UA-67297777-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16/07/2019

Actes de la Captivité et de la mort des RR PP Jésuites (4e et dernière partie)

VERSION PDF

ACTES

DE LA CAPTIVITÉ

ET

DE LA MORT

DES PP. PIERRE OLIVAINT, LÉON DUCOUDRAY,

JEAN CAUBERT, ALEXIS CLERC, ANATOLE DE BENGY,

Prêtres de la Compagnie de Jésus

 

PAR LE P. ARMAND DE PONLEVOY

de la même compagnie

————

(Quatrième Partie)

 

oOo

 

 

LA ROQUETTE

et

LES EXÉCUTIONS

—————

 

LE mardi 23 mai, un geôlier de Mazas nous faisait passer un billet ainsi concu : « Avec un grand regret je vous remets vos lettres, parce que ces messieurs ne sont plus à Mazas. Ils sont à la Roquette depuis hier soir à neuf heures. A mon arrivée, j’ai eu le grand malheur d’apprendre cette mauvaise nouvelle. Depuis mon enfance, je n’avais pas pleuré, mais j’ai pleuré aujourd’hui. Malgré ça, j’ai été un peu consolé de voir que M. Ducoudray m’avait envoyé un bonjour par un camarade. »

Presque tous les otages furent donc transférés à la Roquette, conformément aux ordres de la Commune, le lundi 22, assez tard dans la soirée ; quelques-uns cependant ne purent l’être que le lendemain : la mesure étant si soudaine, les charrettes ne suffirent pas au nombre des victimes. Il y eut sans doute pour les prisonniers, qui depuis si longtemps n’avaient pas encore vu et ne connaissaient même pas tous leurs compagnons d’infortune, un instant de douce surprise et d’attendrissement, quand, descendus de leurs cellules respectives et réunis au greffe, ils vinrent à se compter et à se reconnaître : des prêtres, des religieux, des laïques se pressaient autour de l’archevêque de Paris.

Le trajet fut long et douloureux. Les prisonniers, au nombre d’une quarantaine, étaient entassés dans des fourgons de factage appartenant au chemin de fer de Lyon, sur de simples banquettes de bois placées en travers, exposés à tous les regards, à toutes les injures. On eut à traverser ces quartiers populeux du faubourg Saint-Antoine et de la Bastille, où l’insurrection était encore maîtresse. Le convoi marchait au pas, entre deux haies d’hommes armés, poursuivi par les grossières menaces d’une multitude affolée. « Hélas ! Monseigneur, dit un prêtre en se penchant vers l’archevêque, voilà donc votre peuple ! »

La prison de la Roquette est, on le sait, partagée par la rue du même nom en deux divisions complétement distinctes. Sur la gauche, en allant de la Bastille au cimetière du Père-Lachaise, sont les jeunes détenus ; et sur la droite, les condamnés. C’est à cette dernière classe que devaient appartenir les nouveaux venus.

Il faisait nuit quand nos prisonniers arrivèrent à leur troisième et dernière station. Immédiatement, sans aucune autre formalité, rassemblés dans un vestibule qui sert de palier au grand escalier de la maison, ils sont tous appelés par leur nom ; aussitôt un brigadier, la lanterne à la main, les introduit dans un long corridor du premier étage : à mesure qu’ils défilent dans l’ordre où ils ont été nommés, une porte s’ouvre et se referme sur chaque captif. L’obscurité était profonde ; chacun dut palper les murailles de son réduit et chercher sa couchette à tâtons.

Mais il est bon de le rappeler, dans plusieurs cellules, il y avait cette présence réelle de Jésus, d’où rayonnent la lumière et la paix.

Le 23 mai, premier jour passé à la Roquette, devait d’abord être aussi le dernier. La Commune en détresse avait hâte d’en finir avec ses victimes. Il fut enjoint d’exécuter immédiatement tous les prisonniers arrivés la veille. Le directeur, assez peu jaloux d’une pareille commission, éluda l’ordre, sous prétexte d’un défaut de forme, et gagna du moins quelques heures.

Cependant, le jour à peine venu, les nouveaux hôtes de la Roquette eurent bientôt pris connaissance de leur domicile de la nuit. L’inspection en était facile. Je décrirai ce que j’ai vu.

Dans les très-petites cellules, en fait de mobilier, il y a un lit, et quel lit ! Sur des ais grossiers, une paillasse et une couverture ; plus rien d’ailleurs, pas de table, pas même une chaise. On le devine au premier coup d’œil, ici on ne demeure pas, on ne fait que passer, le condamné attend son heure. Et cependant la Roquette vaut bien mieux que Mazas ; au moins c’est une prison humaine, les cellules ne sont pas des tombeaux, et si on y est enfermé, on n’y est pas enterré. Au lieu des correspondances du dehors, il y a des conversations au dedans : or, quand la bouche parle, le cœur respire et vit. D’abord chaque cellule, d’un côté du moins, n’est séparée de la cellule voisine que par une mince cloison, qui partage également en deux la fenêtre commune : et ce n’est plus seulement, comme à Mazas, une lucarne hors d’atteinte, mais une vraie fenêtre à hauteur d’appui. Là, au premier signal donné, les deux voisins s’avancent, se rencontrent tête à tête, et peuvent, sans contrôle, échanger des confidences et même une confession. De plus, le règlement de la maison admet les récréations communes. Si le temps est beau, on fait descendre les prisonniers par un escalier tournant, à l’extrémité du corridor, dans le premier chemin de ronde ; quand il fait mauvais, ils se promènent dans le corridor de leur étage respectif, ou même ils se retirent dans les cellules qui demeurent ouvertes. Encore une fois, dans cette maison de mort, il y a de la vie, parce qu’il y a de la société.

Maintenant, après cette rapide description des lieux, ne dois-je pas accréditer le récit des derniers faits par l’autorité des témoignages ? Sans doute je n’ai moi-même rien vu ; mais la Providence, en sauvant plusieurs des otages de la Roquette, nous a réservé des témoins, et c’est avec une double reconnaissance que je citerai M. Bayle, vicaire général capitulaire de Paris, M. Petit, secrétaire de l’Archevêché, M. Perny, du séminaire des Missions étrangères, M. Amodru, du clergé de Notre-Dame des Victoires, et le P. Bazin, de la Compagnie de Jésus.

Qu’on me pardonne, d’ailleurs, si je continue de séparer dans mon récit des victimes confondues désormais dans un commun sacrifice. Ne puis-je pas, constant avec moi-même, garder jusqu’au bout l’unité de mon plan ? Je l’affirme, je n’estime pas les uns plus que les autres ; seulement ceux-ci sont mes frères, je les connais, je les aime mieux. Qu’ils soient les derniers de tous, j’y consens et je m’en contente : ils seront à bon droit les premiers dans mon cœur.

Vers six heures du matin, on avait, selon l’usage, donné le signal du lever ; mais nos prisonniers avaient bien devancé cette heure pour eux trop tardive, et après l’oraison, entrouvrant leur petit tabernacle portatif, avaient déjà goûté le Pain des forts. La journée du 23 mai s’annonçait splendide ; le ciel paraissait en fête, et la terre était en deuil ; on entendait le fracas toujours plus proche - de la bataille, et l’on voyait la fumée des grands incendies allumés pendant la nuit. Paris était à feu et à sang.

De huit à neuf heures avait lieu la première récréation de la journée, pendant que les gens de service faisaient le ménage des pauvres cellules. Un trait commun durant ces intervalles de relâche et de fusion, c’était la sérénité d’un commerce intime : les cœurs se touchent bien vite dans la communauté de la foi et de l’épreuve ; on retrouvait d’anciennes connaissances, et l’on en faisait de nouvelles ; on se consolait et surtout on se confessait. Ici les détails se perdent un peu dans l’ensemble. Cependant voici quelques particularités. « J’ai vu tous vos Pères et je leur ai parlé, m’écrit un des prisonniers échappés de la Roquette ; je les ai ad- mirés : ils étaient tous calmes et souriants au soir de leur vie comme à l’aurore d’un beau jour ; le P. de Bengy n’avait rien perdu de son sang-froid et de sa gaieté ; le P. Caubert, de son recueillement suave et modeste ; le P. Clerc, de sa généreuse allégresse ; le P. Ducoudray, de sa virilité simple et digne ; le P. Olivaint, de sa vive énergie et de sa paix radieuse. »

Cependant on remarqua bientôt un singulier rapprochement entre le P. Clerc et le président Bonjean. On le devine, de la part du P. Clerc il y avait à la fois une conquête à faire et une dette à payer. Est-ce qu’on connaît une autre vengeance dans la Compagnie de Jésus ?

Pour un tout autre motif, dans un sentiment de vénération compatissante, le P. Olivaint paraissait s’attacher surtout à la personne de Mgr l’archevêque de Paris. Quelquefois l’infortuné prélat, affaibli par les privations et par la souffrance, restait à moitié étendu sur son grabat ; le P. Olivaint s’asseyait à ses pieds, et ensemble ils parlaient du passé et du présent ; pouvaient-ils encore parler de l’avenir ? Dès le premier jour, les vivres commencèrent à manquer à la Roquette ; le pain même se faisait rare. Sans doute la bataille des rues, qui gagnait toujours du terrain, empêchait le ravitaillement régulier. Le P. Olivaint prenait dans les petites provisions qui lui restaient encore et apportait au Pontife défaillant un peu de pain d’épices et de chocolat en tablettes ; et ainsi il était donné à un pauvre religieux de faire la charité à un archevêque de Paris ; mais il put promettre bien plus et bien mieux pour le lendemain, car il était riche d’un tout autre trésor.

En effet, dans la journée mémorable du 24 mai, que de mystérieuses agapes ! D’abord le P. Olivaint apporta la sainte Eucharistie à Mgr l’Archevêque, dont on ne saurait dire la pieuse reconnaissance. A son exemple, nos Pères, si heureux naguère de recevoir leur quatre saintes hosties, ne le furent pas moins de les distribuer, et tous les prêtres, au moins du même quartier, ne partirent point sans viatique.

Le zèle des âmes occupait encore ces suprêmes instants. Tous les otages laïques renfermés dans ce corridor se sont convertis et confessés. Voici la déposition de M. Bonjean lui-même. A la récréation du jour, qui se prenait à l’ordinaire dans le premier chemin de ronde, l’Archevêque, fatigué d’avoir marché longtemps, comme il n’y avait nulle part où s’asseoir, s’appuya contre la rampe du petit escalier tournant qui mène au corridor du premier. Un de ses vicaires généraux et M. Bonjean vinrent à lui ; ce dernier était radieux : « Monseigneur, dit-il aussitôt, j’ai dit bien du mal des jésuites et je les ai persécutés, ou du moins poursuivis, selon mon pouvoir. Eh bien ! ils ont fini par me convertir, et le P. Clerc vient d’entendre ma confession. »

Au moment d’en venir au sacrifice, recueillons de la bouche du P. Ducoudray cette parole pleine d’immortelle espérance : « Si nous sommes fusillés, dit-il à un des otages qui ont survécu, le purgatoire ne sera pas long. »

La Commune, en désarroi et en déroute, retranchée alors dans la mairie du onzième arrondissement, n’avait plus de force que pour le crime ; hélas ! elle en avait trop encore ! Frustrée la veille, et de plus en plus désespérant du lendemain, elle ordonne d’urgence aujourd’hui l’exécution en masse de tous les otages de la Roquette. A six heures du soir, à titre de représailles, plus de soixante prisonniers doivent être passés par les armes. A cette injonction extrême de désespérés qui n’ont plus rien à perdre, le greffier de la prison trouve encore moyen d’incidenter, sur le fond cette fois plutôt que sur la forme. On parlemente, et après quelques allées et venues entre la Roquette et la mairie du onzième arrondissement, la Commune consent à décimer seulement la soixantaine, à la condition expresse de désigner elle-même ses victimes préférées. A tout prix, elle veut des prêtres, ces hommes qui gênent le monde depuis dix-huit cents ans ; et par une association étrange, M. le président Bonjean est porté sur la liste. Près de deux heures se passèrent dans ces redoutables négociations.

Il était donc environ huit heures du soir. Tous les prisonniers se trouvaient dans leurs cellules, les portes fermées, et il n’y avait plus à l’intérieur de conversations qu’avec le Ciel. Tout à coup on entend dans le lointain un bruit confus, de plus en plus distinct ; des voix d’hommes et d’enfants, des clameurs et des rires encore plus féroces se mêlent aux cliquetis des armes. C’étaient en effet les exécuteurs des hautes œuvres : pour six victimes, pas moins d’une cinquantaine de bourreaux : Vengeurs de la République et Garibaldiens, soldats de toutes armes et gardes nationaux de tout costume, y compris ces enfants terribles qu’on nomme les gamins de Paris. A leur tête marchait un homme blond, moustaches en brosse. « Citoyens, dit-il en s’adressant à sa troupe, vous savez combien il en manque des nôtres, six. Fusillez-en six ! » Le détachement pénètre dans ce corridor du premier, quatrième division, où se trouvent nos chers captifs, le parcourt dans toute sa longueur, et va se ranger à l’extrémité opposée, au haut de ce petit escalier tournant qui conduit au chemin de ronde. Au passage, chaque détenu avait reçu d’avance, par son guichet entr’ouvert, une insulte et une sentence de mort.

Alors un personnage, faisant l’office de héraut, d’une voix retentissante, somme les prisonniers de se tenir prêts et que chacun ait à répondre à l’appel de son nom. Cela dit, la liste fatale à la main, il proclame aussitôt, avec la même qualification pour tous, et suivant l’ordre numérique des cellules, les six condamnés de la Commune. A mesure qu’un nom a été prononcé, une porte s’ouvre et une victime se livre. M. Bonjean, M. Deguerry, M. Clerc, M. Ducoudray, M. Allard et M. Darboy ont été successivement appelés. Tous sont présents, tout est donc prêt, le défilé commence. Mgr l’Archevêque et ses compagnons, précédés et suivis de l’affreuse escorte, passent et descendent un à un par l’escalier étroit et sombre, et au bas se trouvent dans ce même chemin de ronde où tout à l’heure ils prenaient encore leur récréation.

Les voilà donc enfin à la merci d’une impiété sauvage et de la plus brutale insolence. Un des officiers de cette ignoble troupe dut même intervenir, et, compatissant à sa manière : « Camarades, s’écria-t-il, nous avons mieux à faire que de les injurier, c’est de les fusiller. C’est le mandat de la Commune. »

Tel était l’arbitraire et le désarroi de ces temps, que le lieu de l’exécution n’avait pas même été fixé. Toute place était bonne pour verser du sang. On fut donc au moment d’opérer à l’endroit même. Mais on avisa que c’était bien près de la prison, sous les fenêtres mêmes des prisonniers ; il y aurait là trop de témoins pour le crime. En effet de toutes ces fenêtres, à tous les étages, l’œil plonge dans le premier chemin de ronde, et les prisonniers restés dans leurs cellules assistaient d’en haut à cette scène de mort, entendaient tout, voyaient tout. Il fut décidé qu’on passerait dans le second chemin de ronde, où l’on serait à l’abri de deux hautes murailles. On se met en mouvement ; un brigadier ouvre la marche, derrière lui s’avancent ceux qui vont mourir, ainsi groupés : Mgr l’archevêque de Paris donne le bras à M. Bonjean ; le P. Ducoudray et le P. Clerc accompagnent et soutiennent de chaque côté le vénérable curé de la Madeleine, chargé de ses quatre-vingts ans ; vient enfin M. l’abbé Allard ; puis, à l’entour et derrière, les hommes et les enfants armés, dans une espèce de désordre. Durant ce parcours, à une fenêtre du premier, un des prisonniers agita son mouchoir en signe d’adieu ; le P. Ducoudray se retourna vers lui et le salua du geste. On le vit ensuite entr’ouvrir le haut de sa soutane, porter la main à sa poitrine, se recueillir, prendre dans le sachet suspendu à son cou le viatique pour la vie éternelle ; et, Jésus dans le cœur, il allait cacher sa vie dans le sein de Dieu.

A l’extrémité du premier chemin de ronde, il y eut un arrêt obligé, il fallut forcer la porte qui introduit dans le second. A partir de cet endroit, les victimes disparurent, et il ne resta plus que des témoins qui ne viendront pas déposer : les exécuteurs eux-mêmes. On sait seulement qu’on eut encore à parcourir ce second chemin de ronde dans toute sa longueur, en sens inverse du premier, jusqu’à l’angle sud-est. On rapporte aussi que le généreux P. Alexis Clerc, qui avait tant désiré rendre au nom de Jésus le plus excellent témoignage, celui du sang, ouvrit sa soutane et présenta son cœur pour accueillir la mort. On voit enfin, par les traces profondes des balles égarées, que les victimes ont dû être rangées sur une ligne, au pied de la haute muraille d’enceinte.

Cependant, dans les cellules de la prison, quelle anxieuse attente ! A deux genoux, on priait, on écoutait, respirant à peine. On entendit un feu de peloton, puis quelques coups détachés, des cris de « Vive la Commune ! » C’en était fait, il n’y avait plus de victimes, mais des martyrs !

La nuit, commencée dans les angoisses, se passa dans les alarmes. De vives alertes se succédaient. Sous le règne de la Commune, le meurtre n’allait point sans la rapine. L’exécution une fois achevée, une poignée d’assassins, sous la conduite de quelques gardiens, revient au corridor du premier, pénètre dans les six cellules vacantes, et enlève tout ce que les victimes y ont laissé.

Un geôlier, ayant trouvé au n° 7, occupé par le P. Ducoudray, des papiers qui lui paraissent sans valeur, vient à l’heure même les remettre entre les mains du P. Olivaint. Celui-ci, à cette vue, s’écrie vivement : « Un crime ! » — « Prenez garde et taisez-vous ! » répond l’autre, et il referme aussitôt la porte à gros verrous.

Vers le milieu de la nuit, il se fit un grand bruit autour des prisonniers. Était-ce une nouvelle tentative d’invasion ? Mais bientôt les grilles, aux extrémités du corridor, et les portes de toutes les avenues se refermèrent avec fracas, et l’on distingua ces paroles prononcées d’un ton de maître : « Si l’on revient encore, je défends d’ouvrir. » C’était seulement partie remise.

Un peu plus tard enfin, il y eut un sourd roulement, le long du second chemin de ronde. On enlevait les six dépouilles sanglantes. Les corps jetés, plutôt que posés, sur une petite voiture à bras, arrivèrent vers trois heures du matin au cimetière du Père-Lachaise ; et là, sans cercueils, sans cérémonie aucune, ils furent enfouis pêlemêle dans la fosse commune, à l’extrémité d’une longue tranchée ouverte à l’angle sud-est du cimetière, tout à fait contre le mur d’enceinte.

La journée du 25 mai, et désormais la vie à la Roquette, ne pouvait plus être qu’une lente agonie. Chacun ne devait-il pas se dire pour son compte : « Je meurs à toute heure du jour et de la nuit ? » Cependant la Commune se trouvait déjà presque cernée dans sa mairie du onzième arrondissement par l’armée libératrice, et ses messages de mort perçaient avec peine le cercle de fer et de feu. Un seul otage laïque fut enlevé dans la matinée et ne revint pas. En revanche, il faudra demain une hécatombe.

Dans l’attente de cette heure suprême, nos prédestinés à la mort conservèrent un calme et une sérénité inaltérables, indices du vrai courage et de la paix intime de leurs âmes. En voici quelques traits qui me paraissent caractéristiques.

M. l’abbé Petit, secrétaire de l’archevêché de Paris, voisin de cellule du P. Caubert, me raconte que, dans ces derniers moments, entre la vie et la mort, il frappait de temps en temps un petit coup sur la cloison qui les séparait ; c’était le signal convenu. Le P. Caubert venait aussitôt à la fenêtre, et, selon une belle et douce locution de la sainte Écriture, il parlait la paix, mais si bien qu’il la donnait. Bientôt, non content de parler, il se prit à chanter : « Tenez ! dit-il, pour nous donner du cœur, mettons-nous à chanter le Sacré-Cœur ; » et ayant passé à M. Petit un pieux cantique du P. Lefebvre, ils chantèrent à deux voix et d’un même cœur cette strophe de circonstance :

Accordez-nous,
Seigneur, à tous,
Cette grâce incomparable
De bien finir,
De bien mourir
Sur votre cœur adorable.

On dit que le P. de Bengy ne croyait pas au massacre des otages. Voici néanmoins la preuve qu’il s’y préparait. Durant les quatre jours qu’il passa à la Roquette, s’entretenant avec un de ses compagnons : « Je croyais autrefois, lui dit-il, être parvenu, dans mes retraites, à ce degré d’indifférence que nous demande saint Ignace, par rapport à la vie et à la mort. Mais j’ai reconnu, à Mazas, que je n’y étais pas encore ; et il m’a fallu plusieurs jours de méditation et de prière pour y arriver. Maintenant, grâce à Dieu, je crois en être venu à bout. » Et peu après, la veille peut-être de l’exécution : « Dieu soit béni ! dit-il encore au même confident ; je crois n’être plus seulement dans l’indifférence par rapport à la vie ou à la mort ; et il me semble que je préférerais mourir, si Dieu m’en laissait le choix. »

Dans une conversation avec M. l’abbé Delmas, raconte M. l’abbé Amodru, le P. de Bengy exprimait ainsi l’état de son âme :

« J’ai déjà fait mon acceptation indifférente ; comme saint Martin, j’ai dit à Dieu : Voulez-vous que je vienne à vous ? me voici ! Différez-vous cette heure ? non recuso laborem, je ne refuse pas le travail. — J’ai là toute une théorie, ajoutait-il avec un sourire qui illuminait sa belle figure. Dieu aime qu’on lui donne avec un cœur joyeux ; et, comme il n’y a pas de don plus considérable que celui de la vie, il faut le rendre parfait en le faisant avec joie. »

« Le jeudi à midi, écrit M. l’abbé Lamazou, on nous permet une récréation commune dans la même cour que la veille. Les visages sont plus tristes, mais les cœurs sont aussi fermes. Les laïques témoignent aux ecclésiastiques une cordiale sympathie et montrent la même sérénité. On sent que tous placent en Dieu seul leur confiance, et que cette confiance n’est pas un vain mot. Je m’entretiens vingt minutes avec le P. Olivaint ; frappé dans ses plus chères affections, il conserve encore sur ses lèvres un gracieux sourire ; je renonce à dépeindre sa figure et à reproduire sa conversation. Son visage avait quelque chose de vraiment idéal, et sa parole était celle d’un ange. Sur la proposition de Mgr Surat, de M. Bayle et du P. Olivaint, les prêtres font vœu, si Dieu daigne les arracher à la mort, de célébrer pendant trois ans, le premier samedi de chaque mois, une messe d’action de grâces en l’honneur de la sainte Vierge. »

Après ce témoignage de M. l’abbé Lamazou, nous sommes heureux de reproduire celui d’un membre distingué de l’Université, qui nous adresse les lignes suivantes :

« Vous recueillez avec un soin pieux les témoignages et les souvenirs qui se rapportent aux derniers moments des membres de votre Compagnie, victimes des massacres de la Roquette dans la sinistre semaine du 22 au 28 mai Je me fais un devoir de répondre à votre appel, pour ce qui concerne le P. Olivaint, qu’il m’a été donné de voir de plus près et d’entretenir à cette heure suprême.

« Ancien condisciple du P. Olivaint à l’École normale, il y avait trente-quatre ans que je ne l’avais revu lorsque nous nous sommes rencontrés à la prison de la Roquette, le mercredi 24, à l’heure de la promenade en commun de tous les otages. C’est lui qui vint se faire reconnaître de moi, me serrer la main et m’embrasser avec effusion, non sans un retour mélancolique sur les douloureuses circonstances de cette étrange entrevue, en un pareil lieu., et après une vie de part et d’autre si diversement agitée. Puis, me prenant à part, le P. Olivaint, la main dans la mienne, d’un ton à la fois affectueux et grave, me tint le langage d’un prêtre et d’un ami, et voulut s’assurer si je comprenais comme lui notre situation et ce qui nous restait à faire. Évidemment son sacrifice était fait : depuis l’avant-veille, il n’avait conservé aucune illusion, aucune lueur d’espérance ; et sa ferme amitié ne chercha pas à dissimuler un sentiment de satisfaction quand je lui avouai que je voyais les choses comme lui, que du reste rien ne nous séparait en ce moment suprême, et que (avais eu le bonheur de trouver déjà auprès de mon compagnon de cellule, Père des Missions Étrangères, ce que je lui aurais demandé à lui-même si notre rencontre avait eu lieu un jour plus tôt. « Fort bien, mon cher camarade, me dit-il avec son calme sourire ; mais il me semble que vous m’apparteniez, et que j’ai un peu le droit d’être jaloux. »

« J’ai revu le P. Olivaint le lendemain jeudi, après la mort de Mgr l’Archevêque, et aussi le vendredi, jour où il devait lui-même subir le martyre. J’ai eu le triste bonheur de converser chaque fois longtemps avec lui : sans insister sur l’imminence trop visible du péril, il détournait évidemment la pensée de son interlocuteur, comme la sienne, de tout ce qui aurait pu réveiller de vaines espérances ; et sa courageuse charité s’attachait à faire regarder en face une destinée pour ainsi dire inévitable, à hausser le cœur au niveau de la dernière lutte. Faisant bon marché de sa propre vie, il rabaissait son dévouement à lui, prêtre de l’Église militante, aux proportions les plus simples et les plus modestes ; et, pour soutenir des défaillances bien naturelles, presque légitimes, à l’entendre, il s’étendait à relever et à grandir notre sacrifice que les liens du sang et de la famille semblaient rendre plus difficile à accomplir. « Dans ces conditions, disait-il, une mort chrétienne est vraiment comme un second baptême ; et l’on peut s’abandonner avec la plus entière confiance à la miséricorde de Dieu. »

« J’ai le douloureux regret de n’avoir pu lui serrer une dernière fois la main au moment du funèbre appel. Tous ceux qui se sont trouvés auprès de lui à cette heure suprême ont rendu témoignage de la fermeté calme et sereine, de la simplicité héroïque dont il a fait preuve. Si, comme on le raconte, il a marché en tête des victimes depuis la Roquette jusqu’au lieu du massacre, il était bien digne de cette place d’honneur, et personne ne pouvait mieux que lui donner à ses compagnons l’exemple et le courage du martyre. »

  1. l’abbé Bayle, vicaire général capitulaire de Paris, me rapporte aussi une dernière confidence du P. Olivaint. Ils passaient ensemble la récréation : « Vraiment" je me sens tout joyeux, lui disait le Père, avec je ne sais quoi de dilaté ; je me rappelle ce que raconte saint François de Sales : lorsque, traversant le lac de Genève sur une petite barque, il fut assailli par une grande tempête, il se réjouissait de n’être séparé de l’abîme que par une planche, parce qu’il n’était plus porté que par la main de Dieu. Eh bien ! notre vie ne tient plus qu’à un fil ; mais ce fil, c’est Dieu même et Dieu seul qui le soutient. Oh ! que je suis heureux d’être entre les mains de Notre Seigneur ! »

N’est-ce pas ici le moment de rappeler quelques souvenirs et pressentiments, avant de raconter le dernier acte qui les réalise et les consomme ? Depuis bien longtemps déjà le P. Olivaint portait en lui-même comme l’instinct du martyre.

Dès son entrée dans la Compagnie, comme un de ses amis avait quelque velléité de l’y suivre : « Voyons, lui demande le P. Olivaint avec vivacité, dites-moi : êtes-vous prêt à être roué pour l’amour de Jésus-Christ ? — Non pas, dit l’autre. — Eh bien ! lui fut-il répondu, restez où vous êtes et ne venez pas où je vais. Vous n’avez pas la vocation. »

A propos des persécutions incessantes et même des derniers malheurs possibles : « Qu’est-ce donc, s’écria-t-il, pour un jésuite qui sacrifie son cœur tous les jours, que d’avoir à donner une fois sa tête ? »

Au début de l’insurrection parisienne, lors de cette pacifique démonstration de la place Vendôme, dont l’issue devint si tragique, le jeune Paul Odelin, un de ses plus chers enfants de Vaugirard, était tombé au premier rang, mortellement atteint. Le P. Olivaint accourt aussitôt, les yeux pleins de larmes, et baisant au front le généreux enfant qui n’est déjà plus : « Oh ! mon cher Paul, dit-il, reposez en paix. Et moi, que je voudrais donc être à votre place ! »

La dernière fois probablement qu’il parlait en public, bien peu de temps avant son arrestation, après avoir fait allusion à nos malheurs) mérités par nos fautes nationales, il ajouta soudain avec un accent prophétique : « Et maintenant il faut à notre France ce qu’il fallut au monde, le rachat par le sang ; non pas le sang des coupables, qui se perd dans le sol et reste muet et infécond, mais celui des justes qui crie au Ciel, conjurant et invoquant la miséricorde. »

Enfin, il m’en souvient, et je crois l’entendre encore, dans nos derniers entretiens, le P. Olivaint me faisait part de ses projets et de l’attitude à prendre, si on venait à le saisir et à l’interpeller : « Avant tout, me disait-il, je veux me poser sur mon terrain et me donner pour ce que je suis : citoyen français sans doute, mais prêtre, mais jésuite ; car c’est sous ce dernier titre que je vis et que je veux mourir. — Soit, lui fut-il répondu, moriamur in simplicitate nostra ; s’il faut mourir, tant qu’à faire, mourons tout entier et tombons tout d’une pièce. »

Constant avec lui-même, le P. Olivaint, au seuil de la Conciergerie, avait décliné tous ses titres d’une voix ferme et sonore : « Pierre Olivaint, prêtre et jésuite. »

C’est bien ! ô mon Père ; maintenant encore un peu, et la palme est à vous.

Le 26 mai tombait juste un vendredi ; le jour ne pouvait être mieux choisi ; aussi bien, cette fois, la mort allait être accompagnée d’une passion pleine d’ignominie et de souffrances. Les victimes auront à marcher et à gravir, pour aller trouver bien loin leur calvaire.

Le temps était à la pluie. Pour la récréation du milieu du jour, on ne permit point aux prisonniers de descendre dans le chemin de ronde, mais seulement de se promener dans le corridor même, au milieu de leurs cellules.

Tout à coup apparaît un délégué de la Commune ; il s’avance d’un air dégagé, tenant une liste à la main, et va se placer au milieu du corridor, dans un espace occupant la largeur de deux cellules et laissé libre pour donner du jour à l’intérieur.

Tous les prisonniers sont groupés en face.

Le personnage officiel annonce tout d’abord, comme une chose toute simple, qu’il lui faut quinze noms, ni plus ni moins ; à chacun maintenant de répondre à l’appel du sien.

Le P. Olivaint est appelé le premier : « Présent, » dit-il aussitôt en traversant le corridor ; il va se placer vis-à-vis des prisonniers pour commencer la rangée des victimes.

Le P. Caubert, nommé le second, au lieu de répondre immédiatement, rentre dans sa cellule pour y prendre quelque objet, peut-être le divin viatique à l’entrée de la voie douloureuse. Le triste héraut de la Commune lève la tête, et se donnant un air plaisant : « Mais, Messieurs, dit-il, je vous en prie, ne soyez donc pas effrayés. — Et quand nous le serions, lui répond un jeune prêtre, certes avec vous nous sommes bien payés pour cela. » Après un instant, le P. Caubert reparut et alla tranquillement reprendre sa place près du P. Olivaint.

Le nom du P. de Bengy, le troisième sur la liste, mal écrit, fut encore plus mal prononcé. Il se contenta de répondre avec un naturel parfait : « Si vous voulez dire de Bengy, c’est moi, me voici. »

L’appel terminé, comme les condamnés demandaient à passer d’abord dans leurs cellules pour faire en toute hâte quelques préparatifs de départ (plusieurs étaient en pantoufles et sans chapeau) : « Non, non, leur fut-il répondu, pour ce qui vous reste à faire, vous êtes bien comme cela. Suivez-moi, descendons au greffe, et partons. »

Aux quinze victimes recueillies dans le corridor du premier étage de la quatrième division, on en ajouta de nouvelles, prélevées sur les autres sections de la Roquette, et on en obtint ainsi une cinquantaine, chiffre exigé par la Commune.

On partit. Le P. Olivaint s’aperçut alors qu’il avait encore à la main son bréviaire. Arrivé à la porte extérieure de la prison, il comprit que désormais il n’en aurait plus besoin, et, sans doute pour le soustraire à une profanation, il le présenta au brave concierge de la maison, en lui disant : « Tenez, mon ami, voici mon livre. » Celui-ci l’accepta, mais un capitaine de la garde nationale le lui arracha aussitôt des mains et le jeta au feu. Le concierge l’en retira, dès qu’il fut délivré de la surveillance de ces misérables. Il voulait le garder comme une relique et repoussa les offres séduisantes d’un haut personnage qui lui enviait la possession de ce pieux trésor. Mais, depuis, il s’en est défait en notre faveur, sans qu’il fût possible de lui faire accepter aucune gratification. C’est bien le grand bréviaire in-4° que nous connaissions ; nous le conservons à la rue de Sèvres, à moitié brûlé, mais d’autant plus précieux pour les frères du P. Olivaint.

Cependant les détenus qui restaient encore dans la prison avaient beau prêter l’oreille aux fenêtres de leurs cellules ; aucune détonation ne vint leur annoncer qu’un second holocauste était consommé. On leur apprit bientôt que l’exécution devait se faire à Belleville.

On se demande la raison de cette mesure, et pourquoi donc aller si loin ?

Était-ce pour relever le moral des combattants dans ces derniers retranchements de l’insurrection, en transformant les otages en prisonniers et en faisant croire encore à une victoire au milieu même de sa défaite ? Était-ce pour surexciter les passions extrêmes ? Car le peuple s’enivre de la vapeur du sang. N’était-ce point seulement pour prolonger l’agonie avant le supplice ? Les membres seuls de la Commune pourraient vous répondre. Mais la seconde hypothèse serait la plus admissible, s’il est vrai que, le convoi des prisonniers une fois arrivé à Belleville, un homme, monté sur une charrette, un drapeau rouge à la main, ait prononcé ces paroles : « Citoyens, le dévouement de la population mérite une récompense. Voilà des otages que nous vous amenons pour vous payer de vos longs sacrifices. »

Ici quelques indications topographiques sont indispensables ; nous serons ainsi nous-mêmes sur le théâtre du crime et nous pourrons assister au drame sanglant de la rue Haxo. Il y a loin, bien loin, de la Roquette jusque-là, trois kilomètres peut-être, et il ne faut pas moins de trois quarts d’heure pour franchir cet intervalle. Le chemin est presque d’un bout à l’autre montant et même rapide. Dans ces quartiers extrêmes, les rues fourmillent de peuple : Belleville, simple faubourg, est une vraie ville de 55,000 habitants, entre la Villette qui en compte 51,000 et Ménilmontant qui en a plus de 40,000.

Nous avons à suivre cet itinéraire, facile à tracer sur une carte de Paris. En sortant de la prison, qu’on prenne à droite la rue de la Roquette jusqu’au cimetière du Père-Lachaise, puis le boulevard, puis la chaussée de Ménilmontant, jusqu’au boulevard Puebla ; qu’on suive ce boulevard jusqu’à l’intersection de la rue des Rigolles, pour aboutir à la rue de Belleville près la mairie du vingtième arrondissement ; après avoir encore marché longtemps dans cette dernière rue, on rencontrera la rue Haxo ; qu’on tourne à droite, et on arrive au n° 85 ; là est la cité Vincennes, sur le plateau de Saint-Fargeau, entre Belleville et Ménilmontant.

La cité Vincennes, selon l’usage reçu, est séparée de la rue Haxo par une grille qui reste ouverte pendant le jour. Après avoir traversé un espace bordé de maisonnettes et de petits jardins potagers, on arrive dans une grande cour, en face d’un bâtiment assez vaste quoique de médiocre apparence, lequel avait servi à l’état-major du deuxième secteur pendant le siège de Paris et était devenu un quartier-général depuis l’insurrection parisienne. Au delà, sur la gauche, on pénètre dans une espèce de verger ou de terrain vague, où l’on aperçoit un espace oblong, découvert, mais fermé au fond, sur le côté qui longe la rue du Borrégo, par de hautes murailles, et en avant par un simple mur de soubassement, destiné sans doute à supporter un treillis. C’est une salle de bal champêtre en construction. Il y a bien loin, mais pas si loin qu’on pourrait le croire, de la destination de ce local à son usage. Enfin, au milieu de ce terrain inégal et encore encombré de matériaux en désordre, s’ouvre un soupirail carré donnant sur une future fosse d’aisance.

Reprenons le fil de notre récit.

Le cortége sortait de la Roquette et se mettait en mouvement un peu après quatre heures, puisqu’à quatre heures et demie il défilait déjà sur la chaussée Ménilmontant. En tête, à cinquante pas en avant, marchait un garde, tête nue, qui annonçait à haute voix qu’on amenait là des gens désarmés, des Versaillais faits prisonniers le matin à la Bastille, et qui recommandait aux citoyens le calme de la force et la dignité de la victoire. Venaient ensuite les condamnés, à la file et deux à deux, ayant l’air très calme. On leur assurait qu’ils étaient seulement transférés dans un lieu plus sûr que la Roquette et qu’il ne leur serait fait aucun mal. Heureux en vérité ceux qui avaient mis ailleurs leur confiance ! Dans ce long convoi, on ne remarquait qu’un petit nombre de prêtres en soutane., quatre ou cinq environ ; les autres étaient revêtus de l’habit laïque. L’escorte, à l’entour et en arrière, se composait de cent cinquante hommes armés, gardes nationaux du 173e bataillon, auxquels s’étaient joints, pour une si belle occasion, des Enfants perdus de Bergeret et d’autres bandits de tous les noms.

D’abord, sur le passage du cortège, soit consternation, soit panique, les boutiques et les fenêtres se fermaient ; mais la scène changea bientôt. A la hauteur du boulevard Puebla, les femmes et les enfants accourent, affluent, enveloppent les rangs et poursuivent les victimes d’imprécations et de mille cris de mort. Les héroïnes de la Commune vont faire désormais en grande partie les frais de l’horrible expédition. Où sont maintenant ces vierges modestes et dévouées, que nous avons rencontrées naguère apportant à nos chers captifs le pain de la terre et le pain du ciel ? La religion élève la femme au-dessus de son sexe, et quelque fois même au-dessus du nôtre ; l’impiété la dégrade toujours et la ravale au-dessous même de la nature. Nous n’avons plus que des bacchantes, ivres de luxure et altérées de carnage, vraies furies, le blasphème à la bouche et le revolver au poing. La foule grossissait toujours, la presse devenait extrême ; les gardes avaient à lutter pour protéger les victimes, non contre les insultes, mais contre les dernières violences.

On parvint à la rue de Belleville entre l’église et la mairie du vingtième arrondissement. Là, le cortège fait une halte, et comme les cris du peuple deviennent plus menaçants, on est au moment d’en venir sans plus tarder au dénoûment. Cependant on poursuit la marche, et pour couvrir un peu les clameurs de la foule, ou pour donner plus de solennité à l’action, on ajoute au cortège une musique militaire ; des clairons, accompagnés de tambour, exécutent des fanfares, et l’on va au supplice comme on irait à un spectacle. Les victimes suivaient deux par deux, ayant de chaque côté deux gardes nationaux, la baïonnette au bout du fusil. Les gendarmes marchaient les premiers.

Mais ne puis-je donc plus, au milieu de cette effroyable mêlée, entrevoir encore une fois mes frères qui vont mourir ? Des témoins oculaires ont remarqué et m’ont signalé dans les rangs des victimes un prêtre donnant le bras à un laïque, qui paraissait exténué de fatigue. Ah ! je les reconnais parfaitement tous deux : le P. Caubert, dont le courage était plus grand que les forces, s’appuyait sur le bras du P. Olivaint, son supérieur, son frère et son ami. Insoucieux du bruit et de la foule, ils priaient et conversaient doucement, comme s’ils avaient été seuls, et sans doute ils parlaient encore de la famille qu’ils laissaient et déjà de celle qu’ils allaient trouver au ciel.

Bien près d’eux marchait le P. de Bengy, la tête haute toujours et le cœur au large.

Avant d’arriver à la rue Haxo, il y eut encore un arrêt et un moment d’hésitation. On vint à rencontrer une barricade armée d’une mitrailleuse.

Il fut aussitôt question de tout finir d’un seul coup. Mais on se ravise ; on est enfin au terme, près de l’entrée de la cité Vincennes. Le passage est étroit, la foule énorme et plus furieuse à mesure que le dénoûment est plus proche. Là même, un vieux prêtre, qui avait peine à suivre, est violemment arraché au triste cortège, tué par une femme d’un coup de revolver et traîné jusqu’au lieu de l’exécution générale.

Déjà tout cet espace voisin que nous avons décrit était occupé, envahi par les hommes armés, les femmes et les enfants. On fait entrer les cinquante victimes, on les pousse brutalement dans cette malheureuse salle de bal, et on les accule pêle-mêle contre le grand mur du fond. Un instant deux officiers couverts de galons veulent s’interposer et gagner du temps ; mais violemment interpellés, menacés eux-mêmes d’être fusillés avant tous les autres, ils n’échappent à la mort que par la fuite.

Alors, vers six heures du soir, il se passa dans la cité Vincennes une dernière scène absolument indescriptible, non pas une exécution, mais une" tuerie. On ne fusillait pas, on massacrait, et les odieuses femmes en firent presque autant que les hommes. Ce fut, dit-on, une cantinière qui donna le signal du massacre, en faisant feu la première. Aussitôt les armes furent déchargées les unes après les autres ; il y eut ensuite un semblant de feu de peloton, mais mal nourri. Les femmes, montées en foule sur le mur d’enceinte, acclamaient les meurtriers et insultaient aux victimes. Sans pouvoir rien distinguer, on entendait tout à la fois les détonations multipliées de revolvers dominant le pétillement des chassepots, les vociférations des bourreaux et les gémissements des victimes. Le grand tumulte dura environ un quart d’heure ; vers sept heures tout était fini. Assez longtemps on s’acharne même sur les morts, qui restèrent ainsi étendus sur le sol jusqu’au lendemain. Ce fut le samedi qu’on les précipita à tout hasard dans l’ignoble caveau.

Oh ! notre Père, qui êtes dans les deux, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font !

Peu de jours après, nous visitions ce théâtre d’un grand crime, redevenu silencieux et désert ; nous contemplions d’un œil morne ce sol témoin muet de tant d’agonies, ce grand mur du fond criblé de balles et tacheté de sang, et cet horrible trou béant au milieu 1 Mais aussitôt, corrigeant l’impression de la nature et relevant nos pensées par la foi : Le supplice, nous disions-nous, n’a été qu’un martyre, et déjà l’expiation a couvert le crime.

Frères bien-aimés, nous avons pleuré sur vous tant que vous n’aviez pas fini de combattre ; nous ne pleurons plus depuis que vous avez commencé à triompher ; et sur ce sépulcre étrange, et pourtant glorieux, où vous avez reposé trois jours, nous déposerons une palme en souvenir autant qu’en espérance.

 

 

EPILOGUE

———

 

LA Commune se réservait une nouvelle et dernière hécatombe pour la journée du 27 mai ; samedi, veille de la Pentecôte, enfin on devait vider la prison. Mais le sang innocent avait déjà coulé deux fois , et comme le P. Olivaint l’avait annoncé, presque aussitôt il se fit une éclaircie dans le ciel et un apaisement sur la terre. Le samedi 27, la victoire était décidée, et le dimanche 28, fête de la Pentecôte, elle fut consommée. Il n’y avait plus de Commune ; Paris se voyait rendu à lui-même et à la France. Il est vrai, quatre victimes encore, et dans le nombre Mgr Surat, premier vicaire-général du diocèse, trop tôt sorti dans la soirée du 27, tombèrent sous les murs mêmes de la Roquette. Mais le lendemain matin, la division du général Bruat s’emparait de la position ; les portes s’ouvrent et cent soixante-neuf otages retrouvent la liberté et la vie.

Après avoir sauvé les survivants, on s’occupa de retrouver les morts.

Nos troupes, déjà maîtresses de la Roquette, venaient à peine d’occuper le cimetière du Père-Lachaise : des coups de feu isolés partaient encore çà et là, et déjà, vers huit heures du matin, une fouille était dirigée dans la tranchée ouverte à l’angle sud-est, tout à fait contre le mur d’enceinte. On ne tarda pas à découvrir, sous un mètre cinquante de terre détrempée par les pluies récentes, les corps des six victimes, rangés en travers, trois à trois, pied contre pied, et à moitié superposés les uns aux autres, pour ménager la place dans la fosse commune ; d’un côté Mgr l’Archevêque, le P. Ducoudray et le P. Clerc ; de l’autre vis-à-vis, M. Bonjean, M. Deguerry et M. Allard. Les vêtements, souillés d’une boue sanglante, avaient été lacérés ; les corps, quoique très-maltraités, restaient encore parfaitement reconnaissables. On les mit aussitôt dans des cercueils provisoires : M. Bonjean et M. Allard furent laissés dans la chapelle même du cimetière ; et sous une escorte d’honneur et de sûreté, Mgr l’Archevêque et M. Deguerry furent transportés à l’archevêché rue de Grenelle, et les PP. Ducoudray et Clerc à notre maison de la rue de Sèvres.

La reconnaissance à Belleville fut bien plus laborieuse. Dès le dimanche, un vicaire de Belleville, M. l’abbé Raymond, accompagné du président de la fabrique de la paroisse, M. Chételat, s’était porté à la rue Haxo. Averti par la rumeur publique qu’on y avait massacré des otages, il eut assez de peine à découvrir l’endroit où reposaient leurs corps. Mais bientôt il arriva à l’entrée de la fosse, fermée par un petit volet. Les exhalaisons cadavériques qui en sortaient ne laissèrent plus de doutes à M. Raymond ; la planche une fois soulevée, les corps apparurent. A sa prière, le commandant d’un poste voisin fit placer une sentinelle pour garder les restes précieux qui venaient d’être découverts. Avant de procéder à l’exhumation, il fallait se munir d’autorisations ; on remit au lendemain à terminer la triste cérémonie.

Le lundi vers midi, M. l’abbé Raymond retourna sur le lieu du massacre ; il y trouva deux de nos Pères : le P. Bazin, sauvé la veille de la Roquette, et le P. Foulongne ; M. Lauras, chef au contentieux de la compagnie du chemin de fer d’Orléans, et M. le docteur Henri Colombel, l’un beau-frère et l’autre ami du P. Caubert.

Vers quatre heures, tous les préparatifs étaient terminés. Il arriva en ce moment quelques officiers des volontaires de la Seine, dont le courage fut du plus grand secours. Il s’agissait maintenant d’extraire et de reconnaître l’une après l’autre les cinquante victimes amoncelées dans l’horrible fosse. Une nouvelle ouverture est pratiquée dans la voûte ; on y introduit une échelle qui porte sur le sol, et l’intrépide docteur Colombel, le lieutenant Valin et ses braves camarades pénètrent et travaillent dans ce gouffre de mort, où il y a déjà une fermentation de trois jours et trois nuits. Voilà donc tous ces corps rangés à terre et rendus au jour, mais si défigurés par le supplice qu’à peine conservent-ils encore une forme humaine, et ce n’est qu’à l’aide des vêtements ou de quelque autre signe accessoire qu’on peut constater l’identité des personnes. C’est ainsi seulement qu’on put reconnaître les PP. Olivaint, Caubert et de Bengy, et le lundi 29 mai, entre neuf et dix heures du soir, trois nouveaux cercueils furent amenés à la rue de Sèvres : les ‘deux autres les y attendaient dans la chapelle dédiée aux saints Martyrs.

Le jour même, je revenais à Paris. C’était la veille seulement, 28 mai, vers le milieu du jour, que nous arrivait par dépêche à Versailles la nouvelle de la double catastrophe du 24 et du 26. Le P. Bazin, sortant de la Roquette, vint bientôt la confirmer. Nous demandons immédiatement et nous obtenons la permission de rentrer à Paris pour affaire urgente. A travers les ruines encore fumantes nous courons à la rue de Sèvres. Le P. Lefebvre, fidèle gardien, tenait encore le guichet de la maison abandonnée. Presque aussitôt et comme par enchantement, les frères séparés et dispersés se rallient sous le toit commun, avec une douce joie, mêlée d’une amère tristesse. Que de vides et quels vides parmi nous !

La journée du lendemain fut tout entière consacrée à divers préparatifs.

Enfin, le mercredi 31 mai, eut lieu la suprême cérémonie, avec la solennité que comportaient la simplicité de nos usages et le malheur des temps. Au moins l’église du Jésus, fermée, comme tant d’autres, depuis près de deux mois, se rouvrit-elle sous les auspices du martyre. Elle se remplit aussi, et beaucoup de larmes attestèrent que les victimes avaient beaucoup d’amis. Quatre cercueils étaient rangés sur des estrades dans la partie basse du chœur, recouverts d’un drap et portant chacun la couronne d’immortelles si bien méritée ; le cinquième avait été introduit sous un catafalque placé en avant dans la nef. Le vaste chœur était rempli de prêtres et de religieux, qui reparaissaient à la lumière comme au sortir des catacombes, de députés venus exprès de Versailles et d’officiers qui se disaient encore les enfants du P. Olivaint et du P. Ducoudray. Après l’office psalmodié, je montai au saint autel et avant le saint sacrifice je réunis ces cinq noms : Pierre, Léon, Jean, Alexis et Anatole, associés ensemble par la mort et devenus inséparables dans la vraie vie. Le vénérable M. Hamon, curé de Saint-Sulpice, voulut bien, avant la cérémonie de l’absoute, adresser à l’assistance une vive et pieuse allocution. Mais le sang des martyrs ne parlait-il pas bien haut lui-même ?

Un touchant épisode vint clore la douloureuse cérémonie du Mont-Parnasse. Une grande foule pieusement sympathique avait suivi le cortége jusqu’au cimetière où les corps allaient être déposés au moins pour un temps ; tous les rites sacrés étaient accomplis ; un jeune homme, un ancien élève de Vaugirard, demande à parler au nom de ses amis de collège. Certes, il en avait le droit. M. Eugène de Germiny, aujourd’hui avocat au barreau de Paris, avait dû être, s’il en eût été besoin, l’avocat du P. Olivaint ; et je ne sais lequel aurait été plus glorieux pour celui-ci d’être défendu par un de ses fils, ou pour celui-là de défendre son père. Mais on l’a vu, à la Conciergerie il n’y eut pas même d’accusateur ; à Mazas il n’y eut pas même de juge ; il n’y eut que des bourreaux à la Roquette, Au lieu d’un plaidoyer, M. Eugène de Germiny n’eut plus à prononcer qu’une oraison funèbre. Il s’avança au bord du caveau où cinq cercueils venaient de descendre, et tout pâle, tremblant d’émotion, il adressa ces adieux aux amis de son enfance :

« MES RÉVÉRENDS PÈRES,

« MESSIEURS,

« Peut-être vos larmes n’eussent-elles demandé que le recueillement et le silence. Mais ces hommes qui sont là, ces prêtres, ces compagnons de Jésus, ce sont eux qui m’ont élevé. Les anciens élèves des Jésuites ne me pardonneraient pas, si, en un pareil moment, je taisais notre reconnaissance et nos regrets ; et pour moi, à l’instant où je vais me séparer de mes anciens maîtres, je ne peux pas, non, je ne peux pas m’en aller sans leur parler encore une fois.

« Ah ! Messieurs, ceux que vous pleurez ici, ce sont des victimes de nos discordes civiles, des religieux, des parents, des amis. Mais nous !... nous venons pleurer des hommes qui ont été tués pour nous, à cause de nous.

« Ce qu’ils voulaient en effet, ces pauvres Pères, le but qu’ils poursuivaient, c’était de former pour la France une jeunesse chrétienne.

« Ils savaient que si, dans le cœur d’un enfant, on trouve innés pour ainsi dire l’amour de la famille et l’amour de la patrie, tout cela est bien faible, bien capricieux, bien fragile, sans l’amour de Dieu ; et alors, au matin de notre vie, ils nous avaient reçus des mains de nos parents, pour fortifier par des principes ce qui n’était en nous que des instincts, pour nous rendre capables un jour de dévouement, en nous apprenant la loi, sévère et consolante à la fois, du sacrifice.

« Mais, en face de nos maîtres, au milieu des déchirements de notre malheureux pays, des hommes se sont rencontrés capables, eux, de tous les crimes. Ces hommes se sont dit : « Pour que la société nous soit une proie facile, il nous faut une société sans Dieu. » Et se sentant les plus forts, pendant quelques heures, ils ont tué ceux qui préparaient à la France une race de chrétiens.

« Oui, c’est pour cela qu’ils sont venus chercher de pauvres religieux dans leurs cellules, et qu’ils les ont retenus prisonniers pendant six semaines. Ils ne les traduisaient pas devant un tribunal quelconque, car (l’un d’eux l’avait avoué) ils n’auraient su de quoi les accuser ; seulement, parfois ils les interrogeaient pour avoir occasion de les insulter. — Mais jugez-les donc, leur disait-on encore il n’y a que quelques jours. — Oh ! non, répondaient-ils hypocritement, nous voulons auparavant laisser se calmer les passions populaires. — Et puis, ils sont venus les saisir, pour fusiller les uns à la porte de la prison, pour massacrer les autres au loin, après les avoir exposés aux huées et aux insultes de la foule. A tous ils ont infligé de tels traitements, que lorsque, après avoir examiné les cinquante victimes, on retrouva les dépouilles des pauvres Pères, on put compter les coups de crosse qui leur avaient brisé le crâne, découvrir la place où la balle les avait frappés, celle où les baïon- nettes les avaient atteints ; on vit toutes les traces de leur cruel martyre ; mais on put à peine reconnaître leurs traits, « Ah ! vous comprenez bien, Messieurs, qu’en face de ces hommes qui ont souffert tout cela pour nous, nos gémissements aient le droit de se faire entendre, et que nous serions bien ingrats si nous pouvions les retenir.

« Adieu donc, ô vous qui nous avez élevés ! adieu ! vous qui avez été pour nous ce que les apôtres étaient pour les premiers chrétiens. Ils s’en allaient répandant la bonne nouvelle et la bonne semence, quittant toutes les joies légitimes d’ici-bas, formant partout des générations de fidèles ; puis, un jour, ceux-ci apprenaient que la dent des bêtes fauves avait déchiré l’homme de Dieu qui les avait évangélisés, et l’acte sanglant de la foi des maîtres assurait la foi naissante dans l’âme des disciples. Vous avez fait de même. Pour mieux nous élever, pour mieux nous aimer, vous vous étiez sevrés de toutes les affections du monde. Vous ne vous réserviez même pas cette joie du père de famille qui, à la fn de sa vie, se console et se repose des soins que demanda l’éducation de ses enfants, en s’entourant de leur reconnaissante tendresse ; car, quand vous aviez fait de nous des hommes et des chrétiens, vous vous sépariez de nous, nous donnant à cette société si souvent ingrate envers vous. Et voici qu’aujourd’hui, par votre martyre, vous mettez le sceau à notre éducation ; voici que nous sommes fortifiés dans la foi par votre sang versé pour la foi, comme les premiers chrétiens par le sang de leurs apôtres.

« Adieu ! ô vous que nous aurions tous voulu sauver !

« O mon Père, vous qui avez été plus spécialement mon maître, vous qui dirigiez le collége de Vaugirard, quand j’y étais élève, si vos bourreaux avaient conservé quelque semblant de justice, vous n’auriez pas comparu devant eux, sans trouver parmi nous un défenseur.

« Et vous, qui avez élevé tant d’officiers chrétiens pour l’armée française (que tous les anciens élèves des Jésuites me laissent être leur interprète !), parmi ces soldats qui entraient dans Paris, pour y rétablir l’ordre et la paix, il y en avait qui furent vos enfants et qui, pensant à vous, s’élançaient avec plus d’ardeur au-devant du danger, bravaient la mort, se hâtaient, dans l’espérance d’arriver encore à temps pour vous sauver. Hélas ! hélas ! désirs impuissants ! notre dévouement n’a rien pu ! Et pour nous résigner dans le désespoir de nos cœurs déchirés, nous ne pouvons que nous rappeler les derniers mots tracés par la main d’un d’entre vous : « Que la volonté du « Seigneur soit bénie ! »

« Adieu ! une dernière fois, adieu !

« Mais, que ce dernier mot ne soit pas trop plein de tristesse. Vous nous avez appris à élever nos âmes, à porter plus haut nos cœurs ; et, quand je cherche dans ce tombeau où vous êtes descendus, quelque écho de ma voix, je vous entends me renvoyer la parole que je vous adresse, oui, je vous entends me dire, à votre tour : A Dieu ! et je comprends que ce mot doit nous consoler. Oui, vous êtes auprès de ce Dieu dont vous avez entretenu notre enfance ; c’est auprès de ce Dieu que vous nous donnez rendez-vous, lorsqu’à l’heure de notre jeunesse, nous venons soulager notre douleur, en pleurant sur vos cercueils. Ah ! ce souvenir nous restera ; au déclin de notre vie, nous en garderons encore la mémoire. Oui, toujours, nous nous souviendrons du rendez-vous que vous nous donnez, où vous nous attendez déjà, et je vous jure que nous y serons fidèles !... Adieu ! »

Maintenant, après les derniers devoirs rendus et le dernier hommage de tous ces jeunes hommes, que je puis encore et toujours nommer nos enfants, ne faudrait-il pas rapporter comme un témoignage de nos amis, ces lettres sans nombre, venues non-seulement de toutes les parties de la France, mais de tous les pays de l’Europe ? On croit entendre un long cri de douleur. Je veux du moins en citer une ; car il convient, après tout, de laisser la parole au Père de toute la famille religieuse ; il sait bien aussi pleurer ses fils qui ne sont plus, et il peut seul, avec Dieu, consoler ceux qui leur survivent. Je donne le texte latin et la traduction :

« Romæ, 1 jun. 1871.

« Reverende et carissime Pater,

« Pax Christi.

« Accepi hodie litteras Reverentiæ Vestræ d. 28 maji, quæ timorem quem ultimo tempore in corde habebamus, confirmarunt : Dominus dedit, Dominus abstulit, sit nomen Domini benedictum ! Ex me ipso metiri possum quid tu sentias, carissime Pater. Omnes preces, omnia sacrificia quæ poteram, ultimo tempore pro vobis vestrisque rebus Deo offerebam. Verum non fuit voluntas Dei, ut dilectissimos illos Patres nobis conservaret ; victimas habere voluit, quo Majestas sua tot flagitiis irritata placaretur. Et nihil nobis superest, nisi ut divinæ voluntati nos subjiciamus. Pro salute Galliæ vitam suam dederunt ; nos quidem in terris multum perdidisse videmur, sed Deus, qui dives est in misericordia, aliis modis retribuere potest, et pastor æternus pusillum gregem suum non deseret. Oculos ergo et cor nostrum elevemus ad Deum, qui propter illos ipsos, quos ex Societate nostra in holocaustum poposcit, nostri miserebitur. Audio etiam Patres nostros egregium charitatis et devotionis exemplum usque ad ultimum vitæ momentum dedisse, de quo misericordissimo Deo gratias agere debemus, et eo majores gratias nobis sperare possumus. Unde, carissime Pater, Dei judicia in humilitate adoremus et ejus providentiæ nos committamus.

« Ego quidem vestri semper memor sum in orationibus, ut Deus omnia vestra bene disponat. Video adhuc multas difficultates et gravia pericula ; sed in manu Domini sumus. Et qui habitat in adjutorio Altissimi, in protectione Dei cœli commorabitur.

« Dominus Reverentiæ Vestræ et sociis omnibus benedicat et me sanctissimis sacrificiis commendo.

« Reverentiæ Vestræ servus in Christo,

« Petrus Beckx, S. J. »

 

 

 « Rome, le 1er juin 1871.

Mon Révérend et bien cher Père,

« La paix de N. S.

 

« Je reçois aujourd’hui votre lettre du 28 mai, qui confirme toutes nos craintes. Le Seigneur nous les avait donnés ; le Seigneur nous les a enlevés ; que le nom du Seigneur soit béni ! Je puis assez comprendre par moi-même ce que vous ressentez, mon bien cher Père. Toutes les prières et tous les saints sacrifices dont je pouvais disposer, je les offrais pour vous à Dieu dans ces derniers temps. Mais sa volonté n’a pas été de nous conserver ces bien-aimés Pères ; il lui a plu de les prendre pour victimes, afin d’apaiser sa divine Majesté irritée par tant de crimes, et il ne nous reste plus qu’à nous soumettre à ses adorables conseils. Ils ont donné leur vie pour le salut de la France. Nous parais- sons, il est vrai, avoir beaucoup perdu sur la terre, mais Dieu, qui est riche en miséricorde, aura d’autres moyens de nous dédommager, et l’éternel Pasteur n’abandonnera pas son petit troupeau. Élevons donc vers Dieu nos yeux et nos cœurs ; grâce à ces dignes enfants de la Compagnie qu’il nous a demandés en holocauste, il aura pitié de nous. Je sais encore que nos Pères ont donné jusqu’au dernier moment de leur vie de grands exemples d’amour de Dieu et du prochain ; nous devons en remercier l’infinie bonté de Notre Seigneur, et pour nous c’est un titre de plus pour espérer de nouvelles grâces. Ainsi donc, mon bien cher Père, adorons humblement les jugements de Dieu et confions-nous à sa Providence.

« Quant à moi, je me souviens sans cesse de vous dans mes prières, afin que Dieu dispose bien tout ce qui vous intéresse. Je vois encore de nombreuses difficultés et de grands dangers ; mais nous sommes dans la main du Seigneur. Et celui qui habite dans le secours du Très-Haut demeurera sous la protection du Dieu du ciel.

« Que Notre Seigneur vous bénisse et tous vos compagnons. Je me recommande à vos saints sacrifices.

« De Votre Révérence,

« Le serviteur en Jésus-Christ,

« Pierre Beckx, S. J. »

Cette lettre est de la main du Très-Révérend Père général de la Compagnie et toute du cœur de saint Ignace lui-même.

 

Pour moi, après avoir recueilli, avec un fraternel amour, les actes et comme les reliques de mes frères immolés, je ne sais plus que rappeler leur sainte et noble devise : Ibant gaudentes ! Oh ! comme avec elle en effet on va vite et comme on va haut ! Elle était vraie déjà au commencement, sur leurs lèvres ; combien plus, à la fin, ne l’est-elle pas dans leur cœur î Alors elle présageait le martyre, et maintenant elle le couronne. Oui, en vérité, si forte est la charité de Jésus-Christ, si douce l’espérance du ciel, qu’ils allaient, heureux de souffrir et de mourir pour l’amour de Jésus : Ibant gaudentes, quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati ; mais, j’ose le penser et l’écrire, ils sont revenus bien plus heureux de n’avoir plus qu’à jouir encore, et toujours, de la gloire de Jésus.

Frères, vous n’êtes plus en ce monde, mais nous y sommes encore, et nous sommes tous de la Compagnie de Jésus. Nous nous aimions beaucoup ; aimons-nous à jamais les uns les autres. Nous vous félicitons de votre victoire, assistez-nous dans nos combats. Nous aussi, nous ferons de votre devise la nôtre : Ibant gaudentes ! Nous vous suivrons pour vous rejoindre, et avec l’allégresse de l’espérance et de l’amour, par le Calvaire nous irons au Ciel , où vous nous attendez.

 

 

APPENDICE

————

 

CE n’était pas, je l’avoue, sans un certain regret de la part de leurs frères, que les victimes avaient été ensevelies dans le caveau commun au cimetière du Mont-Parnasse. Il semblait que quelque dérogation à la coutume eût pu être faite en faveur des précieuses dépouilles de ceux qui avaient souffert généreusement la mort pour Notre Seigneur. Dès le moment où elles furent déposées à la rue de Sèvres, on avait pensé que leur place était dans notre chapelle. Diverses considérations empêchèrent de donner suite à ce projet, du moins à cette époque ; mais on s’était promis de ne pas l’abandonner. En effet, de nombreuses et pres- santes démarches furent faites auprès de ceux qui seuls pouvaient autoriser l’exhumation des cadavres et leur translation dans notre église. Pleine de bienveillance et de sympathie, l’autorité supérieure crut devoir, dans les circonstances présentes, déférer à nos vœux et à ceux de nos amis.

La permission une fois accordée, on prépara dans notre église cinq caveaux juxtaposés, Où les creuser ? La place paraissait indiquée dans la chapelle qui se trouve la première à droite en entrant. Dédiée aux saints martyrs du Japon et aux autres martyrs de la Compagnie, cette chapelle revendiquait ce précieux dépôt. C’est là que reposent nos frères, dans l’attente de la résurrection glorieuse. Des dalles de marbre blanc recouvrent l’entrée des caveaux, et sur ces dalles des inscriptions marquent la place qu’occupe chacune des victimes. Elles sont conçues dans les termes suivants :

DVM SVB ALTARI DEI PONVNTVR

REQVIESCVNT HOC LOCO OSSA

PETRI OLIVAINT PARISII

PRESBYTERI SOCIETATIS IESV

HVIC DOMVI PRAEFECTI

VIXIT ANNOS LV MENSES III DIES IV

PRO PIETATE MORTEM OPPETIIT

VII KAL. IVN. A. D. MDCCCLXXI

 

HOC LOCO DEPOSITA SVNT

OSSA ET RELIQVIAE

IOANNIS CAVBERT

PRESBYTERI SOCIETATIS IESV

NATVS PARISIIS XIII KAL. AVG. A. D. MDCCCXI

ODIO PIETATIS OCCISVS EST

VII KAL. IVN. A. D. MDCCCLXXI

 

HIC JACET IN PACE ALEXIVS CLERC

DOMO PARISIIS

PRESBYTER SOCIETATIS IESV

NATVS ANNOS LI MENSES V DIES XIII

LIBENS FVSO SANGVINE FIDEM SIGNAVIT

IX KAL. IVN. A. D. MDCCCLXXI

 

LOCVS LEONIS DVCOVDRAY

PRESBYTERI SOCIETATIS IESV

ET RECTORIS SCHOLAE GENOVEFIANAE

NATVS LAVALII PRID. NON. MAIAS A. D. MDCCCXXVII

VITAM SANCTAM SANCTIORE MORTE CORONAVIT

ODIO NOMINIS IMPIE TRVClDATVS

IX KAL. IVN. A. D. MDCCCLXXI

 

LOCVS SEPVLTVRAE

ANATOLII DE BENGY

ORTV BITVRIGIS

PRESBYTERI SOCIETATIS IESV

QVI QVAM MORTEM IN MILITVM CVRA

A PATRIAE HOSTIBVS NON METVIT

A RELIGIONIS HOSTIBVS FORTITER ACCEPIT

VII KAL. IVNII A. D. MDCCCLXXI

ANNOS NATVS XLVI MENSES VIII DIES VII

 

Par une autre faveur de l’administration, notre maison de la rue de Sèvres s’enrichit d’un nouveau trésor. Les prisonniers de Mazas n’avaient-ils pas, en quelque sorte, sanctifié tous les objets qui avaient été à leur usage pendant leur captivité ? Dans tous les cas, c’étaient de précieuses reliques, dont la possession nous tenait à cœur. Nos vœux furent encore une fois exaucés, et les hamacs, les tables, les tabourets, les bidons, dont s’étaient servis nos frères, sont devenus notre propriété.

La chapelle des martyrs Japonais n’a pas tardé à attirer le pieux concours des fidèles, jaloux de venir implorer ceux qui ont été leurs directeurs dans les voies du salut, leurs consolateurs dans les épreuves de la vie. Il n’est pas temps encore de parler des grâces singulières que plusieurs de ces âmes reconnaissent devoir à ceux qu’ils ont im- plorés. Enfants soumis de l’Église, nous savons qu’elle seule a autorité pour juger de ces faits ; mais nous ne pouvons passer sous silence un événement qui, s’il n’est pas dû à une intercession particulière d’un de nos frères, n’en est pas moins consolant ; d’ailleurs il touche de près à notre récit. Les détails suivants rectifieront ce qu’il y a eu de peu exact dans ceux qu’on a pu donner dans diverses publications.

On sait qu’un des membres de la Commune, Vermorel, après avoir été blessé sur une barricade, fut transporté à Versailles, où il ne tarda pas à succomber. Moins fanatique que ses collègues, il s’était montré plus accessible aux demandes qui lui furent adressées au sujet des prisonniers. Ce fut à lui que le P. Ducoudray dut de recevoir les visites dont nous avons parlé. Ce bienfait ne fut pas perdu.

Quand la gravité de l’état du blessé fut connue, un Père de notre Résidence de Versailles accueillit avec joie la mission de tenter auprès de l’infortuné Vermorel un suprême effort. Un de ses compagnons n’avait pas réussi complétement dans une première visite.

Le 9 juin, le P. Henri de Régnon se présenta à l’hôpital militaire. « J’ai été introduit, racontait-il, dans une cellule gardée, à l’extérieur, par plusieurs factionnaires ; à l’intérieur quatre gendarmes étaient de service et un maréchal des logis se tenait près du lit. Dans le lit en face était couché un membre de la Commune blessé, le nommé Courtin ; près du lit de Vermorel, un autre blessé. Je suis entré seul.

« Vermorel succombait par suite d’une congestion pulmonaire ; il n’avait pas de délire, comme on l’a dit à tort. Je lui ai dit que j’étais Jésuite ; je lui ai parlé du collége de Mongré ; je lui ai rappelé un souvenir d’enfance ; j’ai nommé quelques Pères qu’il avait connus. Il a été sensible à la preuve d’intérêt que je lui donnais. Je lui ai dit mon nom et donné ma carte. Il m’a assuré qu’il ne se confesserait qu’à un membre de la Compagnie, et, soit qu’il se fît illusion sur la gravité de sa situation, soit qu’il prétendît en rester là, il me promit de me revoir quand il serait guéri et libre. Alors je lui ai représenté qu’il allait mourir et que c’était un bonheur pour lui d’avoir à son chevet un ami prêtre. Il se révolta d’abord contre ce qu’il appelait une charade d’intimidation ; il se plaignit ensuite de ce qu’on le regardait comme un réprouvé : « Vous, du moins, ajouta-t-il, vous ne me tenez pas ce langage ! »

« Après une heure d’entretien, je lui ai fait accepter une médaille que je portais à mon cou, et je l’ai quitté, en lui promettant de faire prier pour lui les enfants que je préparais à la première communion, dans une paroisse de la ville. Je l’ai embrassé, et son irritation s’est calmée.

« A l’exercice suivant de la retraite que je donnais à la cathédrale, j’ai fait prier les enfants pour un mourant que je visitais et je suis retourné auprès de Vermorel. Sa mère était près de lui avec quelques sœurs de Saint-Vincent de Paul. Le mal faisait de rapides progrès ; je congédiai ces dernières. Ma première visite ayant suffisamment préparé un entretien sérieux, j’ai voulu profiter des instants qui me semblaient comptés. Je montrais à Vermorel la folie qu’il y aurait à s’obstiner à poser pour la galerie, qui du reste ne s’occupait pas de lui. Il a résisté quelque temps, puis tout à coup il m’a attiré à lui et m’a dit, avec un grand calme, en tenant ma tête près de la sienne : « Eh bien ! mon Père, je vous confie entièrement le salut de mon âme ; traitez-la comme vous traiteriez la vôtre. »

« Combien a duré l’entretien qui a suivi, je ne pourrais le dire. Nous parlions tout haut, les gendarmes entouraient son lit. Je n’avais aucun ordre de la Prévôté, par conséquent je ne pouvais les faire éloigner. Ce qui a semblé toucher le plus Vermorel, c’est ce que je lui ai dit de ma reconnaissance pour les efforts qu’il avait faits pour empêcher le pillage du collége de Vaugirard et pour adoucir la captivité de nos Pères.

« Puis, j’ai ajouté : « Le P. Ducoudray a prié pour vous dans sa prison, il l’a dit, et il prie pour vous encore ; c’est à lui que j’attribue la grâce d’avoir pu pénétrer jusqu’à vous. Nos chers morts doivent être heureux de voir, en ce moment, près de vous un de leurs frères en religion. » A ces paroles il me répondit en pleurant : « Oh ! oui, j’aurais bien voulu les sauver ; mais cela n’empêche pas qu’il ont été assassinés !... »

« Pendant le cours de cette visite, je fis faire au malade plusieurs actes de contrition, qu’il répétait après moi, en me tenant les mains et en baisant un petit crucifix que je lui avais apporté. Je lui ai donné l’absolution à deux reprises. Quand je l’ai quitté, il était calme et me remerciait avec effusion. Nous nous sommes encore embrassés.

« Le soir, vers sept heures, ses dispositions étaient encore les mêmes ; il n’avait pas cessé de baiser ses médailles et son crucifix. Il parlait difficilement. Je lui renouvelai l’absolution.

« Le lendemain matin, quand je suis revenu, j’appris qu’il était mort un peu avant minuit. »

 

 

———<>———

A_de Ponlevoy 1b.png

Le RP Armand de Ponlevoy (1812-1874)