’y gâte rien, et conquérant par là tous les cœurs.

Admirablement placé pour le juger, le commandant Baligot écrivait, en mer, le 17 décembre :« Quant à Alexis, c’est un brave et courageux jeune homme, qui a fait preuve d’énergie dans les commencements de notre campagne. J’espère trouver l’occasion de lui en tenir compte. »

L’occasion vint bientôt, hélas !tout autre que ne l’attendait cet excellent homme, qui donna au jeune aspirant une marque d’estime et de confiance réservée d’ordinaire à un âge plus mûr et à une plus longue expérience. M. Baligot mourut en mer avant de toucher les côtes d’Amérique, nommant Alexis son exécuteur testamentaire, et celui-ci se trouva privé, dès son entrée dans la carrière, des conseils du vieil officier sans lequel il n’eût jamais songé à se faire marin. « Le commandant Baligot, écrit-il à son père (de Valparaiso, 19 août 1842), était, autant que j’ai pu en juger, de beaucoup le meilleur marin que j’aie vu jusqu’ici. Si c’est une perte pour le bâtiment, quelle perte n’est-ce pas pour moi que la sienne ! » Et il ajoute, nous révélant son caractère alors tant soit peu présomptueux :« Depuis que je crois avoir de la raison, — et c’est longtemps avant que j’en eusse, si toutefois j’en ai, — j’ai toujours jugé moi-même, me suis conduit par mon propre sentiment, ai voulu par ma propre volonté. Ce cher commandant était si sage, si éclairé, si noble, que, sans m’en rendre compte, je lui avais laissé le soin de vouloir pour moi : il m’aimait assez pour le faire. Sa mort me laisse sans intention, sans but, sans volonté. Je me suis laissé aller sans aucune direction. J’avais besoin de sa force. Une de mes opinions était une vérité pour moi s’il la partageait. Personne n’a jamais eu sur moi un pareil empire. »

Voilà bien le jeune homme au cœur enthousiaste et fier, qui se donne sans réserve et sans calcul, heureux, au delà de toute expression, d’avoir enfin rencontré un homme, un caractère, chose rare !

Mais que va-t-il devenir, lui dont la vocation de marin tenait à ce seul homme, et à qui vient à manquer l’appui dont il avait besoin plus que tout autre au début d’une carrière pour lui si nouvelle ?

Le ressort qui était dans sa nature, l’énergie indomptable de sa volonté suffirent à tout ; non qu’il éprouvât la même confiante allégresse qu’au moment du départ ; les épreuves lui furent rudes, et ne lui furent pas épargnées ; il les ressentit très-vivement, mais sans défaillance ; se demandant quelquefois s’il n’avait pas fait fausse route et s’il ne vaudrait pas mieux se raviser à temps et chercher un meilleur emploi de ses forces ; en attendant, faisant bonne contenance, surmontant tous les dégoûts, toutes les difficultés du métier, et ne s’abandonnant jamais lui-même.

Tel nous le montre un ancien officier de marine, son camarade dans cette longue et lointaine expédition, mais plus jeune que lui de quelques années et qui, sorti du vaisseau-école, n’était encore qu’aspirant de deuxième classe, tandis que Clerc, venu de l’École polytechnique, était d’emblée aspirant de première classe. « Il avait sur moi une grande supériorité d’instruction scientifique, nous dit ce digne officier, mais, d’un autre côté, mes connaissances pratiques, acquises au vaisseau-école, étaient supérieures aux siennes ; et, sentant bien que s’il ne demandait pas des explications, il ne connaîtrait jamais le détail de certaines manœuvres qu’il serait obligé de commander aux matelots, il me pria de l’aider dans ce travail. Il venait donc près de moi, la nuit, quand j’étais de service, et je lui expliquais les détails du gréement du navire, la manière de faire les nœuds et amarrages les plus usuels ; je lui apprenais le nom des cordages et leur position. Il fut ainsi en bien peu de temps au courant de tous les détails qu’il aurait toujours ignorés s’il n’avait eu l’humilité d’en demander l’explication à un ami. »

En parlant d’humilité, M. le vicomte de M. sait fort bien et il a soin d’ajouter que la religion de son camarade était alors « à l’état latent. » L’humilité, cette vertu essentiellement chrétienne, ne pouvait donc se greffer sur la foi absente. Mais le jeune marin était préservé, par son seul bon sens, de tout sot orgueil.

Ce genre de mérite, si rare chez un débutant, plaisait singulièrement aux hommes d’expérience et leur paraissait de fort bon augure, « Monsieur, écrivait au père d’Alexis M. Nielly, commissaire de la marine, mon second fils, qui, depuis six mois, habite la même chambre que votre Alexis, et s’en trouve au mieux, me charge de vous prévenir que son ami se portait bien le 10 novembre 1842 ; que leur corvette partait le lendemain de Valparaiso pour les Marquises, où elle stationnerait pendant six mois sur la rade de Nouka-Hiva, pour ne retourner qu’ensuite à Valparaiso ; qu’enfin la caisse contenant le reste des valeurs ayant appartenu à feu M. Baligot, capitaine de corvette, se trouvait en rade de Brest sur la frégate de l’État la Thétis. » Suivent des détails relatifs à la succession du commandant Baligot. M. Nielly termine sa lettre par ces mots qui durent combler de joie M. Clerc :« Je n’ai plus qu’à me féliciter d’avoir eu l’occasion d’adresser quelques mots au père d’un marin qui, tout jeune qu’il est, paraît réunir à l’habileté et au courage la sagesse qui en assure les fruits à ses amis et à soi. »

Sagesse tout humaine, encore une fois ; à l’époque où il s’attirait de tels éloges, ses mœurs étaient loin d’être irréprochables et il ne sentait pas même l’aiguillon du remords. Cependant l’heure de la grâce approche, et bientôt tant d’heureux dons seront transformés en vertus chrétiennes.

La crise intérieure à laquelle il dut son salut commence un peu après son départ de Valparaiso, aux îles Gambier, qu’il rencontra sur sa route en se rendant aux Marquises. Dieu lui ménageait là un spectacle dont son esprit observateur fut singulièrement frappé et qui le fit profondément réfléchir ; le spectacle d’une chrétienté naissante, renouvelant les merveilles de la primitive Église sur les ruines encore fumantes d’une idolâtrie abjecte et sanguinaire.

Le théâtre où éclatait ainsi la vertu de l’Évangile, était bien petit, bien obscur et presque ignoré du reste du monde. On parlait souvent de Tahiti, la nouvelle Cythère, qui devait au capitaine Cook et à d’autres navigateurs aussi peu scrupuleux, une célébrité de mauvais aloi. Mais à part les catholiques, — attentifs aux travaux des missionnaires et tenus au courant par les Annales de la propagation de la foi, — qui donc avait souci de connaître, autrement que de nom, et d’étudier dans cette phase si intéressante de leur histoire, ces petites îles d’origine volcanique, Mangaréva, Taravaï, Aokéna, Akamarou, qui forment l’archipel de Gambier, perdu dans l’immensité de l’Océan Pacifique, à trois cents lieues environ de Tahiti et à même distance des Marquises ? La première fois qu’ils y abordèrent, au péril de leur vie, les missionnaires français, prêtres de la congrégation de Picpus, n’y trouvèrent pour toute population que d’affreux cannibales, allant tout nus, faisant la guerre à leurs voisins pour se repaître de la chair et du sang des vaincus, joignant, en un mot, des appétits de bêtes féroces à des instincts d’enfants dépravés. Pays enchanteur, au reste, et d’une fertilité prodigieuse. L’étroite ceinture de terre qui entoure chaque cratère éteint produit à souhait et sans culture le cocotier, le bananier, l’arbre à pain, qui fournissent aux insulaires non-seulement la nourriture et le vêtement, mais encore la charpente, la toiture et tout le mobilier de leurs humbles cases. Malgré la richesse du sol et la beauté du climat, tout cela était l’empire du démon avant les années 1834, 1835 ; le Soleil de justice n’avait pas encore lui sur ces infortunés, qui dormaient assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort ; pas une âme, dans tout l’archipel, qui ne fût en proie à la superstition, à l’anthropophagie, à la lubricité la plus honteuse, et pas une parole de salut n’avait retenti sur ces plages inhospitalières. En débarquant à Mangaréva, la plus grande des quatre îles, — elle mesure à peu près une lieue d’étendue, — messieurs Caret et Laval virent du premier coup d’œil à quelle sorte d’hommes ils avaient affaire et quelles étaient les mœurs de l’endroit. On leur fit un accueil bienveillant et même empressé, mais qui ne leur inspira nulle confiance. Le chef d’une peuplade assez nombreuse leur ayant offert l’hospitalité vers le coucher du soleil, ils acceptèrent de lui un peu de nourriture, mais ne voulurent pas coucher dans sa case, pensant qu’ils seraient plus en sûreté dans le bois voisin. Vaines précautions ! La nuit venue, ils furent l’objet de poursuites sans nom, et on leur fit (racontent-ils eux-mêmes) « des propositions opposées à la plus sainte des vertus. » Ils s’enfuient ; on les pourchasse à outrance. Ils se cachent et se blottissent dans les roseaux de la plage ; on y met le feu et on les environne d’un cercle de flamme, dont on assiège toutes les issues afin de les faire tomber dans le piège infâme. Ils ne parvinrent à sauver leur honneur et leur vie que par un miracle de la Providence. Voilà ce qu’étaient les insulaires de Mangaréva vers 1834.

Eh bien ! à quelques années de là, ces mêmes insulaires seront de fervents chrétiens et des hommes civilisés, qui doubleront par le travail la fécondité d’un sol déjà si productif, qui cultiveront les arts nécessaires à l’entretien ou à l’ornement de la vie, qui accueilleront l’étranger avec une charité vraie et secourable, qui seront chastes, doux, désintéressés, sincères, reconnaissants, et qui puiseront dans l’amour de Jésus-Christ et de sa sainte Mère l’idéal et l’inspiration de toutes les vertus.

Ce que je dis là, notre jeune aspirant de marine le vit de ses yeux en débarquant aux îles Gambier dans le courant de l’année 1842. On lui montra une église, la première construction en pierre de Mangaréva, bâtie avec d’énormes blocs de corail que les indigènes allaient arracher aux entrailles de la mer, à cinq lieues des côtes, et rapportaient sur des radeaux. Il fit connaissance avec l’ancien grand-prêtre de l’île, Matua, espèce de géant, naguère encore anthropophage et maintenant doux comme un agneau. Matua avait accueilli des premiers la bonne nouvelle et son exemple avait décidé le roi Maputeo, son neveu, à recevoir le baptême. Dans une lettre datée de Valparaiso, où il était de retour après avoir stationné aux îles Marquises, Alexis raconte à son père ces choses si nouvelles dont il vient d’être l’heureux témoin et lui communique, sans beaucoup de commentaires, les premières impressions qu’excite dans son âme le spectacle de cette chrétienté au berceau. Je détache quelques passages de cette lettre.

« Quand nous sommes partis de Valparaiso, nous ne savions pas encore le but de notre voyage. Nous sommes allés aux îles Gambier.

« Il y a dix ans qu’une corvette anglaise y relâcha pour faire de l’eau. Les naturels s’emparèrent du lieutenant et d’un matelot, les tuèrent et les mangèrent. Ils étaient les plus féroces et les plus sauvages de l’Océanie, allaient complètement nus. Voici ce que nous avons vu.

« Ce groupe d’îles en renferme quatre ; nous ne sommes allés que sur les deux principales, Mangaréva et Akéna. L’abord en est très-difficile, il y a beaucoup d’écueils formés par des coraux. Il y va peu de navires, ces îles ne fournissant que des perles et de la nacre.

« Deux missionnaires français s’y établirent, il y a huit ans, avec deux ouvriers. Ils apprirent la langue. Par les bons conseils qu’ils leur donnèrent et par leur conduite, ils s’acquirent l’estime et l’affection des sauvages ; alors ils essayèrent de les convertir et de les civiliser. Il est impossible de concevoir par quels prodiges de dévouement et à quel point ils ont atteint ce but. Les naturels maintenant sont tous chrétiens ; ils sont honnêtes, bons, laborieux et très-religieux.

« Le grand-prêtre, qui avait égorgé les Anglais, fut un des premiers convertis. C’est un grand, gros, bel homme, tout tatoué, qui raconte naïvement les supercheries qu’il employait pour exploiter la crédulité de ses fidèles. Le roi fut plus difficile à baptiser, mais il y vint, puis tout le peuple.

« Maintenant les enfants vont à l’école : il y en a deux, une pour les filles, l’autre pour les garçons. Ils y apprennent à lire, à écrire, à compter ; on leur enseigne la religion, surtout les bons principes. Les garçons y ajoutent le latin.

« Le coton vient en abondance dans ces îles ; on leur a appris à le filer, à le tisser, à s’en faire des habits : tous les habitants sont vêtus.

« La nourriture de tous les naturels de l’Océanie est le fruit de l’arbre à pain, préparé d’une façon tout à fait détestable pour un Européen : cela s’appelle popoi.

« Les missionnaires leur ont appris à la mieux préparer, à conserver le fruit de l’arbre à pain sous terre, pour éviter ces famines épouvantables qu’un orage peut causer tout d’un coup.

« Enfin ces bons Pères ont construit une église, simple, mais plus belle que beaucoup de nos églises de campagne, — avec deux ouvriers. Les sauvages allaient chercher des masses de rochers, à cinq lieues de là, sur des radeaux, apprenaient des ouvriers à les tailler, à les élever et à les mettre en place. Les missionnaires ont trouvé dans les coraux si abondants et si nuisibles à la navigation, une mine inépuisable de la plus belle chaux du monde. Ils se sont élevés, à eux-mêmes et au roi, deux maisons en pierre qui servent de modèles pour les habitants.

« Les missionnaires n’ont pris aucune autorité dans le pays ; ils l’ont régularisée et laissée aux mains du roi. Il faut une piété bien vraie pour inspirer une pareille conduite. Nos missionnaires ont un caractère très-différent de ceux des Anglais. Ceux-ci travaillent pour leur pays, les nôtres pour le pays où ils sont. Les îles où il y a des missionnaires anglais deviendront anglaises ; celles où sont les nôtres se constitueront en petits états.

« Nous passâmes trois jours dans cet heureux pays, entre autres un dimanche qui était une grande fête. Tout l’état-major, officiers, élèves et la compagnie de débarquement en armes, assista à la messe. L’église était pleine d’un peuple immense qui chantait, dans la langue du pays, sur un air qui appartenait à leur ancienne religion, une prière que les missionnaires leur ont composée. Cette harmonie simple, pleine de contrastes, me produisit une impression comme je n’en ai pas ressenti…

« Après la messe, les missionnaires nous firent déjeuner chez eux avec le roi et le grand-prêtre. Un repas très-frugal nous fut offert, mais d’un si bon cœur ! Ces pauvres gens se servent de coquilles pour assiettes ; ils avaient du pain, mais ils ont été souvent réduits à la popoi. Quel beau dévouement, mais quelle récompense dans un pareil résultat ! Je croyais rêver, et voir la réalité d’un chapitre des Natchez.

« Enfin, — chose merveilleuse dans l’Océanie, — .es femmes sont chastes, les mariages respectés.

« Depuis lors la population, qui diminue chez tous les sauvages, s’accroît d’un tiers par an. Mais je veux vous réserver des choses à vous raconter pour mon retour ; car, enfin, je reviendrai peut-être. »

C’est là tout, et l’on soupçonnerait à peine, à lire ce récit entremêlé de rares et courtes réflexions, quelle impression profonde et durable Alexis avait remportée de sa visite à la mission des îles Gambier. Mais on l’a entendu souvent depuis rapporter à cette date le travail longtemps secret de sa conversion, qui aboutira, sur une autre plage, quatre années plus tard. S’il avait communiqué à son père toutes ses pensées, il n’eût pas été compris. Et puis avait-il bien conscience lui-même, à cette date, de ce qui se passait dans les profondeurs de son âme ? Si je ne me trompe, c’est après avoir vu et admiré de fort bonne foi toutes ces merveilles et pendant son second séjour à Valparaiso, qu’il se vit à deux doigts de la mort et que, se croyant perdu, il n’eut pas une seule pensée pour l’éternité.

Comme il l’a plusieurs fois raconté à ses amis et à ses frères, un jour qu’il gravissait une pente escarpée et dangereuse, ayant peut-être entrepris l’ascension de quelque morne du Chili, le pied lui manqua et il se sentit rouler dans l’abîme. Il pouvait y rester, mais on l’en retira vivant quoique fort meurtri. La lettre que je viens de citer parle de deux esquilles sorties sans trop de peine et de l’assurance d’une complète guérison. Or, au moment critique où, perdant tout espoir, il disait en lui-même adieu à la vie, parmi les mille réflexions qui traversèrent son esprit, rapides comme l’éclair, la plus saillante fut celle-ci :« C’était bien la peine, mon pauvre Alexis, d’entrer à l’École polytechnique et de faire un si rude apprentissage du métier de marin, pour aller ensuite te casser le cou si loin des tiens et laisser tes os dans ce misérable trou ! » A cela se bornait encore sa philosophie ; mais patience, la bonne semence est dans son âme, et elle portera ses fruits.

La vie de marin a cela de bon qu’en isolant les hommes elle les mûrit, pour peu qu’ils soient disposes à ne pas écarter par frivolité les graves et sérieuses pensées que doivent éveiller en eux les grands spectacles de la nature. L’homme se sent si petit entre le ciel et l’eau, si faible dans sa lutte sans cesse renouvelée contre les éléments, que, bon gré mal gré, il se souvient qu’il n’est pas maître de sa vie, qu’il ne s’est pas fait lui-même, que sa destinée ne lui appartient pas et qu’il est irrésistiblement poussé vers un rivage lointain sur lequel sa raison n’a que des lumières incertaines. Comment n’accueillerait-il pas, lorsqu’elle se présente à lui dans sa simplicité radieuse et consolante, l’idée d’une révélation et celle d’un Sauveur ? Son oreille est fermée aux mille bruits qui s’élèvent de la fourmilière humaine, et il n’est pas troublé dans sa méditation solitaire par le conflit des opinions et des systèmes ; la Vérité, dont la voix mystérieuse n’est jamais muette, se fait entendre plus facilement à son cœur et elle s’empare de tout son être du moment qu’il consent à l’écouter.

A dater du jour où il reçut aux îles Gambier ce premier trait de lumière, le jeune marin devient plus grave, plus appliqué, et sans avoir rien perdu de l’aménité de son charmant caractère, on sent, dans tout ce qu’il écrit, qu’il commence à envisager la vie par ses côtés sérieux, et à en mieux comprendre les devoirs. Sa tendresse pour son père et pour ses frères, toujours très-vive, s’exalte et s’épanche tantôt en touchants regrets, tantôt en aspirations et en désirs. Comme il comprend, maintenant qu’il en est privé, la douceur et le prix de la vie de famille !

« J’ai devant moi, dans mon secrétaire, écrit-il à son père, ma bibliothèque dont la vue seule me fait un grand bonheur. Qu’il m’est doux et triste à la fois d’avoir sous les yeux ces gages de ton affection et de celle de mes frères et de mes amis.

« Hélas !c’est là le cruel du métier : tout est fini, je ne vous verrai peut-être que trois ou quatre fois jusqu’à ce que j’aie ma retraite.

« Avoir été si près du bonheur, et l’avoir quitté pour toujours ! Où retrouverais-je de pareilles affections, et d’ailleurs pourrais-je briser les liens qui m’attachent aux anciennes ? Non, et je ne le voudrais pas. Ah !mon cher et bon père, combien je comprends que j’ai gaspillé mon bonheur en ne jouissant pas plus que je ni fait de ta tendresse pour moi et en te cachant la mienne ! Stupide caractère qui se révoltait contre les meilleures choses, qui ne voulait rien céder, rien pardonner ! Seuls, isolés des événements extérieurs, sans souci pour les choses matérielles de la vie, nous comprenons mieux combien le vrai bonheur de la vie vient de la famille, et combien des affections partagées et certaines sont délicieuses. Nous en sommes privés pour toujours, vous êtes perdus pour moi. Quel dédommagement peut-il y avoir à cette perte ? Aussi n’y en a-t-il pas, et la destinée de l’officier de marine est de devenir d’une insensibilité de pierre. Il a rompu avec toutes ses affections et ne se trouve plus capable d’en concevoir de nouvelles pour les rompre encore. »

Cette conclusion, que personne ne sera tenté de prendre au sérieux, est tout simplement une boutade. Non, certes, — et Clerc en est lui-même la meilleure preuve, — l’officier de marine n’est, par profession, ni indifférent, ni insensible, et il peut dire avec autant de vérité que n’importe qui :

Homo sum et humani nihil a mealienum puto. [b]

Comme le pauvre Alexis est triste lorsque, rentrant à Valparaiso après une première expédition dans les mers du Sud, il n’y trouve aucune lettre de son père ou de ses frères, aucune nouvelle de sa famille ! Mais aussi quelle effusion de joie lorsque le courrier ne lui a pas fait défaut et qu’il a revu cette chère écriture !« Laisse-moi t’exprimer, écrit-il à son tour, la plus vive reconnaissance, à toi d’abord pour tes lettres si bonnes, si affectueuses. Quelle sollicitude pour moi ! Ah !mon cher père, l’ardeur de mes embrassements pourra seule te donner une idée de la douceur qu’ont pour mon cœur les preuves multipliées d’une si tendre affection. Chère providence qui protège encore un pauvre enfant si éloigné, tes bons conseils me font le plus grand plaisir et je me fais un devoir de les suivre. »

Répondant à ce que son père lui avait dit, qu’il avait à lui rendre des comptes de tutelle et qu’il se reconnaissait son débiteur :« Je suis payé, archipayé, écrit Alexis. Je me sens presque en colère de cette idée qu’un père doive des comptes à ses enfants. Je n’en veux jamais entendre parler. »

Quant aux conseils que le jeune marin sollicitait et qu’il prenait toujours en bonne part, ils avaient pour objet non-seulement la direction générale de sa vie, mais encore le menu détail en matière de convenances et de savoir-vivre. En voici un exemple assez singulier. Après deux années de campagne, le temps de passer officier étant venu pour lui, Alexis avait le désir bien naturel de revenir en France où, après un examen, il aurait été régulièrement promu au grade d’enseigne de vaisseau. Autrement il faisait bien le service d’officier, mais il n’en avait pas le grade, position doublement fausse pour lui que son âge et sa qualité d’ancien élève de l’École Polytechnique mettaient déjà à part des autres aspirants. Si vous joignez à cela le désir non moins vif de revoir son pays, d’embrasser son père et ses frères, vous concevrez sans peine qu’il ait fait une démarche auprès de l’amiral qui commandait la division navale, — c’était, je crois, l’amiral Hamelin, — afin d’obtenir de lui son retour en France à la prochaine occasion. Jusque-là rien que de parfaitement correct et M. Clerc lui-même n’y trouvait rien à redire. Mais il avait couru certain commérage qui, selon la manière de voir de cet excellent père, avait atteint dans son esprit des proportions énormes. Son fils, — la chose est-elle croyable ? — avait demandé audience à l’amiral par écrit. Par écrit !n’était-ce pas oublier toute dignité et se donner fort gratuitement des airs de solliciteur ? Je suppose du moins que c’était là ce qui choquait tant un homme si épris des principes de 89, si chatouilleux en matière d’égalité. Il n’en était rien ; Alexis s’était tout simplement adressé, selon l’usage, à l’aide-de-camp de l’amiral, et sur la demande banale de celui-ci :« Que lui voulez-vous ? » il avait répondu :« Veuillez me nommer, et je présume que cela suffira pour que l’amiral sache de quoi il s’agit. » Comme M. Clerc dut être heureux d’apprendre que son fils n’avait pas commis ce qui lui semblait être une platitude ! Ces susceptibilités, peut-être excessives, feront comprendre, mieux que beaucoup de paroles, ce qu’avait dû être l’éducation d’Alexis, et quel était le niveau des idées et des sentiments dans son honorable famille.

Alexis n’obtint pas son retour au bout de deux ans, ni même de trois, et ce ne fut que la quatrième année qu’il revint en France très-fatigué d’une campagne dont les résultats, à ses yeux, n’étaient pas magnifiques. A la vue de ces rochers dénudés et inhabitables dont se compose presque tout l’archipel des Marquises, songeant au mystère impénétrable dont on avait couvert jusqu’au bout cette expédition et aux grands résultats attendus, il n’avait pu s’empêcher de s’écrier avec sa verve parisienne : « Oh !montagne, quel accouchement ! » Il pensait peut-être en lui-même qu’un aspirant de plus ou de moins dans la flotte n’importait guère aux projets de colonisation dont on s’occupait, tandis qu’il lui importait beaucoup, à lui Alexis Clerc, de ne pas rester indéfiniment simple aspirant de première classe. Il le dit à l’amiral qui, sans aucun succès, essaya de lui persuader que, pour le moment, il valait beaucoup mieux pour lui être aspirant qu’officier, et qui, de plus, eut la maladresse, le mot ne me paraît pas trop dur, d’ajouter :« De tous les anciens élèves de l’École polytechnique que j’ai rencontrés dans la marine de l’État, je n’en connais pas un seul qui soit marin. »

Pour le coup, c’était trop fort et vraiment il s’adressait mal. Si Alexis eût été un de ces jeunes pédants bourrés d’équations qui ne toucheraient pas du bout du doigt le moindre cordage, la leçon, si leçon il y a, eût été peut-être à sa place ; mais on a vu que notre aspirant ne la méritait en aucune façon, et que, par son courage, sa résolution, son désir passionné de s’instruire et d’apprendre son métier même de ses inférieurs, il avait fait concevoir de lui les meilleures espérances. Ainsi cette qualité d’élève de l’École Polytechnique qui, dans le civil, lui eût ouvert toutes les portes, devenait un obstacle à son avancement ; ces études, ces connaissances théoriques, partout ailleurs si appréciées, on en faisait fi et c’était marchandise à jeter par-dessus bord. Cela lui donna fort à réfléchir ; il envisagea de sang-froid sa position et se vit dans l’isolement où l’avait laissé la mort du regretté commandant Baligot. Point de nom, point de fortune, point de notoriété militaire ou maritime dans sa famille, point de ces hautes relations qui aident le mérite à percer quand elles ne tiennent pas lieu de tout mérite. Pouvait-il se fier à la détermination si subite qui avait fait de lui un marin ? S’il s’était trompé, ne valait-il pas mieux revenir sur ses pas, pendant qu’il en était temps encore ? Là-dessus il s’examine, il s’analyse de la tête aux pieds, après quoi il consulte son meilleur ami et son plus sûr conseiller, ce père si éclairé auquel il a recours en toute occasion :

« Je n’ai pas, que je croie, beaucoup d’ambition pour me soutenir dans ces luttes continuelles. Faut-il imposer un peu silence à cet orgueil qui vous réclame à un poste élevé ?ou bien faut-il s’y sacrifier, faut-il à tout prix, sauf celui de l’honneur, prétendre à des grades ?ou faut-il, remplissant tous mes devoirs avec modestie, attendre que la fortune daigne songer à moi ?

« La carrière de l’ambition est difficile, incertaine et irritante par les mécomptes qu’elle rencontre toujours ; elle est bien difficile pour moi qui n’ai pas de guide et qui ne sens que rarement cette espèce de feu sacré qui anime les hommes qui ont une noble ambition. Or, je ne ressentirai jamais l’étroite ambition de certaines gens que je connais, qui ne voient dans l’élévation que l’élévation elle-même, le prestige qui y est attaché et l’argent, mais qui n’y voient pas du tout un poste où ils sont appelés à faire valoir avec importance et succès leurs talents.

« Le système suivant ne serait-il pas le meilleur ? M’occuper tranquillement des idées que j’aime, nourrir les sentiments qui me sont doux, et, remplissant les devoirs du métier le mieux possible, me remettre à l’avenir pour les heureux hasards. »

Noble nature, après tout, qui, même avant d’être transfigurée par la grâce, connaissait tout le prix du désintéressement et n’aspirait jamais à rien de bas.

Ce que répondit son père, nous l’ignorons. Sans doute il réserva ses conseils pour le temps où, son fils étant de retour à Paris, leurs mutuels épanchements seraient plus doux et plus intimes. Ce moment semblait toujours s’éloigner. Alexis disait qu’on le trouverait bien changé et que, parti à vingt-deux ans, il en aurait vingt-six au retour, grand espace de la vie, comme dit Tacite, grande spatium[c], pour les hommes de cet âge.

Dans les premiers jours de janvier 1845, faisant la traversée d’Arica à Islay (Pérou), il écrivait à son père et lui communiquait quelques-unes de ses réflexions mélancoliques. Il terminait sa lettre en disant :« Je me propose de faire à notre arrivée à Callao, qui, j’espère, sera prochaine, de nouvelles tentatives pour débarquer ; mais j’ai peu d’espoir de réussir. Je crois que je pourrai t’en apprendre le résultat par cette lettre que je n’expédierai qu’à Callao. » Cependant il touchait au terme de cette longue et pénible campagne et, contre toute espérance, il put clore sa lettre par ce post-scriptum :« Aujourd’hui 21 janvier la corvette est arrivée à Callao. J’ai obtenu d’embarquer sur la frégate la Charte, commandée par M. Penaud. Elle part demain pour Valparaiso, et de là, pour la France. Ce sera environ le 25 février, de façon que je serai probablement au commencement de juillet à Brest et en août auprès de vous. Mais je n’y suis pas embarqué comme officier. Rien ne m’a arrêté quand il s’est agi de revenir plus vite. » Il se soumettait donc à une dernière épreuve en reprenant, à 26 ans, le rang et le service d’aspirant ; mais il allait enfin revoir la France et embrasser son père.

Quand il débarqua, il comptait quatre années de service à la mer ; il avait visité, en Amérique, les côtes du Brésil, du Chili et du Pérou, et traversé l’Océanie en tout sens, s’arrêtant tour à tour aux îles Gambier, aux Marquises, à Tahiti, aux Nouvelles-Hébrides. Son expérience de marin, nulle au départ, commençait à dépasser celle d’un aspirant de première classe. Nous en avons pour preuve la note que lui donna au retour le capitaine (depuis amiral) Penaud, officier de mérite, mais qui ne péchait pas, nous a-t-on dit, par excès d’indulgence. La voici :« Actif et servant fort bien ; a du goût pour la marine et beaucoup plus d’acquis en pratique qu’on ne pourrait en attendre d’un élève sortant de l’École polytechnique [2]. »

Mais le grand résultat de cette campagne, c’était pour lui le rayon divin qui avait pénétré dans son âme à la vue de la mission de Gambier, rayon dont la clarté toujours croissante allait illuminer sa vie tout entière et lui découvrir la voie droite où Dieu lui-même guide ses élus. Où en était-il de cette merveilleuse transformation à l’expiration de ses quatre années de campagne ? Nous savons de bonne source qu’au moment de partir de Valparaiso pour la France, il découvrit à un officier, dont les sentiments lui étaient connus, son désir de devenir chrétien comme lui, et qu’il le pria de l’adresser à des amis dont l’exemple et les conseils pussent favoriser un si louable dessein. L’indifférence était donc bannie de son âme et on pouvait le regarder comme en pleine voie de retour. Nous serions mieux édifiés sur ses dispositions intérieures, si nous avions pu retrouver une lettre qu’il envoyait à son père pour une tierce personne et sur laquelle il attirait cependant son attention, par les paroles suivantes :« Ce paquet renferme une lettre pour mon oncle Bourgeois, que je te prie de lui faire parvenir. Je désirerais que tu en prisses connaissance sans trop t’étonner et surtout sans croire que je n’y suis pas sincère. Il y a tant de faces dans le cœur de l’homme, que l’on y peut voir les choses les plus contraires. »

Qu’est-ce donc que cet épanchement, dans lequel il se révèle à son oncle sous un jour tout nouveau pour son propre père, et dont il veut avoir ce même père pour témoin ? On le devinera, lorsqu’on saura que l’oncle Bourgeois était un parfait chrétien, esprit distingué d’ailleurs et d’une certaine valeur scientifique. Alexis espérait sans doute faire, par ce moyen, parvenir à son père des réflexions qui, bien nouvelles pour lui-même, seraient accueillies avec bonheur par son oncle, mais qui ne pouvaient sans préparation être adressées à celui des trois qui avait le plus besoin de s’en pénétrer.

On le connaît, ce semble, maintenant, non-seulement par les témoignages si unanimes de ses compagnons d’enfance et de jeunesse, mais encore par la vivante image qu’il a laissée de lui-même dans ces lettres à son père dont nous venons de citer quelques fragments.

Nature transparente, au reste, sans le moindre repli, loyale et généreuse au possible, toute de flamme. Malgré bien des pages perdues et qui ne se retrouveront probablement pas, sa vie nous apparaît déjà comme un livre ouvert où tout le monde peut lire couramment, et où le sens des choses se révèle sans le secours d’aucun commentaire.

En parcourant ses papiers, j’ai rencontré une note singulière, d’une écriture inconnue et qui ne reparaît pas dans les pièces de sa volumineuse correspondance. Est-ce une somnambule qui a griffonné cela ? Est-ce quelqu’un qui se piquait de déchiffrer le caractère des gens et de lire leur destinée dans quelques lignes de leur écriture ? Un honnête homme se prête quelquefois, ne fût-ce que par jeu, à ces tentatives de divination, et si la pièce est réussie, on la jette dans ses cartons et on la garde à titre de curiosité et de souvenir.

Quoi que cela puisse être, voici plusieurs traits qui caractérisent assez bien l’original et qu’on me permettra de citer :

« Actif, énergique, impressionnable, irritable ; très-entreprenant, faisant les choses avec enthousiasme et se décourageant néanmoins. Besoin d’être soutenu par les autres. » — Sans doute, mais sachant aussi se soutenir par lui-même, lorsque tout appui extérieur vient à lui manquer, et luttant avec courage contre le découragement.

« Beaucoup de spontanéité, flottant, ne se décide pas de suite ; passions vives, facile à s’emporter. »Il y a de l’un et de l’autre dans ceci, mais plus de vrai que de faux.

« Voix brève et saccadée par instants. » Fort bien. « Idées excentriques et fantasques. » Vrai encore, avec cette réserve que l’imagination folâtre et fantasque était dominée par un grand bon sens. « Aura des chicanes et procès. » Sur ce point la sagacité de notre devin est tout à fait en défaut ; Alexis ne pouvait avoir de procès par la raison toute simple que sa bourse peu garnie était ouverte à tout le monde, et à qui lui aurait demandé deux, il aurait donné trois et plus encore.

« Franchise accentuée, exagérée quelquefois. » à merveille.

« II a dû voyager beaucoup et des voyages lointains. » Je soupçonne que cela n’a pas été dit par divination pure et simple, mais à l’aide de certaines inductions faciles à saisir.

« Vie agitée, perturbation dans les affaires (pas plus d’affaires que de procès). Chances heureuses parfois, mais n’en tirant pas tout le parti possible.

« Rendant service aux amis et dévoué. »

Oui, et nous en verrons plus d’une preuve.

Enfin, un dernier trait, quasi-prophétique celui-là :

« Courra divers périls violents. » Comment le devin a-t-il su cela ? Probablement par de très-vagues conjectures et qui auraient bien pu ne se réaliser jamais.

Cependant, étant donné le caractère si bien trempé de notre héros, une certaine philosophie chrétienne pouvait amener à conclure que la Providence lui réservait sans doute des épreuves à la hauteur de son énergie et de son courage.

A brebis tondue

Dieu ménage le vent.

C’est un vieux proverbe, et qui a du bon, car il rassure et console ceux qui ne se sentent pas suffisamment armés pour les luttes de la vie.

Mais, en revanche, par une raison toute semblable, aux forts les grandes et fortes épreuves ! A ce compte, notre Alexis devait s’attendre à rencontrer combats et tempêtes.

 

oOo

 

 

[1] L’institution de Reusse, qui n’a pas changé de nom, est actuellement rue du Cardinal Lemoine.

[2] Archives du ministère de la marine.

 

Notes additionnelles

Les notes situées en bas de page sont de l’auteur (par ordre numérique)

Les notes additionnelles situées en fin de chapitre sont de la rédaction du weblog http://alexisclercmartyr.hautetfort.com/ (par ordre alphabétique)

[a] « Depuis longtemps, insatisfait de cette inaction paisible, j'ai l'esprit hanté du désir de me battre ou d'entreprendre une action d'éclat »Virgile, Eneide, chant IX, 186-187.

[b] « Je suis homme et rien de ce qui touche à un homme ne m’est étranger » Térence, L’homme qui se punit lui-même, Acte I, scène 1.

[c] Tacite, Vie d’Agricola, Chap. iii.

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03/03/2013

Journées de Mai 1871 à la Grande Roquette

LES COQUILLES DU DOCUMENT PDF ONT ETE CORRIGEES

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L'abbé Laurent AMODRU fut otage de la Commune, incarceré à la Roquette et condamné à mort. Il pu échapper à ses bourreaux. En 1873, il publie un ouvrage intitulé La Roquette dans lequel il retrace les journées des 24, 25, 26, 27 et 28 mai.

Outre l'intérêt de ce témoignage, l'ouvrage propose de nombreux plans de quartier ou de la prison, qui sont aujourd'hui fort précieux : la prison ayant été détruite et le plan du quartier quelque peu transformé.

A noter que l'endroit où les corps de Mgr Darbois, des Pères Clerc et Ducoudray, de l'abbé Deguerry, de l'abbé Allard ainsi que de Mr Bonjean ont été déposé au cimetière du Père Lachaise est clairement identifié. Il correspond à l'angle sud-est du cimetière et jouxte l'actuel "Mur des fédérés".

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Nous donnons ici un extrait de l'ouvrage et quelques illustrations des plus significatives (fichier PDF a trouver ici : La_Roquette journees mai 1871.pdf)

30/11/2012

Les Convulsions de Paris (extrait)

Dans son œuvre monumentale (quatre volumes) consacrée à la Commune de 1871, intitulée Les Convulsions de Paris (Paris, Hachette, 1883) Maxime du Camp évoque la massacre de la Roquette (voir le volume premier, Chapitre VIII, pages 243-274).

 

C’est cet extrait que nous vous proposons ici.

 

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 oOo

 CHAPITRE VIII

 

LA GRANDE-ROQUETTE

  i – l’arrivée des otages

 

La maison d’éducation correctionnelle transformée en prison militaire. — Clovis Briant. — Le vin blanc. — Arrêt de mort. — Isidore François, directeur du dépôt des condamnés. — Le brigadier Ramain. — Le personnel des employés. — Un honnête criminel. — Le capitaine Vérig. — La guillotine est brûlée. — Visite de la prison. — Vérig a compris. — A mort les calotins ! — Reçu quarante curés et magistrats. — La mise en cellule des otages. — L’archevêque et le président Bonjean. — Les Pères jésuites. — L’abbé Deguerry. — Deux anciens camarades de collège.

 

 

La rue de la Roquette, qui commence place de la Bastille pour aboutir au cimetière du Père-Lachaise, s’élargit vers le dernier tiers de son parcours en une sorte de place carrée, célèbre dans la population parisienne, car c’est là que se font les exécutions capitales. De chaque côté de cet emplacement s’élèvent les hautes murailles de deux prisons : à gauche, c’est la maison d’éducation correctionnelle, que l’on nomme aussi les Jeunes-Détenus et plus communément la Petite-Roquette ; à droite, c’est le dépôt des condamnés, la Grande-Roquette.

L’histoire de la Petite-Roquette pendant la période insurrectionnelle ne présente aucun fait notable. Par suite de l’énorme quantité de soldats, troupe régulière, garde nationale, qui encombraient Paris lors de la guerre franco-allemande, la maison d’éducation correctionnelle était devenue maison de correction militaire. Au 18 mars, elle renfermait soixante et onze gardes nationaux et trois cent trente-six soldats détenus disciplinairement ou par suite de jugement ; ils furent mis en liberté entre le 19 et le 22 mars [1]. On y réintégra les enfants que les nécessités du service avaient forcé d’interner dans d’autres prisons ; il en existait cent dix-sept dans les cellules le 27 mai ; à ce moment ils furent délivrés et armés ; on les poussa à la défense des barricades ; quelques heures après, quatre-vingt-dix-huit d’entre eux étaient volontairement rentrés et demandaient aux surveillants une hospitalité qui ne leur fut pas refusée. C’est dans cette prison que du 20 au 25 mai la Commune fit enfermer les soldats réguliers abandonnés à Paris par le gouvernement légal et qui avaient refusé de s’associer à l’insurrection. Vers la dernière heure, ils étaient à la Petite-Roquette au nombre de mille deux cent trente-trois ; plus tard nous aurons à dire ce que l’on en fit.

Le directeur installé dés le 20 mars par le Comité central et par le délégué à la Préfecture de police se nommait Clovis Briant. C’était un lithographe, jeune, viveur, ami des longs repas, auxquels il conviait ses collègues Carreau de Mazas, Mouton de Sainte-Pélagie, François de la Grande-Roquette ; le sexe aimable ne faisait point défaut à ces fêtes intimes, ni le vin non plus. L’administration normale avait, pendant le mois de janvier, expédié, par erreur, deux pièces de vin blanc à la prison des Jeunes-Détenus ; ces deux pièces étaient gerbées dans la cave, en attendant qu’on vînt les reprendre. Clovis Briant les découvrit, les fit mettre en perce et les but en douze jours avec ses amis. Il avait abandonné la direction de la prison à son personnel, qu’il avait conservé, et ne s’occupait que d’opérations militaires ; c’est ce qui le perdit.

Jusqu’au dernier moment il tint tète sur les barricades du quartier aux troupes françaises ; il fut arrêté le 28 mai, au point du jour ; on avait déjà donné l’ordre de l’incarcérer, et il eût été épargné, lorsqu’un capitaine de fusiliers marins le fit fouiller. Dans un portefeuille rempli de papiers insignifiants, on découvrit le brouillon d’une dépêche ainsi conçue, et adressée au Comité de salut public : « Envoyez-moi des renforts ; faites brûler le quartier de la Bourse et je réponds de tout. » A cette heure, cela équivalait à un arrêt de mort ; il fut immédiatement exécuté.

L’histoire de la Grande-Roquette est moins simple ; car cette prison, qui reçoit les condamnés avant leur départ pour les maisons centrales ou pour le bagne, qui garde un quartier spécialement réservé aux condamnés à mort, fut la dernière étape des otages destinés à mourir. L’homme qui eut à la diriger méritait toute confiance de la part des gens de la Commune. C’était un emballeur, nommé Jean-Baptiste-Isidore François, que la protection et l’amitié d’Augustin Ranvier, directeur de Sainte-Pélagie, avaient fait élever à ce poste. Il fut implacable et fit le mal avec une sorte d’énergie fonctionnelle qui semblait inhérente à sa nature. Se défiant de son personnel d’employés, il avait pris à la maison des Jeunes-Détenus un surveillant, nommé Ramain, à la fois irascible et cauteleux, pour en faire son brigadier. Ces deux hommes aidèrent sans scrupule à tous les crimes qui leur furent demandés.

La haine dévorait François ; pour lui les gendarmes étaient moins que des galériens ; l’idée qu’il existait des prêtres l’affolait. « Voilà quinze cents ans, disait-il, que ces gens-là écrasent le peuple, il faut les tuer ; leur peau n’est même pas bonne à faire des bottes ! » Son ignorance, ses instincts mauvais, son immoralité en faisaient un homme dangereux en temps ordinaire et terrible en temps d’insurrection. François et quelques acolytes de sa trempe gardaient avec soin la Grande-Roquette, non point dans les bureaux de la direction, mais de l’extérieur, chez le marchand de vin qui est au coin de la place et de la rue Saint-Maur. Les bombances, du reste, ne languissaient pas ; comme Clovis Briant, François aimait à traiter ses collègues et à deviser après boire, à côté de la table, dessus ou dessous, des grandes destinées qui s’ouvraient pour le peuple français régénéré par la Commune. Lorsqu’il n’était pas trop gris, il allait, le soir, dans les clubs, et ce qu’il y entendait ne le rappelait guère à la mansuétude.

Les premiers temps qui suivirent la journée du 18 mars furent assez calmes à la Grande-Roquette. En outre de deux cent trente individus légalement condamnés [2], la prison ne contenait guère que des gendarmes et des sergents de ville, arrêtés à Montmartre. Ces braves gens, appartenant à l’élite de l’armée, avaient été si cruellement insultés, frappés, maltraités, qu’ils en avaient conservé un affaissement étrange. Toute force de résistance semblait les avoir abandonnés ; l’idée d’un massacre dont ils seraient victimes les épouvantait et les avait rendus faibles comme des enfants malades. On put le constater à l’heure suprême : nul d’entre eux n’essaya de se soustraire à la mort, ou de lutter contre les assassins ; ils surent mourir et ne surent pas se faire tuer. Malgré le brigadier Ramain, les surveillants étaient fort bons pour les gendarmes, recevaient leur correspondance sans la faire passer par le greffe, leur prêtaient des journaux et ne les laissaient pas manquer de tabac. Quant au vin, les otages pouvaient en avoir lorsque François n’avait pas bu celui de la cantine.

Le personnel des gardiens était remarquable, très dévoué, plus encore que dans nulle autre prison. Cela se comprend : la Roquette renferme en temps normal des criminels fort dangereux, presque toujours exaspérés d’être condamnés à subir bientôt le régime des maisons centrales et rêvant d’y échapper en commettant quelque nouveau méfait qui pourrait leur valoir la déportation ; pour veiller sur ces malfaiteurs prêts à tout, il faut des hommes disciplinés, énergiques et en même temps très justes, car ils ne doivent jamais fournir prétexte aux sévices dont trop souvent ils sont les victimes. La Commune trouva donc à la Roquette un groupe de surveillants animés d’un excellent esprit ; elle crut s’en être rendue maîtresse en leur imposant François, qui leur infligea Ramain ; mais elle avait compté sans leur courage, et ce sont eux qui se sont opposés aux derniers massacres projetés. Elle se trompait souvent sur la qualité des hommes qu’elle appelait à la servir, elle en eut la preuve sans sortir du dépôt des condamnés.

Un homme, que nous appellerons Aimé, y subissait une peine de cinq ans d’emprisonnement prononcée contre lui pour faits de banqueroute frauduleuse. Il était entré en prison à une époque voisine de la guerre et les événements empêchèrent son transfèrement réglementaire à la maison correctionnelle de Poissy. Pendant le siège, une épidémie scorbutique se déclara parmi les détenus de la Grande-Roquette ; Aimé se dévoua, fit le métier d’infirmier, et prouva un bon vouloir dont on lui tint compte. Il était assez intelligent, avait une belle écriture, et il plut à François, qui en fit un commis greffier. François croyait bien avoir fait là un coup de maître, car avoir un homme à soi parmi les détenus, c’est avoir grande chance d’obtenir sur ceux-ci des renseignements secrets dont on peut tirer parti. Clovis Briant vit Aimé au greffe de la Roquette ; il s’y intéressa, voulut lui donner la haute main dans sa prison et le 13 avril 1871 écrivit à Raoul Rigault pour lui demander d’accorder à son protégé une fonction à la maison d’éducation correctionnelle. Aimé fut nommé entrepreneur des travaux de la Petite-Roquette ; pour lui c’était la liberté ; il en profita et s’enfuit de Paris. Il se réfugia en province et prévint sans délai le préfet de police qu’il se tenait à ses ordres « pour se rendre dans telle prison qu’il lui plaira de désigner afin de purger sa peine, car il ne peut et ne veut regarder comme régulière sa mise en liberté accordée illégalement par les agents de la Commune ». L’administration prit d’urgence toute mesure afin d’obtenir une commutation de peine qui équivalait à une grâce entière.

Le poste des fédérés qui gardait la Grande-Roquette n’était guère composé que d’une soixantaine d’hommes ; on fut surpris de voir arriver, le lundi matin 22 mai, un détachement formé de six compagnies empruntées au 206e et au 180e bataillon, qui étaient redoutés dans ce quartier populeux, à cause de leur exaltation et de leur violence. Ces hommes s’établirent dans le poste, au premier guichet et dans la première cour. Ils étaient sous le commandement du capitaine Vérig, ouvrier terrassier, petit homme brun, sec, anguleux, nerveux, ayant des bras d’une longueur démesurée, ce qui lui donnait la démarche oscillante d’un quadrumane, âgé de trente-cinq ans environ, propre à toutes les besognes où il ne faut que de la cruauté et l’amour du mal. Il ne quittait point un long pistolet d’arçon, qui lui servait à accentuer ses ordres ; il commandait : « En avant, marche, ou je fais feu ! » Il était de cette race d’hommes qui ne peuvent supporter d’autre autorité que celle qu’ils exercent eux-mêmes et dont ils abusent insupportablement. La Commune avait eu la main heureuse en choisissant François comme directeur du dépôt des condamnés, car ce fut lui qui découvrit Vérig, sut l’apprécier et lui confia le poste de la prison lorsque l’exécution des otages eut été décidée. Lorsque François avait pris possession de la prison, il y avait trouvé deux malheureux condamnés au dernier supplice, Pasquier et Berthemetz. Le 6 avril, la guillotine fut solennellement brûlée devant la mairie du Xle arrondissement, parce que la Commune répudiait « toute la défroque du moyen âge ».François se rendit dans la cellule d’un des condamnés, le félicita, lui prit les mains et se mit à danser avec lui [3]. Ce bon mouvement de chorégraphie humanitaire ne l’empêcha pas d’agir avec un singulier discernement lorsqu’il mit la prison et les détenus sous la garde de Vérig.

Il promena celui-ci dans la maison et, sous le prétexte de lui en « faire les honneurs » , il lui en montra toutes les dispositions. Après la première cour, l’on entre dans une sorte de vestibule qui est le second guichet ; à gauche s’ouvre le parloir, pièce étroite, séparée en deux parties égales dans la longueur par un double grillage en fer ; à droite, c’est le greffe et à côté l’avant-greffe, c’est-à-dire la chambre où l’on fait la toilette, l’inutile et cruelle toilette des condamnés à mort. En face et dans l’axe du vestibule, une petite porte lamée de fer permet de pénétrer dans la cour principale, large préau d’où se voit l’ensemble de la maison pénitentiaire proprement dite ; au fond, la chapelle  ; à droite, le bâtiment de l’ouest, composé d’un rez-de-chaussée où sont les ateliers et de trois étages renfermant chacun une section de cellules ; à gauche, le bâtiment de l’est, avec une distribution analogue ; toutes les fenêtres sont munies de barreaux. Dans l’angle de la cour, à droite, une porte, fortifiée par une grille que l’on ferme le soir, conduit à une assez vaste pièce, qui est le guichet central  ; des surveillants y sont en permanence jour et nuit. Lorsque l’on a traversé le guichet central, on entre dans un petit jardin où trois lilas et un marronnier apportent quelque gaîté : c’est là un quartier isolé ; en face, au rez-de-chaussée, la bibliothèque, au-dessus l’infirmerie : à droite, une galerie à arcades où sont situées les trois grandes cellules réservées aux condamnés à mort.

Au bout de la galerie, une porte basse, — la porte de secours, — domine cinq marches par lesquelles on descend dans le premier chemin de ronde qui enveloppe la prison, comme ce chemin de ronde est lui-même enveloppé par un second  ; des murs de trente pieds de haut séparent les deux chemins l’un de l’autre et enferment toute la maison derrière deux remparts construits en pierres meulières. Dans leur minutieuse visite, Vérig et François s’arrêtèrent au milieu du petit jardin de l’infirmerie, l’examinèrent avec soin et parurent hésiter ; ensuite ils inspectèrent les deux chemins de ronde et regardèrent longtemps le mur élevé entre le second et un terrain vague qui s’étend jusqu’au coude de la rue de la Folie-Régnault.

C’était là une sorte de promenade extérieure. François et son ami Vérig revinrent au second guichet, traversèrent l’avant-greffe, gravirent un large escalier qui les mena à la quatrième section, long couloir où vingt-trois cellules se font face de chaque côté, de façon que l’on peut y enfermer quarante-six détenus. François fit remarquer à Vérig tout au bout de ce corridor, en face de la vingt-troisième cellule, une forte porte en chêne ; il la fit ouvrir par le surveillant qui les accompagnait, et s’engagea dans l’escalier de secours, escalier étroit, en colimaçon, aboutissant à la galerie du quartier des condamnés à mort  ; là il montra du doigt la porte du premier chemin de ronde : Vérig eut un sourire, il avait compris. On parcourut ainsi toute la maison, on constata que chacune des galeries formant une section distincte est fermée à chaque extrémité par une grille de fer, ce qui permet d’isoler les divisions et d’empêcher toute communication d’un étage à l’autre en cas de révolte, car les grilles sont si solides, si puissamment scellées dans les pierres de taille, que nulle force humaine ne parviendrait à les briser ou à les arracher.

François donna encore quelques détails à Vérig ; il lui expliqua que le « bouclage », c’est-à-dire la fermeture des cellules, se faisait régulièrement à six heures du soir ; chaque jour on promène les otages dans le chemin de ronde ; ils sont assez nombreux, quatre-vingt-seize gendarmes, quarante-deux anciens sergents de ville, quatre-vingt-quinze soldats de ligne, quinze artilleurs, un chasseur d’Afrique, un zouave, un turco. Après cette énumération, François ajouta : « Tous capitulards! Cette longue tournée dans la Grande-Roquette, ces explications que Vérig, avait semblé écouter avec intérêt, avaient altéré les deux fauves ; ils allèrent s’abreuver chez le marchand de vin.

Ce même soir, vers dix heures, on entendit un grand bruit sur la place de la Roquette ; les cabarets avaient dégorgé leurs buveurs sur les trottoirs, les fédérés réunis devant la prison battaient des mains et criaient : « A mort les calotins ! » C’étaient les otages enlevés à Mazas qui arrivaient sur les chariots où ils avaient été secoués par les cahots, insultés par la populace, menacés par les gardes nationaux armés qui les escortaient. Un témoin oculaire raconte que Mounier, surveillant de Mazas, chargé de présider à ce transférement, était « plus mort que vif », tant il avait été ému par les injures dont ces malheureux avaient été accablés pendant leur route, sur une voie à demi dépavée, à travers les barricades et parmi les bandes qui vociféraient en leur montrant le poing.

Les deux voitures pénétrèrent dans la cour de la Grande-Roquette ; les otages descendirent et furent réunis pêle-mêle, dans le parloir éclairé d’une lanterne. François se réserva l’honneur de faire l’appel ; il y procéda avec une certaine lenteur emphatique, dévisageant l’archevêque, regardant avec affectation le père Caubert et le père Olivaint, car il voulait voir, disait-il, comment est fait un jésuite. Les formalités de l’écrou ne furent pas longues ; le nom des détenus ne fut inscrit sur aucun registre, on se contenta de serrer dans un tiroir la liste expédiée par le greffe de Mazas. Le reçu que Meunier emporta pour justifier le transfert était singulièrement laconique : Reçu quarante curés et magistrats ; pas de signature, mais simplement le timbre administratif de la prison.

Portant leur petit paquet sous le bras, placés les uns auprès des autres, comptés plusieurs fois par le brigadier Ramain, les otages restaient impassibles, debout et cherchant à trouver un point d’appui contre la muraille, car le trajet dans les voitures de factage les avait fatigués. Ramain prit une lanterne, s’assura d’un coup d’œil que les surveillants étaient prés de lui, puis il dit : « Allons, en route ! » On traversa l’avant-greffe, on franchit le grand escalier, et, tournant à gauche, on pénétra dans la quatrième section. Une sorte de classement hiérarchique présida au choix des cellules : Mgr Darboy eut le n°1, M. le président Bonjean le n°2, M. Deguerry le n°3, Mgr Surat, archidiacre de Paris, le n°4 ; la meilleure cellule, moins étroite et moins dénuée que les autres, le n°25, échut à l’abbé de Marsy.

Dés qu’un des otages, obéissant aux ordres de Ramain surveillé par François, avait dépassé la porte de son cabanon, celle-ci était fermée ; on poussait le gros verrou et un tour de clé « bouclait » le malheureux. Nulle lumière ; l’obscurité était complète dans ces cachots ; on tàta les murs, on essaya de se reconnaître dans la nuit profonde. L’ameublement se composait d’une couchette en fer, garnie d’une paillasse, d’un matelas, d’un traversin, le tout enveloppé d’un drap de toile bise et d’une maigre couverture ; pas une chaise, pas un escabeau, pas un vase, pas même la cruche d’eau traditionnelle. Au petit jour, les détenus placés dans les cellules de droite purent apercevoir le premier chemin de ronde ; ceux qui étaient à gauche avaient vue sur le préau, que l’on nomme aussi la cour principale.

Le bruit d’une maison qui s’éveille, la rumeur des détenus de droit commun qui tranaient leurs sabots sur les pavés, ne laissèrent pas les otages dormir longtemps le matin. M. Rabut qui, en qualité de commissaire de police, connaissait bien le règlement disciplinaire des prisons, voyant le brigadier passer dans le couloir, lui demanda de l’eau ; le président Bonjean réclama une chaise ; à l’un et à l’autre Ramain répondit : « Bah ! pour le temps que vous avez à rester ici, ce n’est pas la peine ! »

Depuis le 26 avril, depuis l’entrée de Garreau à Mazas, les otages avaient vécu isolés les uns des autres ; s’ils s’étaient promenés, c’était seuls, dans le préau cellulaire, sans aucune relation avec leurs compagnons de captivité. Ils s’imaginaient qu’il en serait ainsi à la Grande-Roquette et furent surpris lorsqu’on les fit descendre tous ensemble par l’escalier de secours et qu’on les réunit dans le premier chemin de ronde. Ils éprouvèrent une sorte de joie enfantine à se retrouver, à pouvoir causer, à se communiquer leurs impressions, qui étaient loin d’être rassurantes. L’archevêque fut très entouré, les prêtres vinrent lui baiser la main et lui demander sa bénédiction. Il ne quittait pas M. Bonjean, auquel il offrait le bras, car le président était souffrant et très affaibli. Il avait voulu, pendant le siège, malgré son âge et ses fonctions, faire acte de soldat ; le sac avait été trop pesant pour ses frêles épaules ; il en était résulté une infirmité pénible que son séjour en prison ne lui permettait pas de combattre par des moyens artificiels. Il marchait donc « courbé en deux », comme l’on dit, et trouvait sur le bras de Mgr Darboy un appui qui lui était indispensable. Le plus souvent, ne pouvant suivre ses compagnons dans leur promenade, il s’asseyait au bord d’une guérite, où chacun venait s’entretenir avec lui. M. Rabut alla saluer le président, qui le présenta à l’archevêque. « Qu’augurez-vous de notre transfèrement? lui demanda celui-ci. — Rien de bon, monseigneur, » répondit M. Rabut.

Les jésuites, fort calmes, gardant sur les lèvres leur immuable sourire, ayant du fond du cœur renoncé à tout, même à la vie, disant à Dieu : Non recuso laborem, se promenaient et devisaient entre eux, ou écoutaient un missionnaire qui, revenant de Chine, pouvait leur expliquer que sous toute latitude l’homme rendu à lui-même et soustrait à la loi est ressaisi par le péché originel et redevient fatalement une bête sauvage. Le père Allard, l’aumônier des ambulances, portait encore au bras gauche la croix de Genève, ostentation de bon aloi qui forçait les gens de la Commune à violer toutes les conventions, même celle qui sur les champs de bataille protège les infirmiers. L’abbé Deguerry, actif et rassuré par la bonne compagnie qu’il retrouvait enfin, causait avec verve et essayait de faire partager à ses compagnons l’espérance dont il était animé. « Quel mal leur avons-nous fait ? répétait-il à toute objection ; quel intérêt auraient-ils à nous en faire ? » Puis il accusait, en plaisantant, les lits de la Roquette d’être trop courts pour sa longue taille.

Deux otages qui ne s’étaient point rencontrés depuis trente-quatre ans, depuis les jours du collège, se reconnurent. L’un, ses études terminées, obéissant à une irrésistible vocation, avait suivi la voie religieuse ; il était entré dans les ordres et appartenait à la Société de Jésus. Lorsqu’il fut amené au Dépôt de la préfecture de police et qu’on l’interrogea afin de pouvoir remplir les formalités de l’écrou, il répondit : « Pierre Olivaint, prêtre et jésuite, » revendiquant ainsi comme un titre de gloire cette qualification si périlleuse alors et si détestée. L’autre, ancien officier de l’armée, avait quitté l’état militaire et avait embrassé, par goût, l’ingrate carrière de l’enseignement ; c’était M. Chevriaux, proviseur du lycée de Vanves. Pourquoi avait-il été arrêté et incarcéré ? Son crime était d’avoir gardé fidèlement son poste, qu’il ne croyait pas pouvoir abandonner sans un ordre de l’autorité légale. Dénoncé à Raoul Rigault comme « agent versaillais », il avait été enlevé le 1er mai et jeté à Mazas. Le hasard des révolutions et l’insanité de la Commune remettaient en présence dans le préau d’une geôle ces camarades de la vingtième année. Ils s’embrassèrent et furent émus. Ils ne conservaient d’illusion ni l’un ni l’autre, et lorsque le prêtre demanda au laïque s’il était préparé à mourir, s’il avait mis ordre aux choses mystérieuses de la conscience, celui-ci put répondre que, grâce à un prêtre des missions étrangères, son voisin de cellule, il était en paix avec lui-même et délié vis-à-vis de Dieu. « C’est bien, répliqua Pierre Olivaint ; mais ne te semble-t-il pas, mon cher ami, que tu m’appartenais et que j’ai presque le droit d’être jaloux ? » Deux jours après, Olivaint devait tomber à l’abattoir de la rue Haxo, laissant un impérissable souvenir à ceux qui lui ont survécu et dont son héroïque sérénité avait soutenu les cœurs pendant les angoisses des derniers jours.

 

 

ii.  — la mort des otages

 

La Commune se réfugie à la mairie du onzième arrondissement. — Les incendiaires de l’Hôtel de Ville. — Le comte de Beaufort. — Le massacre des otages est résolu. — La cour martiale. — Gustave-Ernest Genton. — Le bouclage. — L’archevêque change de cellule. — Quatre femmes incarcérées à la Roquette. — Arrivée du peloton d’exécution. — Mandat irrégulier. — Résistance du greffier. — Modification à la liste primitive. — Edmond Mégy. — Benjamin Sicard. — Le surveillant Henrion. — Henrion se sauve en cachant les clefs. — Le brigadier Ramain et le surveillant Beaucé. — L’appel. — Les adieux du président Bonjean. — Les assassins discutent. — L’absolution. — « il fredonnait. » — « Tu nous embêtes. » — Le feu de peloton. — Le coup de grâce. — Les remords de Mégy. —Vol dans les cellules. — Émeraude ou diamant ?— On dépouille les morts. — Les corps sont transportés au cimetière de l’Est. — L’eau du ciel.

 

 

A quatre heures, « la récréation » dut prendre fin ; les otages furent reconduits dans leur section ; mais la porte de leur cellule ne fut fermée qu’à six heures, au moment du « bouclage » réglementaire de la prison ; ils purent donc encore rester quelque temps ensemble. Pendant leur promenade, ils avaient attentivement prêté l’oreille aux bruits du dehors, et c’est à peine si de lointaines détonations d’artillerie étaient parvenues jusqu’à eux. On était au mardi 25, et la bataille ne se rapprochait pas de la Roquette. Un surveillant leur avait dit : « Le dernier quartier général de l’insurrection sera Belleville ; il faut prendre patience et courage ; la grande lutte sera autour de nous. » Les otages avaient fait l’expérience de leur nouvelle demeure et du système auburnien, qui laisse les détenus en commun pendant le jour et les isole pendant la nuit. Pour eux, c’était une grande amélioration. Le matin, on avait remis à chacun d’eux une écuelle avec laquelle ils avaient été à la distribution des vivres ; ils avaient reçu leur portion de « secs », comme l’on dit dans les prisons, c’est-à-dire de légumes délayés dans de l’eau. Tant bien que mal, après avoir avalé leur pitance, ils s’étaient endormis, l’estomac léger et la conscience en repos.

Le lendemain, 24 mai, dans la journée, un surveillant leur dit : « Il y a du nouveau ; toute la clique de la Commune est à la mairie du XIe arrondissement. » Or cette mairie est située place du Prince-Eugène, au point d’intersection du boulevard Voltaire et de l’avenue Parmentier, à trois cents mètres à peine de la Roquette ; c’était un mauvais voisinage. En effet, la veille, dans la soirée, la Commune et le Comité de salut public avaient tenu leur dernière séance à l’Hôtel de Ville. On avait décidé d’évacuer le vieux palais populaire et de transporter « le gouvernement » au pied même de Belleville, à l’abri de la colline du Père-Lachaise, non loin des portes de Vincennes, d’Aubervilliers et de Romainville, qui permettraient peut-être de tenter une fuite sur la zone occupée par les Allemands. Les trois services importants, la guerre, la sûreté générale, les finances, s’étaient donc installés dans les salles de la mairie du XIe arrondissement ; c’est là que Ferré était accouru, après avoir fait fusiller Georges Vaysset et n’avoir pas réussi à faire tuer d’autres détenus du Dépôt.

C’était peu d’évacuer l’Hôtel de Ville, il fallut l’incendier. Quelques bandits se chargèrent de l’exécution de ce crime et s’en acquittèrent en conscience, aidés par les fédérés du 174e bataillon et par deux compagnies des Vengeurs de Flourens. Toute la place fut bientôt en feu, car non seulement on brûla l’Hôtel de Ville, mais aussi les bâtiments de l’octroi qui lui faisaient face, et les Archives, et l’Assistance publique, où plus d’un des incendiaires avait tendu une main que l’on n’avait pas repoussée. Dans la matinée du 24, des fédérés du 174e bataillon passaient sur le quai Saint-Bernard et disaient joyeusement : « Nous venons d’allumer le château Haussmann et nous allons à la Butte-aux-Cailles cogner sur les Versaillais. »

La rage du meurtre avait saisi les gens de la Commune ; les gardes nationaux n’obéissaient plus qu’à eux-mêmes, soupçonneux, ne comprenant rien à leur défaite, car on leur avait promis la victoire, criant à la trahison dès qu’un projectile tombait au milieu d’eux, farouches et pris du besoin de tuer. Dans la matinée du 24, un officier qui avait été attaché à l’état-major de Cluseret fait effort pour arriver jusqu’à la mairie du XIe arrondissement ; aux barricades, on l’arrête pour qu’il aide à porter des pavés ; il dit qu’il a des ordres à transmettre et parle de son grade qui doit être respecté ; on lui crie : « Aujourd’hui il n’y a plus de galons ! » Quelqu’un dit : « C’est un traître, il est vendu à Versailles. » On le saisit, on le traîne dans une boutique, on le juge, il est condamné à être dégradé et à servir comme simple soldat ; il répond que ça lui est indifférent, et d’emblée on le proclame capitaine. Cette farce tourna subitement au sinistre. Le malheureux sortit ; dès qu’il reparut sur le boulevard Voltaire, on lui cria qu’il était un Versaillais. Des marins l’enlevèrent sur leurs épaules et le promenèrent sur la place, pendant que des femmes essayaient de le frapper à coups de ciseaux. On le poussa enfin dans un terrain vague où s’ouvre aujourd’hui la rue de Rochebrune et on le fusilla. C’était le comte de Beaufort ; on est surpris de sa qualité et on se demande ce qu’il faisait dans cette galère. Delescluze le regarda mourir, et cependant il avait tenté de le sauver ; vainement il avait demandé un délai de deux heures pour interroger le prétendu coupable, vainement il essaya d’émouvoir quelques sentiments humains dans la tourbe qui l’entourait, Beaufort fut assassiné, car plus d’un des meurtriers avaient intérêt à se débarrasser de lui. [4] En étudiant de près cette histoire, on découvrirait peut-être qu’elle eut une amourette pour début, et qu’une vengeance particulière intervint au dénouement.

Delescluze, délégué à la guerre. Ferré, délégué à la sûreté générale, s’étaient donc établis à la mairie du XIe arrondissement. Des membres du Comité de salut public et de la Commune les assistaient. Ces hommes sentaient que tout était fini ; ils n’avaient rien su faire de leur victoire, ils ne voulaient consentir à accepter leur défaite et rêvaient de disparaître dans quelque épouvantable écroulement. Ce fut alors sans doute que le massacre des otages fut résolu. Delescluze se mêla-t-il à cette odieuse délibération ? On ne le sait ; c’était un sectaire très capable de commettre un crime politique pour servir sa cause, mais qui devait hésiter à conseiller un crime inutile, dont le résultat ne pouvait que rendre son parti méprisable et compromettre l’avenir.

Là, dans cette mairie encombrée d’officiers qui venaient demander de l’argent, de blessés qu’on apportait, de munitions entassées partout, de tonneaux de vin que l’on roulait à côté des tonneaux de pétrole et des tonneaux de poudre, assourdi par le brouhaha des batailles et les clameurs de cent personnes criant à la fois, on établit une cour martiale. Un vieillard inconnu et qui était, dit-on, sordide, un officier fédéré qui, dit-on, était ivre, composèrent un tribunal sous la présidence de Gustave-Ernest Genton. Ce Genton était un ancien menuisier, ayant un peu sculpté sur bois, dont la Commune avait fait un magistrat, et qu’à la dernière heure elle abaissait au rang de président de sa cour martiale. Qu’une cour martiale soit instituée par une insurrection pour se débarrasser d’adversaires pris les armes à la main, cela peut jusqu’à un certain point s’expliquer ; mais juger et faire exécuter des prêtres, des magistrats arrêtés depuis deux mois, qui n’ont même pas eu la possibilité de combattre la révolte, c’est incompréhensible et demeure un des faits les plus extraordinaires de l’histoire.

Genton était un lourd garçon, ordinairement paresseux, de taille petite, épais, gros, à face brutale avec les yeux saillants, la lèvre inférieure proéminente comme celle des ivrognes de profession, portant toute la barbe et une chevelure grisonnante. Il y eut une discussion dont plus tard, devant le 6e conseil de guerre, on essaya de se prévaloir en la déplaçant. On a prétendu que le premier ordre d’exécution transmis à la Roquette concernait soixante-six otages et qu’il avait été modifié sur les instances du directeur François. C’est là une erreur. Une discussion s’éleva en effet dans le greffe de la prison, mais sur un autre objet, que nous ferons connaître. La cour martiale n’était point d’accord sur le chiffre des otages que l’on devait tuer ; le nombre soixante-six fut proposé et écarté, « parce que ça ferait trop d’embarras. » On s’arrêta au nombre de six : deux noms seulement furent désignés, celui de M. Bonjean et celui de l’archevêque de Paris.

Pendant que l’on délibérait sur la destinée des otages, ceux-ci avaient, comme la veille, été conduits au chemin de ronde qui leur servait de préau. Rien, extérieurement du moins, n’était changé dans leur situation : ils avaient eu leur distribution de vivres, avaient causé avec les surveillants et avaient été reconduits à quatre heures dans leur section. Ils avaient remarqué cependant, avec une certaine surprise, qu’on les avait engagés à se hâter lorsqu’ils remontaient l’escalier et que leurs cellules, au lieu de rester ouvertes jusqu’à l’heure du bouclage, avaient été fermées au verrou et à la clef. Pendant la promenade, Mgr Darboy s’était plaint d’être dans un cabanon trop étroit où il n’avait que son grabat pour s’asseoir. L’abbé de Marsy lui avait alors proposé de lui céder sa cellule, le n° 23, qui était plus spacieuse, munie d’une chaise, d’une table et même d’un petit porte-manteau. L’archevêque avait accepté. Sur le croisillon de fer qui sépare le judas de la porte, l’abbé de Marsy avait dessiné les instruments de la passion et écrit : Robur mentis, viri salus ; comme au Dépôt de la préfecture de police, Mgr Darboy avait tracé un crucifix sur le mur de la cellule qui lui avait été attribuée.

La journée eût été normale à la Grande-Roquette si, dans la matinée, on n’y eût amené quatre femmes. Conduites par des fédérés, elles furent poussées au greffe et ordre fut donné de les incarcérer. Elles venaient de la rue Oberkampf, où elles étaient restées afin de veiller sur leur maison de commerce en l’absence de leurs maris partis pour éviter de servir la Commune. Elles avaient refusé de livrer les chevaux et les voitures que l’on réquisitionnait chez elles ; le cas était pendable ; les quatre prisonnières furent écrouées et enfermées ensemble dans une cellule du quartier des condamnés à mort.

Entre quatre et cinq heures du soir, François était à son poste d’observation habituel, c’est-à-dire chez le marchand de vin, lorsqu’il aperçut un détachement qui, précédé par Genton, gravissait la rue de la Roquette ; il dit à l’ami avec lequel il buvait : « Tiens ! voilà le peloton d’exécution qui vient chez nous. » Il se leva et arriva à la prison en même temps que les fédérés, parmi lesquels on remarquait quelques hommes à casquette blanche appartenant aux Vengeurs de Flourens et un individu costumé, — déguisé ? — en pompier. François, Genton, Vérig, deux officiers, dont l’un portait l’écharpe rouge à crépines d’or, pénétrèrent dans le greffe. François demanda : « Est-ce pour aujourd’hui ? » Genton répondit par un signe affirmatif. Celui-ci remit un ordre au directeur, qui le lut et le passa au greffier. Le greffier en prit connaissance et dit : « Le mandat est irrégulier, nous ne pouvons y donner suite. » L’officier à ceinture rouge eut un geste de colère : « Est-ce que tu serais un Versaillais, toi ? » Le greffier répliqua avec calme que l’ordre prescrivait d’exécuter six otages, mais que deux noms seuls étaient indiqués ; cela ne suffisait pas : les individus condamnés à mort devaient être désignés nominativement, afin d’éviter toute erreur et pour assurer la régularité des écritures. C’est sur ce point et non pas sur le nombre des otages à fusiller que la discussion s’engagea. Les fédérés qui se tenaient dans la cour accouraient dans le greffe, qu’ils encombraient ; le greffier ordonna de fermer les portes et de ne plus laisser entrer personne.

Le greffier, se retranchant derrière les nécessités du service et les devoirs de sa charge, ne démordit pas de son opinion, qu’il finit par faire partager à François. Le directeur sembla pris de scrupule et dit : « Les choses doivent se passer régulièrement pour mettre ma responsabilité à couvert. » Genton céda, il demanda le livre d’écrou ; les noms des otages n’y avaient point été portés ; on cherchait la liste expédiée par le greffe de Mazas, on ne la retrouvait pas. L’homme à l’écharpe rouge s’impatientait fort et disait : « Eh bien ! c’est donc ici comme du temps du vieux Badingue et l’on se moque des patriotes ; j’en ai tué qui n’en avaient pas tant fait ! » Enfin la liste fut découverte sous des registres qui la cachaient. Genton se mit à l’œuvre et écrivit dans l’ordre suivant : Darboy, Bonjean, Jecker, Allard, Clerc, Ducoudray. Il s’arrêta, sembla réfléchir, puis brusquement effaça le nom de Jecker et le remplaça par celui de l’abbé Deguerry. Montrant la liste à François, il lui dit : « Ça te convient-il comme ça ? » François répondit : « Ça m’est égal, si c’est approuvé. » Genton eut un mouvement d’impatience : « Que le diable t’emporte ! Je vais au Comité de salut public et je reviens. » Il s’éloigna, seul, rapidement vers la place du Prince-Eugène.

Les fédérés se répandirent dans la cour et l’homme à l’écharpe rouge resta dans le greffe, où il malmena François, qui n’était pas « à la hauteur des circonstances » et qui n’avait pas un esprit « vraiment révolutionnaire ». L’ivrogne s’excusait de son mieux et paraissait peu à l’aise en présence de cet officier rébarbatif. Celui-ci était un assez beau garçon, brun, prenant des poses, et malgré son grade, qui paraissait élevé, portant un fusil sur l’épaule. On a beaucoup discuté pour savoir quel était cet individu, que les employés de la prison considéraient, à cause de son écharpe, comme un membre de la Commune ; on l’a pris pour Eudes, pour Ferré, pour Ranvier, surtout pour Ranvier. On s’est trompé ; nous pouvons le nommer : c’était Mégy, que la révolution du 4 septembre avait été chercher au bagne de Toulon, où il subissait une peine de quinze ans de travaux forcés, méritée par un assassinat, pour en faire un porte-drapeau dans un bataillon de garde nationale. Il souffleta son capitaine, fut, pour ce fait, condamné à deux ans de prison et délivré le 18 mars. La Commune ne pouvait négliger cet homme qui tuait les inspecteurs de police à coups de revolver ; elle en lit une sorte d’émissaire diplomatique et l’envoya prêcher la République universelle à Marseille en compagnie de Landeck et de Gaston Crémieux. Le général Espivent interrompit cette farandole révolutionnaire, et Mégy, qui excelle à se sauver quand l’occasion s’en présente, put revenir à Paris. Il fut nommé commandant du fort d’Issy, qu’il abandonna aussitôt que l’occasion lui parut propice. Le 22 mai, il était sur la rive gauche de la Seine ; c’est à lui et c’est à Eudes que l’on doit l’incendie de la Cour des comptes, du palais de la Légion d’honneur, de la rue de Lille, de la rue du Bac et de la Caisse des dépôts et consignations. Tel était le général, — on l’appelait ainsi, — qui venait en amateur donner un coup de main pour assassiner quelques vieillards. L’autre officier, remarquable par les pommettes roses et les yeux brillants ordinaires aux phithisiques, s’appelait Benjamin Sicard ; capitaine au 101e bataillon, il était détaché, en qualité de capitaine d’ordonnance, à la Préfecture de police ; c’est ce qui justifiait les aiguillettes d’or dont il avait orné son uniforme. Il avait été envoyé par le délégué à la sûreté générale, par Ferré, pour surveiller l’exécution des otages et pour en rendre compte.

Les fédérés du peloton amené par Genton s’étaient mêlés à ceux de Vérig. Un surveillant nommé Henrion s’approcha d’eux et, parlant à un groupe de Vengeurs de Flourens, il leur dit : « Prenez garde, ce sont des assassinats que vous allez commettre, vous les payerez plus tard. » L’un d’eux répondit : « Que voulez-vous ? Ce n’est pas amusant ; mais nous avons fusillé ce matin à la Préfecture de police, maintenant il faut fusiller ici ; c’est l’ordre. » Henrion reprit : « C’est un crime. — Je ne sais pas, répliqua le vengeur ; on nous a dit que c’étaient des représailles, parce que les Versaillais nous tuent nos hommes. » Henrion s’éloigna et rentra dans le vestibule, à côté du greffe, car il était de service. Genton revint au bout de trois quarts d’heure, il n’avait pas l’air content ; il est probable que Ferré l’avait réprimandé pour n’avoir pas procédé malgré la demi-opposition de François. Celui-ci prit l’ordre d’exécution nominatif cette fois et approuvé ; il dit : « C’est en règle, » et « sonna au brigadier ». Ramain arriva ; François lui remit la liste, en lui disant : « Voilà des détenus qu’il faut faire descendre par le quartier de l’infirmerie. »

Ramain appela Henrion, celui-ci se présenta. Ramain lui dit : « Allez ouvrir la grille de la quatrième section. » Henrion répondit : « Je vais chercher mes clefs ! » Ses clefs, il les tenait à la main ; il s’élança dehors, jeta les clefs derrière un tas d’ordures et prit sa course comme un homme affolé. L’idée du massacre que l’on préparait lui faisait horreur. D’une seule haleine, il courut jusqu’à la barrière de Vincennes, put passer grâce à un mensonge appuyé d’une pièce de vingt francs, se jeta à travers champs et arriva à Pantin couvert de sueur et de larmes. Des soldats bavarois le recueillirent ; il ne cessait de sangloter en répétant : « Ils vont les tuer ! ils vont les tuer [5] ! »

Pendant que cet honnête homme fuyait la maison où s’amassaient les crimes, Ramain, furieux, appelait Henrion, qui ne répondait guère. Genton demandait si l’on se moquait de lui ; François perdait contenance, et Mégy, glissant une cartouche dans son fusil, disait : « Nous allons voir ! » Ramain dit alors à François : « Faites monter le peloton au premier étage, je cours chercher mes clefs au guichet central, je passerai par l’escalier de secours et j’ouvrirai par le couloir. » Lourdement les quarante hommes, ayant en tête François, Genton, Mégy, Benjamin Sicard et Vérig, gravirent l’escalier. Ramain enjamba la cour intérieure, pénétra dans le guichet central, enleva les clefs accrochées à un clou, et donnant la liste des otages au surveillant Beaucé, il lui dit : « Va faire l’appel » ; puis lestement il monta les degrés de l’escalier, franchit la galerie de la quatrième section et ouvrit la grille. Le peloton se divisa en deux groupes à peu près égaux, de vingt hommes chacun ; l’un resta massé devant la grille ouverte ; l’autre traversa le couloir, longeant les cellules où les otages étaient enfermés, descendit l’escalier de secours et fit halte dans le jardin de l’infirmerie. « Nous entendions les battements de notre cœur, » a dit un des otages survivants. Le bruit des pas cadencés, le froissement des armes ne leur laissaient point de doute ; ils comprirent que l’heure était venue. Qui allait mourir ? Tous se préparèrent.

Ramain attendait le surveillant Beaucé, auquel il avait remis la liste ; ne le voyant pas venir, il descendit le petit escalier pour aller le chercher au guichet central. Beaucé s’était disposé à obéir, croyant accomplir une formalité sans importance ; mais au moment où il allait se rendre à la quatrième section pour y appeler les six détenus désignés, il se croisa avec le détachement du peloton d’exécution, qui attendait dans le quartier de l’infirmerie ; il comprit ; il s’affaissa sur lui-même, collé contre la muraille, sur la première marche de l’escalier, et se sentit incapable de faire un pas de plus. Ramain accourut : « Allons, Beaucé, arrivez donc ! » Beaucé, tremblant, répondit : « Je ne peux pas, non, je ne pourrai jamais ! » Ramain s’élança vers lui, lui arracha des mains la liste et la clef qui ouvrait les cellules, et lui dit avec mépris : « Imbécile, tu n’entends rien aux révolutions. » Beaucé se sauva et courut s’enfermer dans le guichet central.

Ramain remonta ; tous les otages avaient mis l’œil au petit judas de leur porte et tâchaient de voir ce qui se passait dans la galerie. Ramain appela : « Darboy ! » et se dirigea vers la cellule n°l. A l’autre extrémité du couloir, il entendit une voix très calme qui répondait : « Présent ! » On alla ouvrir le cabanon n° 23, et l’archevêque sortit : on le conduisit au milieu de la section, à un endroit plus large qui forme une sorte de palier. On appela : « Bonjean ! » Le président répondit : « Me voilà, je prends mon paletot. » Ramain le saisit par le bras et le fit sortir en lui disant : « Ça n’est pas la peine, vous êtes bien comme cela ! » On appela Deguerry. Nulle voix ne se fit entendre ; on répéta le nom, et, après quelques instants, le curé de la Madeleine vint se placer à côté de M. Bonjean. Les pères Clerc, Allard, Ducoudray répondirent immédiatement et furent réunis à leurs compagnons. Ramain dit : « Le compte y est ! » François compta les victimes et approuva d’un geste de la tête.

Le peloton qui était resté devant la grille d’entrée s’ébranla et s’avança vers les otages, à la tète desquels le brigadier Ramain s’était placé pour indiquer la route à suivre. Deux surveillants, appuyés contre le mur, baissaient la tête et détournaient les yeux. En passant près d’eux, le président Bonjean dit à très haute voix : « Ô ma femme bien-aimée ! ô mes enfants chéris ! » Etait-ce donc un de ces mouvements de faiblesse naturels aux cœurs les plus fermes ? Non, cet homme incomparable fut héroïque jusqu’au bout ; mais il espérait que ses paroles seraient répétées, parviendraient à ceux qu’il aimait et leur prouveraient que sa dernière pensée avait été pour eux.

Sous la conduite de Ramain, le cortège descendit l’escalier de secours, et, parvenu dans la galerie qui côtoie les cellules des condamnés à mort, rejoignit le premier détachement des fédérés. Là on s’arrêta pendant quelques instants. Mégy, montrant le petit jardin, disait : « Nous serons très bien ici. » Vérig insistait afin que l’on allât plus loin, et, comme pour trouver un auxiliaire à son opinion, cherchait François des yeux ; François n’avait pas suivi les otages, il était retourné au greffe. On agita devant ces malheureux la question de savoir si on les fusillerait là ou ailleurs. Ils avaient profité de cette discussion pour s’agenouiller les uns près des autres et pour faire une prière en commun. Cela fit rire quelques fédérés, qui les insultèrent. Un sous-officier intervint : « Laissez ces gens tranquilles, nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain. »

Pendant ce temps, Vérig, Genton et Mégy étaient enfin tombés d’accord : là on serait trop en vue. Ramain ouvrit la petite porte donnant sur le premier chemin de ronde ; l’archevêque passa le premier, descendit rapidement les cinq marches et se retourna. Lorsque ses compagnons de martyre furent tous sur les degrés, il leva la main droite, les trois premiers doigts étendus, et il prononça la formule de l’absolution : Ego vos absolvo ab omnibus censuris et peccatis ! Puis, s’approchant de M. Bonjean, qui marchait avec peine, pour les causes que nous avons dites, il lui offrit son bras. Toujours précédé par Ramain, entouré, derrière et sur les flancs, par les fédérés, le cortège prit à droite, puis encore à droite, et s’engagea dans le long premier chemin de ronde qui aboutit près de la première cour de la prison. En tête, un peu en avant des autres, marchait l’abbé Allard, agitant les mains au-dessus de son front. Un témoin, parlant de lui, a dit : « Il allait vite, gesticulait et fredonnait quelque chose. » Ce quelque chose était la prière des agonisants qu’il murmurait à demi-voix. Tous les autres restaient silencieux.

On arriva à cette grille que l’on appelle la grille des morts et qui clôt le premier chemin de ronde ; elle était fermée. Ramain, qui était fort troublé, malgré qu’il en eût, cherchait vainement la clef au milieu du trousseau qu’il portait. A ce moment, Mgr Darboy, moins peut-être pour disputer sa vie à ses bourreaux que pour leur épargner un crime, essaya de discuter avec eux. « J’ai toujours aimé le peuple, j’ai toujours aimé la liberté », disait-il. Un fédéré lui répondit : « Ta liberté n’est pas la nôtre, tu nous embêtes ! » L’archevêque se tut et attendit que Ramain eût ouvert la grille. L’abbé Allard se retourna, regarda vers la fenêtre de la quatrième section et put apercevoir quelques détenus qui les contemplaient en pleurant. On tourna à gauche, puis tout de suite encore à gauche, et l’on entra dans le second chemin de ronde, dont la haute muraille noire semblait en deuil. Au fond s’élevait le mur qui sépare la prison des terrains adjacents à la rue de la Folie-Regnault.

C’était l’endroit que François et Vérig étaient venus reconnaître ensemble dans la journée du 22. Il était bien choisi et fermé à tous les regards ; c’était une sorte de basse-fosse en plein air, propre aux guets-apens. Ramain s’en était allé. Les victimes et les meurtriers restaient seuls en présence, sans témoin qui plus tard pût parler à la justice. D’après la place où les corps ont été retrouvés, on sait que les otages furent disposés dans l’ordre hiérarchique qui avait présidé à leur classement en cellules. On les rangea contre le mur faisant face au peloton d’exécution, Mgr Darboy le premier, puis le président Bonjean, l’abbé Deguerry, le père Ducoudray, le père Clerc, tous deux de la Compagnie de Jésus, et enfin l’abbé Allard, l’aumônier des ambulances, qui, pendant le siège et lors des premiers combats de la Commune, avait sauvé tant de blessés. Le peloton s’était arrêté à trente pas de ces six hommes debout et résignés. Ce fut Genton qui commanda le feu. On entendit deux feux de peloton successifs et quelques coups de fusil isolés. Il était alors huit heures moins un quart du soir [6].

Dans ce multiple assassinat, Genton. président de la cour martiale, représentait la justice de la Commune ; Benjamin Sicard représentait la sûreté générale, c’est-à-dire la police telle que Théophile Ferré la pratiquait ; Vérig représentait l’armée de la guerre civile ; Mégy, acteur volontaire, représentait la haine sociale dans le but qu’elle poursuit.

On a dit que chacun des hommes qui avaient fait partie du peloton d’exécution reçut une gratification de cinquante francs ; le fait est possible et nous ne l’infirmons pas, quoique nous n’en ayons trouvé aucune preuve. Il est dans la tradition terroriste : aux massacres des prisons en septembre 1792, « les travailleurs », comme on les appela, touchèrent chacun un écu de six livres pour dédommagement de la perte de leur journée. Parlant de ces massacres, Robert Lindet a dit : « C’est l’application impartiale des principes du droit naturel. » Peut-être eût-il répété cette parole s’il eût compté les gens de bien étendus sans vie dans le chemin de ronde de la Grande-Roquette.

Lorsque le peloton sortit sur la place qui s’étend devant le dépôt des condamnés, la foule félicita les fédérés : « A la bonne heure, citoyens, c’est là de la bonne besogne ! » Vérig montrait son pistolet d’arçon et disait : « C’est avec cela que j’ai achevé le fameux archevêque, je lui ai cassé la gueule. » Il se vantait ; le procès-verbal d’autopsie démontre que Mgr Darboy ne reçut pas « le coup de grâce ». Il n’en fut pas de même de M. Bonjean : dix-neuf balles l’atteignirent sans le tuer, sans même lui faire de blessures immédiatement mortelles ; un coup de pistolet tiré en avant de l’oreille gauche mit fin à son martyre. Si Vérig, encore tout chaud du meurtre, se félicitait d’y avoir pris part, on pourrait croire que plus tard, loin de l’enivrement de la lutte, il eût regretté d’avoir assassiné des innocents ; on se tromperait. Certains hommes, pétris d’une argile impure, s’enorgueillissent d’un crime, comme d’autres s’empressent vers une bonne action. Deux ans et demi après la soirée du 24 mai 1871, Mégy a parlé, et il est utile de recueillir ses paroles. Un journal américain, mal informé, avait annoncé qu’il s’était fait justice lui-même. Voici dans quels termes Mégy rectifia l’erreur :

« New-York, 8 décembre 1873 ; à monsieur le rédacteur du Sunday Mercury. Monsieur, j’ignore où vous puisez les renseignements que vous publiez dans votre journal ; quant à celui qui me concerne, c’est une mystification que je trouve mauvaise ; aussi je vous prie d’insérer ces lignes pour rétablir la vérité sur mon prétendu suicide. Quoique deux fois condamné à mort en France et au suicide par vous, je suis encore vivant. Je ne suis pas plus mort que le jour où j’ai tué l’agent de police de l’Empire qui voulait m’arrêter parce que j’étais républicain ; pas plus que lorsque j’étais pour cette cause au bagne de Toulon ; pas plus que le jour où j’arrêtais à Marseille le préfet Crosnier ; pas plus que lorsque je commandais le fort d’Issy sous la Commune, ou que je liquidais avec mon chassepot l’affaire en litige à la Roquette. Enfin je ne suis pas plus mort que le jour où je suis arrivé ici, et n’ai pas envie de mourir, au contraire ; c’est que j’espère vivre jusqu’au jour où je pourrai encore faire justice des assassins du peuple. — Edmond Mégy, mécanicien, ex-gouverneur du fort d’Issy sous la Commune. »

« L’affaire en litige » n’était qu’en partie « liquidée », et les otages de la quatrième section qui avaient entendu l’appel des victimes, qui avaient ressenti au cœur le retentissement du feu de peloton, s’attendaient, toutes les fois que l’on ouvrait la grille ou que l’on passait dans le couloir, à être menés à la mort. François lui-même était persuadé que tous les détenus de cette section étaient destinés à être fusillés ; parlant de l’un d’eux, il dit : « Celui-là sera de la seconde fournée, ce sera pour demain. » Il avait un ami parmi les otages renfermés à la quatrième section, un nommé Greff, venu de Mazas et incarcéré comme ancien agent secret. François voulait le sauver ; aussi dans la soirée il le fit changer de section, précaution inutile qui n’empêcha pas la mort de ce malheureux, réservé au massacre de la rue Haxo.

Les otages ne se faisaient donc aucune illusion et ils eurent un tressaillement pénible lorsque au milieu de la nuit ils entendirent plusieurs hommes entrer dans leur section, ouvrir des cellules et parler à voix basse. Heureusement il n’était plus question d’assassinat ; il ne s’agissait que de vol. Vérig, qui ne laissait jamais passer une bonne occasion, un greffier de la Petite-Roquette, un deuxième greffier du dépôt des condamnés et le brigadier Ramain, éclairés par un surveillant, venaient s’assurer si l’héritage des victimes méritait d’être recueilli. Dans la cellule de l’abbé Allard et dans celle du père Ducoudray, on ne fut point content ; on ne trouvait que « des soutanes de jésuites » , et cela ne paraissait pas suffisant. Dans la cellule de Mgr Darboy, on fut plus satisfait ; l’anneau pastoral les avait mis en gaité ; on en discutait la matière et la valeur ; ils faillirent même se prendre aux cheveux, car ils ne parvenaient pas à s’entendre sur la nature de l’améthyste : les ignorants prétendaient que c’était un diamant, les savants soutenaient que c’était une émeraude. On fit un paquet de ces pauvres défroques et on les porta dans l’appartement du directeur, que tant d’émotions, accompagnées de trop de verres de vin, avaient un peu fatigué et qui s’était mis au lit de bonne heure.

Pendant que l’on dévalisait les cellules, les cadavres, étendus au pied du mur de ronde, se raidissaient dans la mare de sang dont ils étaient baignés. Vérig, le brigadier Ramain, un greffier des Jeunes-Détenus nommé Rohé et quatre ou cinq autres nécrophores munis de lanternes, vinrent à deux heures du matin s’accroupir auprès des corps mutilés. On y allait sans ménagement, et l’on déchirait tout vêtement dont les boutonnières ne cédaient pas au premier effort. Un d’eux se passa la croix pastorale autour du cou, ce qui fit rire les camarades ; un autre, voulant arracher les boucles d’argent qui ornaient les souliers de l’archevêque, se blessa la main contre un ardillon ; il se releva, frappa le cadavre d’un coup de pied au ventre et dit : « Canaille, va ! il a beau être crevé, il me fait encore du mal. »

Cela dura quelque temps ; Ramain disait : « Dépêchons-nous, le jour va venir. » Alors on jeta dans une petite voiture à bras le corps de Mgr Darboy, du président Bonjean, de l’abbé Deguerry ; un fédéré s’attela dans les brancards, d’autres poussèrent derrière et aux roues ; on arriva ainsi au cimetière du Père-Lachaise, où les corps furent versés dans une des tranchées toujours ouvertes aux fosses banales. On fit un second voyage pour emporter les restes de l’abbé Allard, du père Clerc et du père Ducoudray. Aucun des objets volés dans les cellules et dans les vêtements des victimes ne fut retrouvé. Un paquet de hardes qui ne pouvait servir à rien parut compromettant. La maîtresse de François donna deux francs pour acheter de l’huile de pétrole et brûler ces inutiles dépouilles. Le directeur avait donné l’ordre de « nettoyer » l’endroit où les otages étaient tombés et d’enlever toute trace de sang. Une pluie printanière se chargea de ce soin ; l’eau du ciel lava la place.

Fin de l’extrait


PIÈCE JUSTIFICATIVE

 

NUMÉRO 9.

 

Lettre du surveillant Henrion.

 

Pantin, le 25 mai 1871.

 

Monsieur Brandreith,

 

Le 24 à six heures et demie du soir, il est arrivé un piquet de 40 hommes commandé par un officier ; je crois être le 106e bataillon ; ils venaient pour fusiller l’archevêque, les gendarmes et sergents de ville. Me voyant seul avec un de mes collègues pour aller chercher tous ces malheureux et les livrer à leurs bourreaux, j’ai profit de l’encombrement de la cour et du poste qui regardait par la grille, pour partir. A sept heures j’étais dehors l’enceinte ; j’ai pu remarquer que c’étaient tous des hommes de 20 à 25 ans avec le pantalon gris de fer à bande rouge ; il y en avait un en bourgeois ; le capitaine qui est arrivé un instant après, dit à ses hommes que c’était abominable que ce bataillon soit commandé deux fois pour cette corvée dans la même journée et que tout cela retomberait sur les officiers. Les gendarmes et sergents de ville étaient à la promenade. Ils sont arrivés ; je ne puis vous dire si l’exécution a eu lieu. Je n’aurais jamais pu remplir cette tâche que je me voyais tracée : conduire quatre ou cinq de mes camarades de régiment dans les mains des exécuteurs, sans les embrasser. D’après la réputation que j’avais devant le directeur et les greffiers, je me voyais perdu. Sitôt que M. le directeur Brandreith aura repris son poste, s’il veut avoir l’obligeance de m’écrire, je me rendrai à mon poste ; je resterai à Pantin en attendant.

Recevez, Monsieur le Directeur, mes sentiments les plus respectueux.

Signé : henrion.

 

Mon adresse: Route des Petits-Ponts, n° 17, à Pantin.

(Lettre timbrée Pantin, 25 mai 1871 ; arrivée à Versailles, timbrée 26 mai 1871. M. Brandreith était le directeur régulier du dépôt des condamnés.)

 

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[1]« 22 mars 1871. Ordre est donné au directeur de la Petite-Roquette de mettre eu liberté provisoire tous les détenus militaires, sans exception. Raoul Rigault. » Pièce citée dans le procès Marigot ; débats contradictoires ; 4e conseil de guerre ; 19 octobre 1871.

[2]« Le nombre des détenus s’élève à 230, dont 2 condamnés à mort. Le directeur Brandreith refuse de reconnaître le Comité central ; le greffier refuse tout service. Il y avait en caisse 756 francs, qu’on a refusé de me remettre. » Extrait d’une lettre de François à Raoul Rigault en date du 24 mars 1871.

[3]Il avait fait enlever et transporter chez lui les cinq dalles qui servent de point d'appui aux montants de la guillotine. On les retrouva le 28 juin 1871, lors d'une perquisition opérée à son domicile, rue de Charonne, n° 10. Il déclara avoir eu l'intention de les faire vendre en Angleterre comme objets de curiosité.

[4]Pour l’intervention inutile de Delescluze, voir procès Guinder et Dénivelle : déb. contr. ;  6e conseil de guerre ; 19 juin 1872.

[5]Voir Pièces justificatives, n° 9. [Cf. infra, ndlr]

[6]On a lieu de croire que c’est un fédéré du 244e bataillon, surnommé les Turcos de Bergeret et commandé par Victor Bénot, qui aurait tiré le premier sur l’archevêque. Au moment où Mgr Darboy levait la main pour bénir ses assassins, ce fédéré, tailleur de son état et nommé Joseph Lolive, aurait lâché son coup de fusil, en disant : « Tiens, voilà notre bénédiction. » (Procès Lolive ; débats contradictoires, 6e conseil de guerre ; 25 mai 1872.)