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17/11/2013

La vie du Père Olivaint - Chapitre XVIII

http ://www.archive.org/details/pierreolivaintpOOclai

 

PIERRE OLIVAINT, PRETRE DE LA. COMPAGNIE DE JESUS

 

PAR LE P. CHARLES CLAIR (1890)

 

 

P Olivaint.JPG


CHAPITRE XVIII

L’arrestation.  —  La captivité.  —  La mort.

 

 

Dès le matin, on avait eu soin de retirer de l’église le saint Sacrement ; deux hosties consacrées, devant lesquelles brûlaient deux lampes, étaient gardées pour le moment suprême dans les cellules du P. Olivaint et du P. Lefebvre, son fidèle compagnon. La journée s’achevait, quand on vint annoncer que les gens de la Commune étaient proche ; leur présence venait d’être signalée dans la rue de Sèvres, chez les prêtres de la Mission. A sept heures un quart, on se rendit néanmoins au réfectoire, selon l’usage, pour la collation du carême. Le P. Olivaint s’assit à sa place, mais ne prit rien. Tout à coup il est averti qu’un docteur Goupil, suivi d’un dentiste, nommé Lagrange , se présentait à la tête d’une centaine d’hommes choisis dans ce que le 83e bataillon comptait de pire et de plus exalté. Le Frère François Gautier, avec beaucoup de sang-froid et de présence d’esprit, parlementait à la porte et retenait les importuns visiteurs au parloir. A cette nouvelle, le P. Olivaint et le P. Lefebvre montent à la hâte chez eux, consomment les saintes espèces, et munis du divin viatique, se présentent aux envahisseurs. « Messieurs, dit le délégué de la Commune, vous savez qu’à partir de ce moment vos biens sont confisqués. Je viens faire une perquisition chez vous pour voir si vous n’auriez pas d’armes cachées.  —  Eh, non ! nous n’avons pas d’armes, dit doucement le P. Lefebvre ; vous le savez aussi bien que nous ! » Visiblement embarrassé, le médecin reprit : « Monsieur, si vous n’en avez pas, on en a du moins trouvé chez vos concitoyens (sic) ». Il faisait allusion au collège de la rue Lhomond, où l’on avait cherché vainement des armes et volé des calices.  —  « Du reste, ajouta-t-il, n’ayez pas peur, messieurs, on ne vous fera pas de mal.... Le temps ne me permet pas de faire la visite moi-même ; je délègue le citoyen Lagrange pour y procéder à ma place. » Ce personnage était un homme de haute taille, improvisé commissaire central du quartier. Un autre individu à mine suspecte, petit et laid, affublé d’une écharpe rouge en sautoir et le revolver au poing, apparut tout à coup. « Eh bien, dit-il, commençons. » Goupil, avant de sortir, s’était approché de Lagrange et lui avait dit à voix couverte : « Si vous ne trouvez rien, emmenez-en deux. »

On se mit à visiter la maison. Les chefs de la bande s’avançaient avec précaution, posant des factionnaires à chaque porte, à chaque angle des corridors, comme on eût fait dans une place de guerre. Le P. Olivaint et le P. Lefebvre marchaient auprès d’eux, entouré par les gardes nationaux. On visita la sacristie. Le petit homme au revolver, qui semblait un échappé de séminaire, était fort au courant de toute chose : « Voici une étole, disait-il ; voilà une chasuble... oh ! je sais ce que c’est ! » En entrant dans l’église, les citoyens délégués déclarèrent fièrement que ce n’était pas la peine d’ôter leurs chapeaux. Les fédérés jetaient un regard curieux dans la nef à demi éclairée par le flambeau que portait un Frère : « Quel beau monument ! se disaient-ils ; cela nous servira plus tard. »

Puis, ils se hâtèrent vers la cuisine et le réfectoire. « Nous allons enfin nous régaler ; nous sommes à jeun depuis quarante-huit heures. » C’était plus que douteux. Le P. Lefebvre leur servit de bonne grâce la collation restée presque intacte ; ils mangèrent et burent tout ce qui leur tomba sous la main.

Quand ils entrèrent à la bibliothèque, ils se saisirent de quelques livres de piété, et les lancèrent violemment contre terre, en criant : « Ah ! la foi ! la propagation de la foi ! Nous nous... moquons bien de la foi ! » Chefs et soldats prodiguaient à l’envi les blasphèmes contre Dieu et les insultes à la Compagnie de Jésus. Le P. Olivaint, à l’exemple de Celui dont il avait l’honneur de porterie nom, se taisait. Aux questions à peu près sérieuses, il répondait brièvement, avec politesse et réserve. Étonnés de tant de calme et de patience, quelques-uns disaient : « Ils sont plus commodes que les Versaillais... » On trouva, par hasard, un bulletin de vote. « Nous allons voir ce qu’ils pensent et quels sont leurs amis ; il leur faut des comtes et des barons sans doute... »

Ce n’étaient là que des préliminaires. Le but principal, peut-être unique, de l’expédition était de visiter la caisse. Le citoyen Lagrange ne l’eut pas plus tôt aperçue, en entrant dans la chambre du procureur, qu’il s’écria : « Ouvrez vite, où est la clef ? » Le coffre-fort ne s’ouvrait que d’après une combinaison de lettres dont le P. Olivaint ignorait le secret. « Quoi, vous êtes procureur, et vous ne savez pas ouvrir ? » criait-on. « Je ne suis pas procureur, répondit le P. Olivaint ; celui qui remplit cette charge est absent. » A partir de ce moment, le commissaire intrus eut une idée fixe : mettre la main sur le prétendu trésor, et pour cela faire comparaître le procureur devant lui. Par mesure de sûreté, il appose les scellés sur le coffre-fort et laisse quatre hommes en faction dans la chambre suspecte avec deux plantons à la porte. Tout en achevant de fouiller les moindres recoins de la maison, il répétait sans cesse au P. Olivaint : « Il y a là quelque chose ; vous ne me ferez jamais croire le contraire. On ne peut donc pas avoir la clef ? Et ce procureur, où est-il enfin ? Nous voulons lui parler.  — Je vous l’ai déjà dit. il n’habite pas cette maison.

La colère des hommes de la Commune devint terrible ; frustrés dans leur attente, ils proféraient d’horribles menaces, tout prêts à se porter aux dernières extrémités. « Le P. Olivaint dut prier et réfléchir avant de prononcer un mot de réponse, qui pouvait et devait être un arrêt ; car nul homme ne fut plus que lui maître de sa parole comme de sa pensée[1]. »

Il se dit qu’il s’agissait de prévenir l’arrestation de plusieurs Frères coadjuteurs, d’empêcher peut-être un pillage, des sacrilèges. D’ailleurs, celui qu’il appelait au poste du péril était un homme prudent, courageux. Il n’hésita plus. « Monsieur, dit-il à Lagrange, on pourrait aller voir si le procureur est chez lui.  —  Oui, certes, répondit le soi-disant commissaire de police ; c’est de lui que j’ai besoin.  —  Allez donc, mon Frère, » ajouta le Père supérieur, en s’adressant au sacristain qui se tenait près de lui. Et il murmura tout bas : « Sans cela, ils reviendront demain et ce sera à recommencer ; il vaut mieux en finir ce loir. » Lagrange cria : « Que quatre hommes accompagnent le citoyen ! »

Plus tard, le P. Olivaint, alors à la Roquette et à la veille de sa mort, vint à parler spontanément au P. Bazin de cette circonstance qu’on ne savait pas bien expliquer : « Mon Père, lui dit-il, il y a quelque chose qui a dû étonner dans ma conduite par rapport au P. Caubert.  —  C’est vrai, lui fut-il répondu ; je n’y ai rien compris.  —  Je vis bien, continua le P. Olivaint, que j’allais l’exposer à un danger, mais d’un autre côté, j’en sauvais peut-être d’autres et la maison avec eux ; puis je me dis : le P. Caubert est un saint ; ce qui peut lui arriver de pire, c’est de mourir, et il en sera heureux[2]. »

Quand le Frère arriva au lieu de retraite du P. Caubert, il le trouva en prière. Il était environ dix heures et demie du soir. Après une brève explication : « La clef est là-bas ! dit simplement le Père ; est-il nécessaire d’y aller ?  —  Le Père Supérieur est dans l’embarras, il vous appelle. » A ce mot, l’obéissant religieux se lève, prend son chapeau et part.

Tout cela fut l’affaire de vingt minutes. Apercevant le P. Caubert en costume laïque, le P. Olivaint dit à Lagrange : « Voici le Procureur. » Ce dernier exposa paisiblement qu’il n’y avait absolument rien dans sa caisse ; le siège avait épuisé les dernières ressources et l’on avait même dû, peu de jours auparavant, emprunter quatre cents francs pour payer le boucher et le boulanger. Le coffre en effet fut trouvé vide. Lagrange, furieux, se retourna vers les siens : « Nous sommes volés, criait-il. Mais ce sont là des ruses jésuitiques, elles sont parfaitement connues. Eh bien, puisqu’il en est ainsi, vous, monsieur le Supérieur et vous, monsieur le Procureur, je vous arrête par ordre du préfet de police et de la Commune. Vous allez nous suivre.  —  Soit, nous vous suivrons, » répondirent les deux futurs martyrs, d’une même voix et d’un même cœur.

Au milieu des vociférations et des injures, on entendit le P. Olivaint dire de sa voix ferme :» C’est bien ! » Sous la garde de deux jeunes fédérés, il remonta un instant dans sa chambre, y prit un peu de linge, son bréviaire et but un verre d’eau.

Il se retrouva bientôt à la porte avec le P. Caubert qui l’attendait en priant, et le P. Lefebvre, qui suppliait en vain qu’on voulût bien l’emmener avec ses Frères.

Une foule considérable encombrait la rue et stationnait à la porte. On n’avait pu trouver aucune voiture ; le long trajet dut se faire à pied. Le jeune Frère Gautier, enfant bien-aimé du P. Olivaint, courut après lui pour l’embrasser encore. Le Père l’aperçut, le pressa dans ses bras, lui fit un signe de croix sur le front, en lui disant : « Allez-vous-en, mon enfant ; ne vous faites pas arrêter ; c’est assez de nous. »

Bien qu’il fût onze heures et demie du soir, les fédérés s’attardaient et répondaient mal à l’appel du tambour. « Nous n’avons pas été à la cave, criaient-ils ; nous avons oublié le meilleur. » Lagrange les apaisa en leur promettant de les ramener bientôt. Tout ce qu’on en put réunir, car plusieurs avaient disparu, forma la haie, et les deux captifs, ainsi escortés, se mirent en marche. Dans la foule les uns disaient : « Il y a eu quelque chose, ce sont des suspects. » Mais d’autres : « Pourquoi les emmenez-vous ? que vous ont-ils fait ? » Le plus grand nombre témoignait une muette sympathie. Les Pères ôtèrent leur chapeau et saluèrent ; le P. Olivaint, le visage souriant, dit du. ton le plus naturel à ceux qui l’entouraient : « Bonjour, messieurs. »

Le citoyen Lagrange, après ce facile exploit, s’en alla, avec sa troupe, au quartier général de la plan Vendôme[3] ; un piquet d’hommes armés emmena prisonniers au Dépôt de la Préfecture de police. La route fut très-pénible ; une personne amie qui suivait de loin le convoi pour en connaître le terme, vit, à l’extrémité de la rue Dauphine, le P. Olivaint s’arrêter tout court, exténué et comme ne pouvant plus avancer. Un de ses gardes dut le prendre parle bras, le soutenir et l’entraîner. Depuis que Jésus lui-même a voulu tomber sous la croix, on sait que la force peut faillir au courage[4].

Les deux prisonniers, dès leur arrivée, furent enfermés dans des cellules séparées et mis au secret[5]. La nuit s’achevait, quand des pas retentirent dans le corridor, annonçant l’arrivée d’un nouvel otage. C’était M. l’abbé Petit, secrétaire général de l’archevêché de Paris. « On me conduisait dans une cellule, a-t-il raconté plus tard, quand je m’entendis appeler à demi-voix. Le P. Olivaint, qui m’avait reconnu au passage, me tendait la main par son guichet, en me disant : « Ibant gaudentes... c’est pour le même « Maître, n’est-ce pas ? » Je ne puis dire quelle douce impression me firent ces paroles. »

De grand matin, le P. Olivaint, s’étant procuré ce qu’il fallait pour écrire, fit parvenir au P. Lefebvre la lettre suivante :

« Mon cher ami, vous avez donc perdu la bonne occasion que vous aviez désirée. Vraiment, je vous plains en Nôtre-Seigneur. On n’est pas trop mal ici. La cellule est encore plus modeste qu’à la rue de Sèvres : c’est un gain. Je crois vraiment qu’on prie moins bien rue de Sèvres qu’ici. Je fais ma retraite, j’ai commencé hier soir. En vérité, j’attends plus de fruits de celle-là que de toutes les autres. Que Notre-Seigneur est donc bon et qu’on fait bien de s’abandonner à lui !... Veuillez avertir mon ami P... (le P. de Ponlevoy) de ce qui m’est arrivé et me rappeler au souvenir de M. D. : dites-lui bien d’être tranquille.  —  Je ne sais rien sur mes compagnons de la rue Lhomond. Je les crois ici avec M. Caubert et moi. J’espère que vous me pourrez voir. Le directeur est, m’a-t-on dit, M. Carreau, qui, m’a-t-on dit aussi, est très accessible[6]. Je suis à la Préfecture de police, quartier des femmes, n° 65.

« Ce que c’est que de n’avoir pas l’habitude de ce singulier gîte : tout à l’heure un domestique en balayant a frappé la porte, et j’ai crié : entrez, de ce ton un peu décidé qui vous amusa quelquefois. Je m’en suis amusé moi-même. Pourquoi serions-nous tristes ? Dites bien à tous ceux qui vous parleront de moi de ne pas se décourager. Quare tristis es, anima mea, et quare conturbas me ? Spera in Deo, quoniam adhuc confitebor illi[7].

« Deux petites commissions pour la première occasion : m’envoyer une loupe dont j’ai tant besoin avec mes méchants yeux. — Je voudrais bien avoir aussi la Doctrine spirituelle du P. Lallemand, que l’on trouvera dans mon prie Dieu. Un mot au bon M. Moissenet[8]. Remercîments pour ceux qui, avec tant de dévouement, hier soir, ont fait à travers la maison la triste promenade ; remercîments pour vous d’abord.

« Bien à vous, tout à vous de cœur. »

Dans la matinée du mercredi saint (5 avril), les prisonniers eurent la consolation de s’entrevoir un instant au greffe, tandis qu’on remplissait les formalités de l’écrou. Interrogé sur ses noms et qualités, le P. Olivaint n’hésita pas à répondre : Pierre Olivaint, prêtre et jésuite, revendiquant ainsi, comme un titre de gloire, cette qualification si périlleuse alors et si détestée[9]. Le P. Caubert, se penchant vers un ecclésiastique qui se trouvait près de lui, dit à demi-voix : « Il faut des victimes ; c’est Dieu qui les a choisies. »

Ce jour-là même, en effet, la Commune faisait afficher une proclamation et un décret qui remplit les honnêtes gens de stupeur. On y lisait : « Article 4. Tous les accusés détenus par le verdict du jury d’accusation seront les otages du peuple de Paris.  —  Article 5. Toute exécution d’un prisonnier de guerre ou d’un partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris sera sur-le-champ suivie de l’exécution d’un nombre triple des otages retenus en vertu de l’article 4, et qui seront désignés par le sort. »

L’arrêt de mort planait donc sur la tête de chaque prisonnier. Le P. Olivaint ne paraît pas s’en être ému. Un honnête gardien parlant de lui à M. l’abbé Petit, son voisin de cellule, s’écriait : « Quel homme extraordinaire ! Il vient encore de me dire que, quand même on le mettrait au fond d’un trou, il ne s’ennuierait pas. »

Le soir du jeudi saint, une voilure cellulaire emportait à Mazas, avec Mgr Darboy et M. le président Bonjean, les PP. Ducoudray, Clerc et de Bengy. Les dix-sept autres prisonniers faits à l’École Sainte Geneviève furent relâchés le 12 avril, sans trop savoir à quelle intervention ils devaient leur élargissement.

Seuls, le P. Olivaint et le P. Gaubert restèrent au Dépôt de la Préfecture de police, toujours au secret le plus rigoureux.

« A dater de celte heure, a dit le P. de Ponlevoy[10], je crois en vérité écrire un épisode des catacombes. L’Église est bien toujours féconde en âmes généreuses ; mais c’est l’épreuve surtout qui met à nu le fond des cœurs. »

Les deux captifs, séparés par les murs du cachot, n’en restaient pas moins en intime communauté de pensées et de sentiments : « Courage et confiance ! écrit le P. Olivaint, le vendredi saint 7 avril ; redisons encore et toujours : Que Notre-Seigneur est bon ! » Et de son côté, le P. Caubert : « La confiance en Dieu donne des forces, et Notre-Seigneur est le soutien de ceux qui espèrent en lui. »

Le jour de Pâques les trouve la paix dans le cœur et l’alléluia sur les lèvres. Nous avons, à cette date une longue et belle lettre du P. Olivaint.

« Je suis sûr d’aller au-devant de vos désirs en vous donnant de mes nouvelles. Avec un peu d’imagination, vous me croyez mort, ou du moins bien malheureux. Détrompez-vous et rassurez ceux qui auraient la bonté de s’inquiéter à mon sujet. Vous allez trouver que j’ai un singulier caractère ; mais je ne suis vraiment pas mal ici. Je me suis mis en retraite en arrivant : de cette manière je vis bien plus dans le cœur du bon Dieu que dans ma pauvre cellule ; je trompe ainsi et les lieux et les temps et les hommes et les événements ; je profite de tout et je suis très-content. J’ai déjà fait trois jours de retraite. Pourvu qu’on me donne le temps de finir !... Ah ! qu’ai-je dit ? Il faut rétracter bien vite cette parole-là bien plutôt, je désire vivement, pour tous mes compagnons, que l’épreuve ne dure pas huit jours. Mais comment finira-t-elle ? Où en sommes-nous ? Que se passe-t-il ? Que veut-on de nous ?De quoi sommes-nous accusés ? Je ne sais rien de tout cela. Eh bien, à la Providence ! Pas un cheveu de ma tête ne tombera sans la permission du Maître, voilà ce que je sais bien ; et s’il fait tomber le cheveu, et encore autre chose, ce sera pour mon plus grand bien. Mais je ne suis pas digne dé souffrir pour lui ; au moins que je tache par la retraite de m’en rendre digne....

« Maintenant quelques commissions : d’abord procurez-moi un promenoir en raccourci d’un kilomètre, que je puisse arpenter dans ma chambre, car nous n’avons pas encore pu mettre le pied dehors. Si vous trouvez aussi de l’air condensé, comme le lait à l’anglaise, par la même raison que nous restons enfermés, je vous serais bien obligé de l’envoi. Vous voilà bien dans l’embarras et bien dans la peine, j’en suis sûr, de voir votre dévouement arrêté par l’impraticable. Consolez-vous : ces plaisanteries vous disent assez qu’au fond je n’ai besoin de rien.

« Grande privation d’être ici pour Pâques. Mais patience ! N’en chantons pas moins de bon cœur l’alleluia. Confiance ! confiance ! »

Le jour suivant, le confesseur de la foi écrit encore au P. Lefebvre : « Cher ami, aujourd’hui 10 avril, le sixième jour depuis notre arrestation : comme le temps passe ! Caubert me disait, quand j’ai pu le voir un instant en passant à l’écrou (c’est drôle, allez, de passer à l’écrou), que je n’aurais pas le temps de faire une retraite. Et me voici bientôt au terme, tout étonné d’avoir passé six jours ici. —  J’ai mis ici même ma construction de lieu pour la contemplation du premier des deux étendards[11]. Il est si clair que nous sommes prisonniers de guerre. Combien cela durera-t-il ? On voudrait bien avoir des nouvelles. Mais abandon à Dieu ! J’aime à me rappeler, puisque je ne puis le relire, le dix-septième chapitre du troisième livre de l’Imitation, et il me fait du bien[12].

« J’allais vous dire : rien de nouveau. Mais j’apprends une triste nouvelle, c’est que les PP. Ducoudray et Clerc sont partis pour Mazas. Voilà donc ce qui nous attend probablement. Va pour Mazas ! Et après, puissions-nous n’avoir pas d’autre prison que le purgatoire : Et après ? le ciel ! Quam mihi sordet tellus, dum cœlo aspicio?[13] »

Des amis dévoué- avaient organisé un petit service de ravitaillement et de correspondance qui fonctionna sans relâche jusqu’à la fin.

Trois fois par semaine, on apportait aux prisonniers quelques provisions que, grâce à la charitable complicité des gardiens, ils partageaient avec leurs compagnons de captivité. Mais leur âme, privée du pain eucharistique, souffrait d’une faim qu’il semblait humainement impossible d’apaiser. On avait bien tenté une démarche auprès de Raoul Rigault, pour obtenir aux prêtres détenus comme otages la liberté de célébrer la sainte messe. Le procureur de la Commune avait brutalement répondu : « Bah ! ils ont bien autre chose à faire. »

La charité, loin d’être déconcertée par ce grossier refus, n’en devint que plus ingénieuse. On se ménagea une intelligence bien sûre au dedans de la prison, et l’on fit savoir au P. Olivaint et au P. Caubert qu’ils allaient, comme autrefois les martyrs, recevoir dans leur prison la visite du Dieu caché. La divine hostie fut enveloppée par un prêtre dans un petit corporal, et renfermée dans une triple boîte ; une femme courageuse se dévoua au périlleux et saint message.

« Le 13 avril, dit-elle, je fus chargée de porter la sainte Eucharistie aux RR. PP. Olivaint et Caubert, détenus au Dépôt de la Préfecture de police.

« La porte extérieure était gardée par une centaine dé fédérés bien armés ; on ne pouvait pénétrer qu’avec un laisser-passer signé de Raoul Rigault lui-même, tant la consigne était sévère. On avait obtenu à grand’peine le laisser-passer ; mais la divine Providence veillait sur nos vénérés prisonniers.

« J’arrivai donc profondément émue, portant suspendue à mon cou la sainte Eucharistie que le R. P. Hubin m’avait confiée. Au moment où je traversais la cour, un brave homme, ancien employé de la maison, m’aborde et me dit tout bas : « Pauvre dame, dans quel triste temps nous vivons ! vous venez sans doute voir des parents ? » Nous échangeâmes un regard plein de tristesse ; je passai et j’entrai enfin dans une salle basse, sorte de prétoire où l’on amenait tout ceux que la Commune faisait arrêter et d’où, après un examen très-succinct, on les jetait en prison. J’ai assisté là à des scènes bien douloureuses.

« Une femme employée depuis longues années au Dépôt de la Préfecture de police, s’est montrée bien bonne et bien dévouée pour nos vénérés prisonniers. C’est elle qui leur remettait les petites provisions qu’on leur apportait régulièrement. Me voyant arriver ce jour-là, 13 avril, avec les provisions accoutumées, elle me dit à voix basse : « Les Pères sont là, derrière celte porte, réunis aux autres prisonniers pour être tout à l’heure transférés à Mazas ; on attend la voiture qui doit les y conduire. » Elle ajouta : « Je vais prévenir les Pères que vous leur apportez les provisions ; mais je ne pense pas qu’ils puissent les prendre, parce qu’ils ont reçu l’ordre de laisser ici tous les objets encombrants. » Alors je la priai de leur demander seulement s’ils consentiraient à emporter avec eux deux précieuses petites boîtes qu’on m’avait chargé de leur faire parvenir. Cette excellente geôlière, après avoir fait ma commission, revint me dire qu’ils accepteraient avec bonheur, et devinant ce dont il s’agissait, elle s’approche de moi, ouvre les deux poches du tablier très-blanc et très-propre qu’elle portait, me fait signe d’y déposer moi-même les deux petites boîtes qu’elle alla immédiatement porter aux Pères ; ils me firent très-vivement remercier.

« Les prisonniers attendirent une heure derrière cette triste porte qui nous séparait ! Je n’oublierai jamais cette heure pleine d’espérance et d’angoisses, j’espérais les voir passer et recevoir leur bénédiction !

« On vint enfin les prévenir que, n’ayant pas trouvé de voiture, on ne pourrait transférer les prisonniers que le soir à neuf heures et on donna l’ordre de les réintégrer dans leurs cellules. »

Ils n’y étaient plus seuls ; avec eux habitait Celui qui a dit à ses apôtres : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la fin des siècles ; » Jésus-Christ visitait non seulement leur prison, mais leur cœur.

« Je suis à Mazas, écrivait le lendemain 14 avril, le P. Olivaint. J’ai été bien content de ce que vous m’avez envoyé hier : mais je l’ai fini avant de partir de la Conciergerie[14]. Quand vous pourrez m’en envoyer encore, je serai très-heureux. »

Au moment de monter dans la voiture qui allait le transporter d’un cachot dans un autre, le P. Olivaint reconnut M Bayle, vicaire général de Paris, un de ses compagnons de captivité, et se penchant vers lui, il prononça, pour la troisième fois, l’immortelle parole : Ibant gaudentes. — C’est bien cela, ajoutait-il, de tribunal en tribunal.

Or, de son côté, le P. Ducoudray, sans concert préalable, avait donné à la troupe vaillante qui le suivait en prison cet héroïque mut d’ordre. La même parole avait jailli des lèvres de ces deux hommes qui n’avaient qu’un même cœur en Jésus-Christ.

Mazas est une maison d’arrêt cellulaire, où les plus rigoureuses mesures sont prises pour que le prisonnier reste absolument privé de toute communication avec le dehors et même avec ses compagnons de captivité. Les otages y furent traités plus mal que des malfaiteurs ; les prêtres, en particulier, eurent beaucoup à souffrir, surtout quand ils se trouvèrent à la merci du directeur Garreau, animé contre la religion d’une haine furieuse. Cet homme proférait les plus atroces menaces, et on le savait le confident de Ferré et de Raoul Rigault. « Si les troupes de Versailles entrent dans Paris, répétait-il, la capitale sera incendiée, tous les prêtres que nous avons ici seront fusillés : Paris deviendra un monceau de ruines et de cadavres.[15] »

Le P. Olivaint restait calme et joyeux.

« Remerciez bien pour moi, écrivait-il le 17 avril toutes les personnes qui s’intéressent à mon sort. Dites-leur bien que je ne me trouve pas du tout à plaindre ; santé assez bonne ; pas un moment d’ennui dans ma retraite que je continue jusqu’au cou : je suis au treizième jour, en pleine passion de Notre Seigneur, qui se montre bien bon pour ceux qui essayent de souffrir quelque chose avec lui. De plus en plus soyons à Dieu. Je ne sais rien de mes compagnons. »

Le lendemain, il avait, à son insu, tout prés de lui le P. Yves Bazin, arrêté avec un frère coadjuteur au moment où il allait s’évader de Paris, et qu’on venait d écrouer à Mazas. Celui-ci ne larda pas à deviner, à un triste signe, la présence de son supérieur. « Une véritable peine pour moi, mandait-il de sa prison[16], c’est d’entendre, presque toutes le, nuits les accès de toux déchirants d’un de mes ami, que vous aimez comme moi. II est très-loin de ma cellule, vers l’extrémité, je crois, de notre long corridor, et sa voix vient jusqu’à moi avec une force qui me fait craindre la rupture d’un vaisseau dans sa poitrine.... Cela fait vraiment mal, alors même que je ne reconnaîtrais pas parfaitement cette voix aimé. »

Après cela, si l’on ne savait tout ce que le cœur du P. Olivaint renfermait d’énergie, on s’étonnerait ment de l’entendre dire : « En somme, je vais vraiment bien de corps, et pour l’esprit, il me semble que je fais une retraite de bénédiction. Deo gratias !... Quoi qu’il arrive, je tiens à être debout. »

Tout son temps se passait en prières et en pieuses lectures. « Comme je vous remercie pour les livres que j’ai reçus hier ! Mais la Bible n’est pas complète. Ce soir, en voulant préparer une méditation, j’ai tout attrapé. Les Prophètes manquent ainsi que les Évangiles.... Rien de nouveau dans le pays que nous habitons. Tout va bien in Domino. »

Le 25 avril, il remercie particulièrement de la Bible complète. Je vous serais bien reconnaissant, écrit-il, de m’envoyer l’Explication des Psaumes du P. Berthier, et le volume du même auteur sur le Saint-Esprit. —  Vingt et unième jour de la retraite : je serai bientôt à la Pentecôte. Tout à vous.  —  Bien portant et Deo gratias ! »

Et quand le trentième jour approche, il s’écrie tout joyeux : « Je n’aurais jamais espéré que la retraite d’un mois me fût rendue, et voilà que je touche au terme ! Eh bien ! si à la fin du mois nous ne retrouvons pas la liberté, je poursuivrai encore ma retraite, et je ne perdrai rien, j’espère, de cette façon, à la prolongation de l’épreuve. »

Toutefois, il est une souffrance qu’il ne réussit pas à cacher : « Cet affreux canon qui gronde sans cesse... Oh ! que cela me fait mal ! Mais aussi que cela me porte à prier pour notre pauvre pays ! S’il ne fallait que donner ma misérable vie pour mettre un terme à cela, que j’aurais vite fait mon sacrifice ! Bonne santé et joie du cœur.[17] »

Cette joie du cœur, toute surnaturelle, ne se dément pas un instant. Ni les grandes douleurs, ni les légers mécomptes ne la troublent jamais. « Je vous ai écrit vendredi ; ma lettre s’est donc perdue ; joignons ce petit sacrifice aux autres.  —  Je vous demandais Glaire, le Cours d’Écriture sainte ; le P. Louis Dupont, le recueil de ses Méditations... Mais ne vous fatiguez pas à chercher ; je saurai m’en passer, comme de tant d’autres choses. Qu’il fait bon de s’abandonner tout à Dieu ! Mais de lui on ne se passe pas. J’admire de plus en plus, dans ma petite solitude, la bonté paternelle de Dieu.

« Je vous demandais encore gros fil ou petit cordon noir ou rouge, pour coudre des cahiers ; grosse, grosse aiguille, comme pour un aveugle.  —  Merci encore et toujours ! Je vais toujours bien et toujours content....[18] »

Et trois jours après : « Cher ami... je n’ai que de bonnes nouvelles à vous donner. La santé se soutient et je suis au vingt-septième jour de ma retraite. Que Notre-Seigneur est bon ! »

Hélas ! que n’avons-nous ces précieux « cahiers » cousus avec « le gros fil et la grosse aiguille ! » Après tant de recherches infructueuses, il semble que tout espoir soit à jamais perdu.

C’est un nouveau motif de ne rien négliger du trésor qui nous reste et de consigner ici les moindres billets écrits par le saint prisonnier. Aussi bien, ce sont vraiment ses reliques, c’est aussi la suprême révélation de son âme et comme son testament.

Voici, daté du 5 mai, le bulletin de sa santé : « J’espère que ce mot vous parviendra. Comme je vous remercie de toutes vos bontés ! Je mets ma reconnaissance à compter tout à fait sur vous. J’en suis bien sûr, vous voulez de mes nouvelles avec quelques détails. Je me croirais ingrat envers vous, p : je ne vous disais rien. Les rhumatismes sont revenus, mais je suis resté maître, et il n’en est plus question. Ma bronchite n’a pas reparu. Je tousse le matin, mais très-peu. Je ne me sens pas la poitrine fatiguée.

« Mais passons à un autre sujet. Je suis au trente-unième jour de ma retraite. Pour me reposer un peu, je n’ai fait aujourd’hui que trois méditations. Ah ! si je pouvais, au spirituel, avoir cette ardeur du généreux Basque qui a fait le livre des Exercices ! Toutefois, je bénis Dieu.

« Je garde vos livres de l’autre jour : vous avez eu la main heureuse. Tâchez de me procurer : 1° la Théologie dogmatique du P. Schouppe ; 2° Quelque chose de sainte Thérèse.

« Je pense que plusieurs des nôtres sont dans la même division que moi ; mais nous n’avons aucun rapport. C’est la solitude complète.

« Nos surveillants sont très-honnêtes et très-bons. Ils nous remettent avec beaucoup de complaisance les petits soulagements que l’on nous apporte. Le plus dur, c’est d’être sans nouvelles de tous ceux auxquels on s’intéresse. Mais il y au troisième livre de l’Imitation un chapitre dix-septième qui me fait rentrer dans l’abandon de plus en plus. »

Le 7 mai : « Je continue d’aller bien. Je poursuis ma retraite. Je deviens Chartreux. De cœur à tous. »

Le 9, il demande encore des livres : la Théologie morale du P. Gury, la petite histoire de l’Église de l’abbé Darras. « Santé bonne, et la retraite va bien toujours. C’est vous dire que je n’engendre pas mélancolie. Fiat ! »

 Ne vous inquiétez pas pour les aliments chauds, écrit-il encore. J’ai quelquefois fait apporter du chaud par le commissionnaire, mais le froid ne me fait pas de mal. C’est étonnant comme on se façonne à tout ! Dites-vous bien qu’après tout je ne suis guère à plaindre. Je reçois bien plus qu’il ne me faut. Toutefois, j’ai une grande consolation, c’est, quand j’ai trop, d’envoyer quelque chose à ces malheureux auxquels personne ne s’intéresse. Si je pouvais donc aussi facilement les aider à trouver la vie de l’âme ! »

Le pain eucharistique, à l’aide de précautions infinies et des préparatifs les plus délicats, était parvenu une première fois au captif de Jésus-Christ. Depuis lors, le P. Olivaint ne cessait de soupirer après une nouvelle visite du divin consolateur. Dans une lettre datée du 12 mai, il fait une allusion discrète à son désir, dans un langage inintelligible pour tous ceux qui n’étaient pas du pieux complot.

« Aujourd’hui, un mois que je suis à Mazas. Ah ! certes, je n’avais pas prévu que j’y viendrais jamais ! Après tout, quand on vit avec Dieu, on peut se trouver bien même à Mazas.

« J’ai reçu votre lettre et aussi vos provisions : merci, encore, encore et encore ! Mais remarquez bien : petits pots et petites boîtes, plutôt que grandes boîtes et grands pots.  —  Je ne suis pas en peine de m occuper. Trente-huitième jour de retraite ! J’aurais donc aussi mes quarante jours au désert ; et mieux que cela. Mais le jeûne manque et vous ne pouvez pas vous flatter d’avoir imité les anges, vous qui venez si vite me secourir. Que Notre-Seigneur ne vous laisse pas non plus languir et qu’il vous donne bien vite au dedans la force et la vie. Courage et confiance, toujours et quand même !... Ma vieille devise, toujours nouvelle. »

Deux jours après, une plainte touchante lui échappe, la seule qu’il eût encore proférée : « Voilà pourtant six dimanches passés à l’ombre. Que de jours sans monter à l’autel ! ah ! quand on est privé d’un bien, comme on en sent mieux encore le prix ! » Toute autre privation le laisse indifférent.

« Je reste toujours au rez-de-chaussée. Je ne manquerais pas de réclamer auprès du médecin, M. de Beauvais, si vraiment j’avais besoin d’un changement pour ma santé. Autrement, j’aime mieux prendre les choses comme la Providence les a faites, et si je réclame quelque chose, c’est que je croirai suivre les indications de la Providence elle-même. Il me semble que j’entends Notre-Seigneur me dire : Laisse-moi faire de toi tout ce que je voudrai.  —  Amen ! »

« Me voilà au quarante et unième jour de ma retraite, écrit-il le 15 mai, au P. Lefebvre. A partir d’aujourd’hui je ne vais plus méditer que sur l’Eucharistie. N’est-ce pas le meilleur moyen de me consoler de ne pouvoir monter à l’autel ? Si j’étais petit oiseau, j’irais tous les matins entendre la messe quelque part et je reviendrais après volontiers dans ma cage. »

Ce ne fut pas le prisonnier qui sortit, mais Dieu même qui, pour la seconde fois, vint le visiter.

Tout était prêt, dedans comme dehors, pour faire entrer Jésus dans la prison. Avant tout, les captifs avaient dû être prévenus eux-mêmes de l’ingénieuse et audacieuse entreprise. Comme toute lettre partant de Mazas, ou y venant, était ouverte et lue, on imagina de glisser des billets dans la pâte de petits pains, avant de les mettre au four. Telle était la teneur des mystérieux billets : « Les circonstances sont fort graves, courage ! Demain, vous recevrez la suprême consolation ; » et au bas : « Vous recevrez un vase rempli de lait et au fond vous trouverez ce que je vous annonce. » L’avis fut reçu et compris, on répondit de Mazas : « Nous serions bien contents d’avoir le petit pot de crème. » On crut alors pouvoir procéder sûrement à la délicate opération. La main d’un prêtre déposa quatre hosties dans une première boîte garnie à l’intérieur en tous sens d’un corporal et renfermée elle-même dans une seconde boîte, avec un autre petit corporal et le sachet de soie muni d’un cordon pour le porter au cou. Le tout fut disposé dans le double fond hermétiquement fermé d’un pot de crème rempli jusqu’au bord. Vers le milieu du jour, parvinrent à Mazas les petits pots et les petites boîtes attendus et désirés : midi et demi était l’heure propice où tous les prisonniers se trouvaient dans leurs cellules. Les employés se montraient obligeants et empressés, étonnés eux-mêmes de sentir leur triste rôle adouci ; à la porte de la prison on les gratifiait d’une bonne aubaine et, dans l’intérieur des cellules, les attendait le plus gracieux accueil.

Le P. Olivaint n’eut pas plutôt suspendu contre son cœur le divin Sacrement, qu’il écrivit : « Je n’attendais plus rien aujourd’hui. Ma surprise, et je dirai ma consolation n’en a été que plus grande. Merci donc encore ! Un gros, un énorme merci ! Je me suis occupé longtemps du Saint-Esprit dans ma retraite ; je vais maintenant méditer sur l’Eucharistie. »

Désormais nous n’avons plus que quelques mots rapides du P. Olivaint. On lui avait demandé l’heure de ses repas : « A midi, mon petit diner, répondit- il[19] ; à sept heures, mon petit souper ; c’est-à-dire que j’ai gardé mon règlement de communauté : je m’en trouve mieux pour ma retraite, et je continue par là encore mieux de vivre en religieux quand même... »

Le même jour était la fête de l’Ascension : « Excellente fête, malgré les verrous ! rien ne peut empêcher le cœur d’aller au ciel. »

Puis vient un billet adressé au P. Lefebvre. « Merci encore. Par vos petites lettres je vis de loin avec vous. Par le sentiment de la famille, je lis entre vos lignes bien des choses que vous ne pensez probablement pas à me dire, et cela me fait du bien au cœur.

« Quels déplorables événements ! Comme je comprends les âmes fatiguées d’autrefois qui fuyaient au désert ! Mais il vaut mieux rester au milieu des difficultés et des périls pour sauver tant de malheureux du naufrage. Ma santé est toujours bonne, et après quarante-six jours, je ne suis pas encore las de ma retraite ; bien au contraire. »

Enfin, l’heure des derniers adieux va sonner ; le P. Olivaint le pressent. « Merci de cœur, écrit-il au P. Chauveau, merci de cœur. Oui, nous touchons au dénouement. A la grâce de Dieu ! Tâchons d’être prêts à tout. Confiance et prière ! Que Notre-Seigneur est bon ! Si vous saviez comme, depuis quelques jours surtout, ma petite cellule me devient douce : Forsan et haec olim meminisse juvabit. Qui sait si je ne la regretterai pas un jour ?... Tendres souvenirs à Armand[20] ; bien des choses à tous ; bénédiction à nos amis et bienfaiteurs ! Je crois que tous les nôtres ici vont bien. Pour moi je me soutiens parfaitement. Encore une fois que Notre-Seigneur est bon ! A vous de cœur... 19 mai 1871. »

Le lundi, 22 mai, les généreux captifs allaient quitter Mazas, et ce même jour, par une coïncidence providentielle, ils recevaient une dernière fois le viatique du salut et le pain des forts. Vers midi, deux femmes faibles et intrépides portant tour à tour le précieux fardeau, s’acheminent pendant une heure, sous un ciel embrasé, au travers des vastes quartiers déserts que sillonnent seulement les patrouilles de la Commune... Cette fois, chacun de nos prisonniers reçoit quatre hosties : ceux d’entre eux qui sont réservés à l’immolation la plus éloignée, n’ont plus à vivre que quatre jours.

Vers cinq heures du soir, le procureur général de la Commune, Raoul Rigault, l’épée au côté et le revolver à la ceinture, entrait dans la prison et donnait au directeur Garreau communication d’une dépêche, signée des membres du comité de salut public, d’après laquelle l’ordre était intimé « de transférer immédiatement tes otages, tels que l’archevêque, les différents curés, Bonjean sénateur, et tous ceux qui pouvaient avoir une importance quelconque, à la prison de la Roquette, dépôt des condamnés. » La liste des otages fut aussitôt dressée : elle comprenait cinquante-quatre noms, et désignait, avec Mgr Darboy, trente-huit prêtres, parmi lesquels le P. Olivaint, le P. Ducoudrav, le P. Clerc, le P. Caubert et le P. de Bengy. On avait réquisitionné des voitures au chemin de fer de Lyon ; on ne put se procurer que deux chariots de factage, dans lesquels on ne parvint à entasser que quarante prisonniers. A neuf heures du soir, les deux charretées, comme on disait déjà au temps de la Terreur, s’éloignèrent sous la garde de fédérés armés[21].

Ce fut un rude voyage ; assis sur de simples banquettes de bois placées en travers, exposés à tous les regards, à toutes les insultes de la populace et des gardes nationaux qui les escortaient, les prisonniers parcoururent lentement les quartiers populeux de Saint-Antoine et de la Bastille où l’insurrection était encore maîtresse. A leur arrivée sur la place de la Roquette, ils furent accueillis par les vociférations et les applaudissements d’une foule immense oui criait : « A mort les calotins ! »

« Les deux voitures pénétrèrent dans la cour de la Grande-Roquette ; les otages descendirent et furent réunis pêle-mêle, dans le parloir éclairé d’une lanterne. Le directeur, François, homme violent et féroce se réserva l’honneur de faire l’appel ; il v procéda avec une sorte de lenteur emphatique, dévisageant 1 archevêque, regardant avec affectation le P. Caubert et le P. Olivaint, car il voulait voir, disait-il comment est fait un jésuite[22]... Portant leur petit paquet sous le bras, placés les uns auprès des autres comptés plusieurs fois, les otages restaient impassibles, debout et cherchant un point d’appui contre la muraille, car le trajet dans les voitures de tractage les avait extrêmement fatigués... On traversa l’avant-greffe, on gravit le grand escalier, et, tournant à gauche, on pénétra dans la quatrième section. Une sorte de classement hiérarchique présida au choix des cellules : Mgr Darboy eut le n° 1, M. le président Bonjean le n°2... Dès qu’un des otages avait franchi la porte de son cabanon, celle-ci était fermée ; on poussait le gros verrou et un tour de clef « bouclait » le malheureux. Nulle lumière ; l’obscurité était complète dans ces cachots : on tâta les murs, on essaya de se reconnaître dans la nuit profonde[23]... »

« Mais, dans plusieurs cellules, dit le P. de Ponlevoy, il y avait cette présence réelle de Jésus d’où rayonnent la lumière et la paix. »

Les otages, durant un long mois, avaient été condamnés, dans la prison de Mazas, à un isolement absolu. Quelle ne fut pas leur joie, quand, le lendemain, on les fit descendre par l’escalier de secours et qu’on les réunit dans le premier chemin de ronde ! On s’embrassait, on se consolait, on se confessait.

« J’ai vu tous vos Pères et je leur ai parlé, dit un témoin ; ils étaient calmes et souriants au soir de leur vie comme à l’aurore d’un beau jour. Le P. de Bengy n’avait rien perdu de son sang- froid et de sa gaieté ; le P. Gaubert, de son recueillement suave et modeste ; le P. Clerc, de sa généreuse allégresse ; le P. Ducoudray, de sa virilité simple et digne, le P. Olivaint, de sa vive énergie et de sa paix radieuse.[24] »

Ce fut dans une de ses récréations que l’ancien recteur de Vaugirard se trouva tout à coup en face de M. Chevriaux, proviseur du lycée de Vanves, jeté en prison pour être resté jusqu’au dernier moment à son poste.

... « Ancien condisciple du P. Olivaint à l’École normale, raconte M. Chevriaux dans une lettre adressée au P. de Ponlevoy, il y avait trente-quatre ans que je l’avais revu, lorsque nous nous sommes rencontrés à la prison de la Roquette, le mercredi 24 mai, à l’heure de la promenade en commun de tous les otages. C’est lui qui vint se faire reconnaître à moi, me serrer la main et m’embrasser avec effusion, non sans un retour mélancolique sur les douloureuses circonstances de cette étrange entrevue, en un pareil lieu, et après une vie départ et d’autre si diversement agitée. Puis me prenant à part, le P. Olivaint, la main dans la mienne, d’un ton à la fois affectueux et grave, me tint le langage d’un prêtre et d’un ami, et voulut s’assurer si je comprenais comme lui notre situation et ce qui nous restait à faire. Évidemment son sacrifice était fait : depuis l’avant-veille, il n’avait conservé aucune illusion, aucune lueur d’espérance ; et sa ferme amitié ne chercha pas à dissimuler un sentiment de satisfaction quand je lui avouai que je voyais les choses comme lui, que du reste rien ne nous séparait en ce moment suprême, et que j’avais eu le bonheur de trouver déjà auprès de mon compagnon de cellule, prêtre des Missions étrangères, ce que je lui aurais demandé si notre rencontre avait eu lieu un jour plus tôt. « Fort bien, mon cher camarade, me dit-il avec son calme sourire ; mais il me semble que vous m’apparteniez et que j’ai un peu le droit d’être jaloux. »

« J’ai revu le P. Olivaint le lendemain jeudi, après la mort de Mgr l’archevêque, et aussi le vendredi, jour où il devait lui-même subir le martyre. J’ai eu le triste bonheur de converser chaque fois longtemps avec lui : sans insister sur l’imminence trop visible du péril, il détournait évidemment la pensée de son interlocuteur, comme la sienne, de tout ce qui aurait pu éveiller de vaines espérances ; et sa courageuse charité s’attachait à faire regarder en face une destinée pour ainsi dire inévitable, à hausser le cœur au niveau de la dernière lutte. Faisant bon marché de sa propre vie, il rabaissait son dévouement à lui, prêtre de l’Église militante, aux proportions les plus simples et les plus modestes ; et pour soutenir des défaillances bien naturelles, presque légitimes, à l’entendre, il s étudiait à relever et à grandir notre sacrifice que les liens du sang et de la famille semblaient rendre plus difficile à accomplir. « Dans ces conditions, disait-il, une mort chrétienne est vraiment comme un second baptême ; et l’on peut s’abandonner avec la plus entière confiance à la miséricorde de Dieu. »

« J’ai le douloureux regret de n’avoir pu lui serrer une dernière fois la main au moment du funèbre appel. Tous ceux qui se sont trouvés auprès de lui a cette heure suprême ont rendu témoignage de la fermeté calme et sereine, de la simplicité héroïque dont il a fait preuve. »

Le P. Olivaint entendait mourir, comme il avait vécu, uniquement occupé du service de Dieu et du salut des âmes. Son zèle était ingénieux à saisir la moindre occasion d’édifier, de fortifier ses compagnons de captivité. « Il me prêtait ses livres, raconte M. Bayle, vicaire général de Paris, et il m’engageait à commencer la retraite. Il me montra encore un petite image de la sainte Vierge, nouvellement édité : au milieu des tètes de tigres qui formaient l’encadrement, le divin Enfant reposait avec sérénité sur le sein de sa mère : « Voyez donc, me dit-il, comme c’est bien là notre situation. »

Une vénération compatissante poussait le P. Olivaint à s’attacher surtout à la personne de l’archevêque de Paris. Souvent l’infortuné prélat, affaibli par les privations et par la souffrance, demeurait à moitié couché sur son grabat. Alors le P. Olivaint venait s’asseoir à ses pieds et ensemble -ils parlaient du passé et du présent, pouvaient-ils encore parler de l’avenir ? Que l’on s’entendait bien après avoir souffert ensemble pour la sainte Église et le nom de Jésus ! Dès le premier jour, les vivres commencèrent à faire défaut à la Roquette ; le pain même devenait rare. Sans doute le combat des rues qui gagnait toujours du terrain, gênait le ravitaillement ordinaire. Le P. Olivaint prenait dans ce qui lui restait encore un peu de pain d’épices ou de chocolat en tablettes ; ainsi il était donné à un pauvre religieux de faire la charité à un archevêque de Paris[25] !

« Le mardi matin, raconte encore M. l’abbé Bayle, je suis allé voir Monseigneur dans sa cellule ; je l’ai trouvé assis sur sa paillasse et le P. Olivaint assis lui-même à côté de lui. Je n’ai passé qu’un moment avec eux ; mais tout dans leur attitude me faisait supposer que le pontife avait dû témoigner au religieux la plus grande confiance. »

Le 24 mai, fête de Notre-Dame auxiliatrice, fut pour les captifs, dont plusieurs, le soir, devaient être martyrs, une journée mémorable. Au dehors, la ville en feu retentissait du fracas de l’horrible bataille ; au dedans, un silence mystérieux régnait dans les cellules transformées en autant de sanctuaires. Le P. Olivaint porta la sainte communion à Mgr l’archevêque de Paris et à Mgr Surat ; le P. de Bengy, à M. Deguerry, curé de la Madeleine. La manne divine se multiplia si bien, que chacun des prêtres enfermés dans le corridor du premier étage, en reçut une parcelle. Les laïques, qui tous avaient le pardon sacramentel, s’unirent par la foi et le désir à ces agapes dignes des catacombes.

Le moment était solennel. Le pouvoir insurrectionnel, refoulé de toutes parts, était venu s’installer dans la mairie du XI e arrondissement, à deux cents mètres à peine de la Roquette. Les bourreaux étaient à portée des victimes. Le jour s’achevait, quand le pas cadencé d’une troupe d’hommes en armes retentit dans l’escalier et les corridors. Qui allait mourir ? Les otages, l’œil au petit judas de leur porte, regardaient et attendaient. Une voix forte retentit : « Darboy ! » A l’extrémité du couloir, l’archevêque, d’une voix très-calme, répondit : « Présent ! » On appela successivement ainsi M. Bonjean, M. Deguerry, les PP. Clerc et Ducoudray, l’abbé Allard. Pour cette fois, ce fut tout ; le lugubre cortège s’éloigna, et le silence se fit dans la quatrième section. Quelque temps après, on entendit deux feux de peloton successifs et quelques coups de fusil isolés. Il était alors huit heures moins un quart du soir.

Les survivants à genoux dans leurs cellules, prièrent pour les généreuses victimes dont ils s’attendaient à partager le sort. Au milieu de la nuit, ils eurent une alerte et pensèrent que leur tour était venu. Le silence profond avait été troublé tout à coup par le pas lourd de plusieurs hommes qui marchaient dans le corridor. On ouvrait des cellules ; on parlait à voix basse.... C’étaient les dépouilles des morts que les assassins se partageaient. Un geôlier ayant trouvé, au n° 7, occupé par le P. Ducoudray, avec « des soutanes de jésuites, » des papiers qui lui paraissaient sans valeur, vint à l’heure même les remettre au P. Olivaint. Celui-ci, à cette vue. ne pouvait plus avoir aucun doute ; il s’écria vivement : « Un crime ! » On lui répondit : « Prenez garde et taisez-vous. »

Jusqu’au matin, les otages restèrent sous le coup d’une émotion poignante, tandis que d’effroyables détonations déchiraient l’air et que la flamme des incendies rougissait au loin le ciel.

Quand le jour parut enfin, le P. Olivaint dit à M. Bayle : « Cette nuit j’ai beaucoup prié pour vous ; j’ai entendu faire du bruit à votre porte, et j’ai cru qu’on était venu vous chercher. » Puis il ajouta qu’il se rappelait constamment un passage de la vie de saint François de Sales où il est dit que ce saint évêque, se trouvant un jour sur le lac de Genève dans une toute petite barque, fut assailli par une affreuse tempête ; il était porté à la cime des flots et retombait aussitôt comme dans un gouffre. 11 était calme et heureux, disait-il, parce que jamais il ne s’était mieux senti porté par la main de Dieu.

De son côté, le P. Caubert, penché à sa fenêtre et conversant avec son voisin, M. Petit, secrétaire de l’archevêché de Paris, lui disait : « Si vous voulez, nous allons chanter ; la musique dissipe la tristesse et fait du bien. » Et il entonnait un pieux cantique sur le Sacré-Cœur.

Le P. de Bengy trouva dans la cellule du P. Clerc un billet écrit de sa main et daté du jour même de sa mort, dans lequel il témoignait de sa parfaite assurance et de sa joyeuse résignation.

« Le jeudi à midi, écrit M. l’abbé Lamazou, on nous permet une récréation commune dans la même cour que la veille. Les visages sont plus tristes, mais les cœurs sont aussi fermes.... Je m’entretiens vingt minutes avec le P. Olivaint ; frappé dans ses plus chères affections, il conserve encore sur les lèvres un gracieux sourire ; je renonce à dépeindre sa figure et à reproduire sa conversation. Son visage avait quelque chose de vraiment idéal, et sa parole était celle d’un ange. Sur la proposition de Mgr Surat, de M. Bayle et du P. Olivaint, les prêtres font vœu, si Dieu daigne les arracher à la mort, de célébrer pendant trois ans, le premier samedi de chaque mois, une messe d’actions de grâces en l’honneur de Marie. »

Le P. Olivaint comptait sur une autre délivrance ; il faisait ses adieux, comme un voyageur à l’heure du départ. « Mon Père, disait-il avec transport au P. Bazin en lui prenant la main, hier soir deux de nos Pères sont partis pour le ciel, et cela doit recommencer aujourd’hui pour vous et pour moi ; ne nous. séparons pas* sans nous embrasser. » Il causa ensuite avec Mgr Surat[26], et, revenant encore au P. Bazin, il le pressa fortement sur sa poitrine en disant : « Mon Père, adieu ! nous ne nous reverrons plus probablement sur la terre, mais au ciel. »

Le 26 mai tombait juste un vendredi ; le jour était bien choisi pour gravir un calvaire et subir une passion. Le temps était à la pluie ; les prisonniers se promenaient dans le triste corridor sur lequel s’ouvraient leurs cellules, quand, vers quatre heures du soir, le brigadier Ramain parut. Son premier mot, prononcé d’une voix rude, ne laissa aucun doute aux otages ; on venait chercher une fournée. « Attention ! Répondez à l’appel de vos noms ; il m’en faut quinze. »

Le P. Olivaint, appelé le premier, répond aussitôt : « Présent ! » et, traversant le corridor, il va se placer vis-à-vis des prisonniers pour commencer la rangée des victimes. Après lui vient le tour du P. Caubert. Ramain a peine à déchiffrer le nom du P. de Bengy. Celui-ci s’approche et dit simplement : « C’est moi. » Parmi les élus se trouva le vieil ami du P. Olivaint, l’apôtre des jeunes ouvriers de Paris, le saint abbé Planchât.

Au moment de franchir le seuil de la prison, le P. Olivaint s’aperçoit qu’il tient encore à la main son bréviaire, livre cher et sacré, désormais superflu. Moins pour se défaire de ce vade mecum du prêtre que pour le sauver de sacrilèges souillures, il le remet au concierge en disant : « Tenez, mon ami, voici mon livre. » Mais à peine celui-ci a-t-il reçu ce legs précieux, qu’un officier fédéré s’élance comme un forcené, le lui arrache des mains et le jette au feu. Le concierge se hâta de le retirer des flammes, dès que cet énergumène se fut éloigné. Il se proposait de le conserver comme une relique, et résista même aux instances d’un haut personnage qui vint lui en offrir un grand prix. « Plus tard cet homme probe et délicat s’en est dessaisi en notre faveur, dit le P. de Ponlevoy, sans vouloir en retour accepter aucune gratification. C’est bien en effet ce grand bréviaire in-4° qui nous était connu : noirci par la fumée, à demi rongé par les flammes, il est encore marqué par un signet à la date du 26 mai[27]. »

Cependant les gendarmes enfermés dans la première section étaient descendus deux à deux et marquant le pas. Le peloton d’escorte ouvrit les rangs pour les recevoir ; après eux vinrent les laïques[28], puis les prêtres[29].

Un signal fut donné, et le cortège des cinquante- deux victimes se mit en marche. Les gens du quartier, émus de compassion, le regardaient passer. Dans le haut de la rue de la Roquette, une femme cria : « Mais sauvez-vous donc ! » Il est certain que toute maison se serait ouverte pour les recevoir.

On tourna à gauche et on s’engagea sur le boulevard Ménilmontant dont on suivit la droite, le long du mur qui borde le cimetière du Père-Lachaise. A la barricade qui se dressait sur le boulevard, devant la rue Oberkampf, une compagnie du 74e bataillon renforça 1" escorte ; puis on gravit la longue chaussée de Ménilmontant. Jusque-là, seul un vieux prêtre, le P. Tuffier sans doute, avait été insulté par quelques fédérés ; la foule continuait à se montrer sympathique. Mais dès qu’on eut pénétré dans la rue de Puébla, une masse énorme de vagabonds en armes, de galériens, de déserteurs, de femmes ivres ou furieuses, enveloppa de tous côtés les otages, criant : « Livrez-nous les prisonniers... à mort les calotins ! » La marche devenait plus lente et plus difficile, à mesure qu’on s’engageait dans l’étroite rue des Rigoles qui fait suite à la rue de Puébla. On fit halte, pendant vingt minutes, à la mairie, aujourd’hui détruite, du XX e arrondissement ; là, un homme féroce, Gabriel Ranvier, cria aux otages qui passaient devant lui : « Vous avez un quart d’heure pour faire votre testament, si cela vous amuse ! » Cette cruelle sentence fut accueillie par des trépignements de joie. « Va me fusiller tout cela aux remparts, » poursuivit Ranvier en s’adressant à un ignoble personnage, Émile Gois, qui jusqu’à ce moment commandait l’escorte. La foule organisa une sorte de marche triomphale. Une vivandière vêtue de rouge, le sabre à la main, s’avançait à cheval ; après elle, tambours et clairons sonnaient la charge ; Un jeune homme de vingt ans à peine, sorte d’acrobate, dansait en jonglant avec son fusil. La foule armée pressait les otages : des femmes s’élançaient pour leur donner des coups de poing, des coups de griffe. « Ici, ici, criait- on, il faut les tuer ici ! » La rue de Paris, qu’on suivait, est fort longue ; ce fut vraiment pour les martyrs la voie douloureuse. Les soldat- avaient une admirable contenance ; derrière eux, à haute voix, les prêtres les exhortaient à bien mourir. Autour des victimes, on chantait, on dansait, on hurlait ; on leur jetait des pierres et d’immondes projectiles[30]. A la croix formée par l’intersection de la rue de Paris et de la rue Haxo, la tête du cortège s’arrêta, la queue continua à marcher, et il y eut une confusion qui permit à des énergumènes de se rapprocher et de frapper les otages au visage. On eut quelque peine à se mettre d’accord sur le lieu de la sanglante exécution ; enfin une voix cria : « Allons au secteur. » Cet avis fut immédiatement adopté.

Hippolyte Parent, dernier commandant en chef de l’insurrection, venait d’y établir son quartier général. Varlin et trois autres membres de la Commune, bon nombre d’officiers fédérés étaient auprès de lui, quand on entendit tout à coup une immense clameur. C’était la foule qui arrivait, entraînant les otages avec elle ; elle se précipita dans la longue allée, bordée de maisons qui forme la cité proprement dite. Quand les otages furent entrés, on ferma une mince barrière de bois ; elle fut aussitôt brisée par la foule. Varlin, membre de la Commune, voulut s’opposer au massacre : « Va donc, avocat ! lui cria-t-on ; ces gens appartiennent à la justice du peuple ! » Les otages, serrés par la foule, acculés dans un espace carré qu’un mur très-bas séparait du jardin, attendaient courageusement la mort[31].

Il y eut un moment très-court d’hésitation ; on entendit armer quelques fusils ; un homme grimpa sur une charrette et lut un papier qu’il tenait en main ; on applaudit. C’est alors qu’un boucher, Victor Bénot, colonel des gardes de Bergeret, incendiaire des Tuileries, se précipita hors d’une maison en criant : « A mort !... » L’horrible massacre commença. Un vieux prêtre se jeta devant un gendarme pour le protéger et reçut les premiers coups. On força les malheureux soldats à sauter par-dessus le petit mur pour les tirer « au vol » ; ils obéirent. Les prêtres refusèrent. L’un d’eux dit : « Nous sommes prêts à confesser notre foi, mais il ne nous convient pas de mourir en faisant des gambades. »

La boucherie dura une heure.... Puis, pour achever les blessés, on se mit à piétiner, à danser sur eux ; on les cribla de coups de fusil et de pistolet ; on les larda de coups de baïonnette ; on ne s’arrêta que lorsqu’on fut certain que tous étaient bien morts.

Le P. de Bengy resta sur la place presque dépecé ; ses vêtements étaient troués déballes, lacérés en tous sens par les sabres et les baïonnettes ; son scapulaire sanglant pendait sur son cœur avec son crucifix tordu par les balles. Le P. Gaubert eût été méconnaissable sans le petit sachet vide suspendu à son cou et son crucifix. Le P. Olivaint avait reçu une balle en plein cœur. On lui avait enlevé la moitié droite du crâne et cassé la mâchoire. Sur sa poitrine on retrouva, avec la médaille de l’œuvre de la première communion, son reliquaire et le portefeuille où il marquait les victoires et les défaites de son examen particulier.

Le lendemain, quelques fédérés vinrent dépouiller les morts, puis ils précipitèrent dans un caveau les cinquante-deux cadavres horriblement défigurés.

 



[1]Actes, p. 49.

[2]1. Actes, p. 49.  —  Le P. Jean Caubert naquit à Paris le 20 juillet 1811. Après avoir parcouru toutes ses classes avec distinction au collège Louis-le-Grand, fait son droit et trois ans de stage, il exerça pendant sept ans l’office d’avocat au barreau de Paris. Admis dans la Compagnie de Jésus par le R. P. Rubillon, provincial, le 10 juillet 1845, deux mois après le P. Olivaint, il fit son noviciat à Saint-Acheul et prononça ses premiers vœux à Brugelette, le 31 juillet 1847. Il se trouva sur les bancs de la classe de théologie, à Laval, avec Pierre Olivaint, puis, ordonné prêtre, il ne cessa d’être employé dans diverses maisons comme ministre, procureur et confesseur : au grand séminaire de Blois trois ans, à l’école Sainte-Geneviève sept ans, à la maison de la rue de Sèvres dix ans. Il avait fait sa troisième année de probation à Notre-Dame de Liesse, en 1853, et ses derniers vœux, le 15 août 1855, dans la chapelle de la rue Lhomond. C’était un homme admirablement humble, d’une piété simple et solide, très-recueilli, et fort avancé dans les voies spirituelles. Sous ces apparences modestes se cachait un grand cœur.

[3]Le « général » Bergeret, dont le quartier général était à la place Vendôme, avait été, durant le premier siège, capitaine au 83e bataillon. Sous la Commune, ce bataillon avait pour commandant le docteur Goupil ; les gardes nationaux qui arrêtèrent le P. Olivaint en faisaient partie ; il y avait peut-être, comme on a dit, des gens de Belleville avec eux ; mais nous n’en avons pas la preuve.

[4]Actes, p. 54.

[5]« En temps normal, tout individu arrêté est écroué d’abord dans une vaste prison attenante au Palais de Justice et qui est le Dépôt près la Préfecture de police, divisée en deux parties distinctes, l’une destinée aux hommes, l’autre attribuée aux femmes... Cette énorme geôle, contenant cent quatre-vingt-quinze cellules et de vastes salles, est disposée pour la détention individuelle et pour la détention en commun ; nouvellement bâtie, dans les dernières années de l’Empire, elle est en fortes pierres de taille, triste, sombre et outillée de manière a défier toute tentative d’évasion. » (M. Maxime du Camp, les Convulsions de Paris. I. p. 82.)

[6]Garreau. ouvrier serrurier, âgé de vingt-quatre ans, connaissant les prisons pour v avoir séjourné, un peu malgré lui, pendant quatre années. C’était un homme dur, menaçant, haineux et sombre, qui ne fut doux ni aux surveillants, ni aux détenus, ni aux otages. » (M. Maxime du Camp, les Convulsions de Paris, I, 88.) A la fin d’avril. Garreau fut envoyé à la direction de Mazas.

[7]« Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu, car je confesserai encore son nom. » (Ps. xli, 6.)

[8]M. le docteur Moissenet fit preuve du plus généreux dévouement à la Compagnie, durant ces tristes jours, et mérita la reconnaissance du P. Olivaint et de tous ses frères.

[9]M. Maxime du Camp, les Convulsions de Paris, t , p 350.

[10]Actes, p. 66.

[11]Allusion à la célèbre méditation des deux étendards dans les Exercices spirituels de saint Ignace (2e semaine, 4e jour). Le P.Olivaint veut dire qu’il se représente, flottant au-dessus de sa prison et de Paris rebelle, « l’étendard de Lucifer, l’ennemi capital de la nature humaine. »

[12]Qu’il faut placer en Dieu toute sollicitude.

[13]Quel dégoût j’ai de la terre, quand j’aperçois le ciel ! Parole que saint Ignace aimait à répéter.

[14]Le P. Olivaint confond ici la Conciergerie avec le Dépôt. Plusieurs otages survivants ont commis la même erreur ; aucun d’eux ne fut emprisonné à la Conciergerie.

[15]M. Maxime du Camp, p. 321.

[16]Le 27 avril.

[17]Le 27 avril.

[18]Lettre du 1er mai.

[19] 18 mai.

[20]Le P. Armand de Ponlevoy.

[21]M. Maxime du Camp, p. 328, suiv.

[22]A l’arrivée du cortège, François avait dit : « On pourra peut-être évincer quelques laïques, mais tous les prêtres y passeront — il y a dix-huit siècles que ces gens-là nous embêtent. »

[23]M. Max. du Camp, p. 347.

[24]Actes, p. 163.

[25]Actes, p. 169.

[26]« Si mon regard ne m’a trompé, dit M. l’abbé Amodru, le P. Olivaint confessait Mgr Surat tout en se promenant avec lui. »

[27]Actes, p. 202.

[28]Un officier de paix, deux ouvriers ébénistes et un tailleur de pierre.

[29]Le P. Olivaint, le P. Caubert, le P. de Bengy, de la Compagnie de Jésus ; le P. Radigue, le P. Tuffier, le P. Rouchouse, le P. Tardieu, de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Picpus ; l’abbé Planchât, aumônier de l’œuvre du Patronage ; M. Sabatier, vicaire de Notre-Dame de Lorette ; l’abbé Benoist et l’abbé Seigneret, du séminaire de Saint-Sulpice.

[30]Enregistrons cependant, après le P. de Ponlevoy, une bonne parole « Où mène-t-on ces gens-là ? demanda quelqu’un à un homme de l’escorte.  — On les mène au ciel, » répondit celui-ci ; cela dit, il sortit des rangs et disparut.

[31]M Maxime Du Camp, p. 425.

La vie du Père Olivaint - Chapitre XVII

http ://www.archive.org/details/pierreolivaintpOOclai

PIERRE OLIVAINT

 

PRETRE DE LA COMPAGNIE DE JESUS

 

PAR LE P. CHARLES CLAIR 

1890

 

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CHAPITRE XVII

 Le siège de Paris.  —  La Commune.

  

Les dernières années qui précédèrent les douloureux événements de 1870, furent signalées par la recrudescence des passions révolutionnaires et antireligieuses. L’Église, les congrégations, les jésuites, dénoncés à la tribune du Sénat et du Corps législatif, redevinrent le thème habituel des déclamateurs de clubs et des journalistes de faubourgs ; le dévergondage des idées fomentait le désordre et préparait l’émeute.

Le P. Olivaint suivait d’un regard attristé les progrès du mal. La faiblesse du pouvoir en face des manifestations démagogiques, l’apathie des bons, leurs divisions intestines lui faisaient prévoir, à courte échéance, la catastrophe ; mais ce qui l’inquiétait plus que la violence des ennemis de l’ordre social, c’était la timidité de ceux qui auraient dû le défendre. Les catholiques eux-mêmes, à les considérer en général, ne lui paraissaient pas déployer un courage égal au péril. Nous trouvons, dans ses notes, cette plainte énergiquement exprimée : « Conduite des catholiques.  —  Comme ils s’effacent, au lieu de s’affirmer ! comme ils se trahissent, au lieu de se soutenir ! comme ils se retirent, au lieu de s’avancer ! comme, seuls, ils font des concessions ! comme ils exaltent leurs adversaires et rabaissent leurs défenseurs ! comme chacun prétend avoir exclusivement l’Église pour soi et lutte contre les autres !... »

Le profond chagrin qu’il éprouvait à ce spectacle était, grâce à Dieu, adouci par le zèle et la générosité que plusieurs déployaient au service de la religion et du pays. Il était heureux, par exemple, quand quelques-uns de ses enfants, au club du Pré-aux-Clercs ou du Vieux-Chêne, avaient affronté bravement la colère ou les sarcasmes d’un auditoire hostile pour défendre la vérité et venger l’honneur de l’Église.

En voyant se multiplier les attaques contre la Compagnie de Jésus, le P. Olivaint se dit que l’heure était venue de souffrir sans faiblesse la persécution dont le mystérieux attrait avait naguère décidé de sa vie. Il ne cessa de conseiller la résistance par toutes les voies légales, mais sans se faire illusion sur le résultat ; il savait qu’en temps de révolution la loi n’est plus qu’un vain mot. Tout son espoir était en Dieu : « Nous retiendrons sur nous et sur nos œuvres la bénédiction d’en haut, écrivait-il dans un mémoire adressé au P. Provincial, si nous sommes vraiment religieux, religieux avant tout. Devant la loi, c’est le citoyen qui sauve le religieux ; mais, dans la pratique et devant Dieu, il est bien plus vrai de dire que c’est le religieux, par sa fidélité, qui sauve le citoyen ou plutôt qui se sauve lui-même. »

Au moment où la déclaration de guerre jetait tous les esprits dans l’agitation et l’inquiétude, le P. Olivaint sentit le besoin de se recueillir. Le 1er août 1870, il se mit en retraite, pour se disposer à la passion qui était proche. Toutes ses méditations et tous ses efforts tendirent à bien établir en lui le règne du Saint-Esprit par la pureté du cœur ; il prit pour dernier mot d’ordre : « Aimer, c’est souffrir, » et se déclara « prêt à mourir pour l’Église, le Souverain Pontife, la Compagnie… » Il sortit de la solitude pour apprendre nos désastres à Wissembourg, à Woerth, à Forbach, et ce qui lui parut plus humiliant que toutes nos défaites, l’abandon de Rome ! Ce fut pour lui l’annonce des plus grands malheurs, auxquels depuis longtemps il s’attendait. Dans les premiers jours de janvier 1870, il avait dit : « La persécution est à nos portes ; elle sera terrible. » Et comme la personne à laquelle il adressait ces paroles semblait douter de l’imminence du péril, il reprit avec animation : « Mon enfant, nous traverserons un bain de sang[1]. »

« Le 11 août 1870, raconte M. le docteur H. G***, partant avec mon ambulance pour l’armée du Rhin, j’allai faire mes adieux au P. Olivaint, à la maison de la rue de Sèvres. En me reconduisant, il me prit la main et me dit : « Vous avez raison de porter secours à nos blessés ; vous allez au-devant du danger et je vous approuve. Mais vous ne serez pas des plus exposés. La guerre a été follement engagée, nous sommes battus, et nous le serons encore. Profitant de l’impuissance du pouvoir, le parti radical, qui déjà s’agite, provoquera dans Paris un terrible bouleversement. On s’attaquera aux maisons religieuses, on commencera par les nôtres, on viendra ici même. Un nous trouvera tous, chacun à son poste, moi comme les autres, bien entendu. Ce que nous deviendrons… l’avenir vous l’apprendra. »

Peu de jours après, le P. Olivaint confiait au P. de Ponlevoy son jugement sur la situation : « Nous sommes tranquilles pour le moment. Mais la république rouge s’organise à côté de la tricolore. On voit sur les murs les avis de deux gouvernements, si l’on peut parler ainsi. Que la sociale l’emporte un instant, et nous savons d’avance notre sort. »

La prévision de cet avenir, loin de l’intimider, excitait son courage. « Que fera de nous la Révolution ? écrivait-il[2] ; confiance ! courage ! Nous sommes prêts à tout, et nous tâcherons de nous mettre au niveau des circonstances, ad majorem Dei gloriam ! »

Si, dans son patriotisme, il se faisait quelque illusion sur les chances de la lutte contre l’Allemagne, il n’en avait aucune au sujet des menées criminelles de la Révolution. « Comme vous voyez tout en noir ! disait-il dans une autre lettre[3] ; je suis bien loin de juger comme vous. Non. non, tout n’est pas perdu. Les Prussiens seront repoussés et je ne serais pas étonné même qu’ils dussent renoncer au siège de Paris. Mais la Révolution se lèvera probablement quand les Prussiens disparaîtront. A la Providence ! Il me semble que le Seigneur est en train de relever la France par ses humiliations même ; il a fait guérissables les nations de la terre, selon la parole de l’Écriture, et je m’obstine à espérer qu’ils nous guérira. »

En tous cas, il était dès lors énergiquement résolu à ne céder ni à la peur, ni même à la violence. « Je vous suis bien reconnaissant, ajouta-t-il, de m’offrir à tout événement un asile. Certes, j’irais avec une grande confiance sous votre toit, et ce serait pour moi une vraie consolation, si jamais la Providence m’obligeait à partir. Mais je ne vois pas comment cela pourrait arriver, à moins d’un décret de bannissement dont les gendarmes assureraient l’exécution. Autrement, que nous ayons affaire à la Révolution ou aux Prussiens, les âmes dans de tels dangers ont plus que jamais besoin de secours, et vous pensez bien que nous saurons rester à notre poste. »

Dans toutes ses lettres, il tient ce même langage. « Pour moi, écrit-il à Mme la maréchale Randon[4], pour moi, je ne quitte pas Paris : à tout événement je dois rester à mon poste, et pour nos Pères, et pour les chères âmes. »  —  « Vous le pensez bien, répète-t-il encore[5], je ne songe pas à fuir. Que deviendraient les pauvres âmes, si ceux que Dieu charge de les soutenir, les abandonnaient au milieu de telles épreuves ? Quand les gendarmes me feront sortir par la porte, en attendant que je puisse rentrer par la fenêtre, je verrai s’il y a moyen de visiter votre chère demeure. »

Au milieu de ces graves préoccupations, le P. Olivaint ne perdait rien de son généreux entrain et de sa merveilleuse activité. Dès le 26 août 1870, il organisait une vaste ambulance dans la maison de la rue de Sèvres, et assignait à chaque Père un poste d’aumônier et un poste d’infirmier à chaque Frère. Il fallut vaincre d’étranges résistances pour obtenir la faveur de se dévouer au service de nos braves soldats. Une fois ces obstacles surmontés, le P. Olivaint s’occupa d’un projet qu’il semble avoir eu grandement à cœur. Il s’agissait d’établir un Orphelinat pour les victimes de la. guerre. « Une œuvre de ce genre, dit-il[6], si utile en elle-même et qui ira rien de contraire à notre institut, serait certainement bien accueillie. Je la placerais dans un autre quartier, du côté de Saint-Philippe du Roule.... Auprès de cette œuvre peut-être un externat s’établirait. Dans les temps de révolution surtout, ceux-là seuls réussissent qui savent oser et prévoir. »

Le P. Olivaint a vu, du haut du ciel, se réaliser son pieux dessein. Le vénérable successeur de l’archevêque martyr a recueilli les orphelins de la guerre, et sur la rive droite de la Seine s’est élevé l’externat de Saint-Ignace qui réunit déjà plus de sept cents enfants.

L’investissement de Paris se complétait peu à peu ; la grande ville allait se trouver séparée du reste du monde. « Les Prussiens sont près d’ici, écrit le P. Olivaint dans une lettre qui parvint, à travers mille obstacles, jusqu’en Pologne[7] ; quelle affreuse guerre ! Et si nous n’avions que les Prussiens à combattre ! mais la Révolution se dresse devant nous. A Lyon flotte le drapeau rouge ; un certain nombre de nos Pères sont en prison. A Paris, les rouges sont encore contenus. Cependant plusieurs tentatives ont été faites. Notre collège de Vaugirard, pour sa part, a été attaqué deux fois[8]. J’ai eu, moi, ici, une petite émeute. Mais que Notre-Seigneur est bon ! On ne le voit jamais mieux que dans des temps semblables. Nous avons été remarquablement protégés[9]. Après tout, nous ne demandons pas mieux que de souffrir pour ramener la bénédiction de Dieu sur notre pauvre pays. Non, nous ne savions pas nous-mêmes à quel point la France était malade ! Mais Dieu a fait guérissables les nations de la terre, pourvu cependant qu’elles veuillent guérir. Ah ! si votre chère Pologne avait voulu ‘ Et notre France voudra-t-elle ? Comprendra-t-elle que tout est perdu si elle ne revient à Dieu, si elle ne retourne à la foi catholique, si elle ne renonce à cette corruption de mœurs et de doctrines qui sont au fond la vraie cause de ses malheurs ? Prions, prions, et en attendant des jours meilleurs, si jamais ils doivent luire, sachons nous dévouer pour les âmes et faire notre devoir. Il y a eu à Paris une grande débandade ; à l’approche du siège, des multitudes ont pris la fuite ; tous ceux que des raisons de force majeure ne retenaient pas ont déguerpi. Nous avons, nous, renvoyé nos jeunes gens et nos infirmes, et nous restons au poste pour soutenir les courages et panser toutes les blessures, pour réconcilier les mourants avec le Seigneur et leur ouvrir le ciel. Nous avons une ambulance dans chacune de nos maisons. De plus, nous logeons des mobiles. Nous avons des aumôniers aux fortifications et aux avant-postes. Nous faisons pour la patrie tout ce qui dépend de nous. Quant au danger, grâce à Dieu, nous n’y pensons pas. Je bénis Notre-Seigneur des dispositions calmes et généreuses de tous ceux qui m’entourent. Le canon va gronder, les bombes et les obus vont pleuvoir.... A la bonne Providence ! Ah ! mieux vaut mourir que de voir plus longtemps le triomphe de l’erreur et de l’iniquité sur la terre, mais il faut bien mourir, et quelle plus heureuse mort que de succomber dans le dévouement au service du bien, de la vérité, de l’Église et de Dieu !...

« Après la tempête, nous aurons des jours meilleurs. C’est la justice de Dieu qui passe ; bientôt nous sentirons les effets de sa miséricorde. Écrivez-moi bientôt et dites-moi que vous avez trouvé le secret de ne plus jamais pécher contre l’espérance, et que cette douce vertu soutient votre âme et votre corps même. »

Le P. Olivaint aurait ardemment désiré prendre pour lui, selon sa coutume, le ministère le plus pénible et suivre nos soldats sur le champ de bataille. « Nos Pères se dispersent dans toutes les directions pour relever les blessés avec un zèle bien édifiant, mandait-il le 21 septembre au P. Provincial. On serait vexé de rester là, si le vrai poste de Dieu n’était pas celui de l’obéissance. » Il n’était pas oisif ; son zèle était plus entreprenant que jamais. « La guerre prêche, » disait-il, et il constatait avec joie « un mouvement de retour à Dieu pour bien des âmes[10]. » Ce qu’il passe sous silence, ce sont les épreuves physiques et morales de ces tristes jours, du moins en tant qu’il s’agit de ses souffrances personnelles. « C’est, dit-il[11], la monotonie de l’état de siège, du froid, des privations, de la fatigue ; mais, en vérité, si nous nous comparons à cette multitude qui nous environne, nous avons bien peu à souffrir. Comme nous souffririons volontiers davantage, si le salut devait venir par là ! Ah ! si les âmes se tournaient davantage vers Dieu ! »

« La bonne Providence nous protège d’une manière manifeste. Elle a pour nous, ici particulièrement, pour cette question matérielle devenue passablement difficile, toutes sortes d’attentions touchantes. L’autre jour, les larmes m’en venaient aux yeux de reconnaissance. Sachez bien que nous ne sommes pas du tout au découragement, pas même à l’inquiétude : ce serait vraiment faire injure à Notre-Seigneur[12]. » Le 11 janvier, au lendemain du combat de Buzenval, il exprima avec plus d’énergie encore ce même sentiment : « Nous serions bien ingrats, si nous n’étions prêts à tout dévouement et à une inconfusible confiance. »

Enfin, ce long siège s’acheva dans l’humiliation de la défaite. En jetant un regard en arrière, le P. Olivaint éprouvait, avant tout, un sentiment de reconnaissance. « Qu’il fait bon mettre toute sa confiance en Dieu ! écrivait-il ; nous avons été l’objet d’une providence toute particulière. Sans doute, nous avons eu notre part d’épreuves, cela était juste ; mais en vérité, nous n’avons pas trop souffert. Trois de nos Pères ont été blessés sur les champs de bataille, mais légèrement. Les obus ont sifflé sur Vaugirard, la rue de Sèvres, la rue des Postes : c’était un assez vilain concert ; je ne sais pas pourquoi on vante la musique allemande ; mais personne de nous n’a été atteint. Quelques murs ont été percés, un énorme éclat d’obus s’est arrêté dans la tribune de notre église, juste au-dessus du saint Sacrement ; on eût dit qu’il n’était venu là que pour saluer le maître. Je dois avouer, pour toucher un autre point, que nous n’avons pas vécu certainement dans l’abondance ! Quelques-uns sont un peu plus maigres qu’auparavant ; quelques autres, tombant de fatigue, sont en train de se refaire. Cependant, l’état sanitaire est en général assez bon. Donc, bénissons Dieu et préparons-nous à le mieux servir, car il y aura bientôt beaucoup à faire : noble carrière pour ceux qui aiment le dévouement et vivent par le cœur[13] ! »

A un ancien élève de Vaugirard, impatient d’avoir de ses nouvelles, il disait : « Non, mon bien cher enfant, je ne suis pas mort et je vous aime toujours. Et Vaugirard n’est pas mort non plus, malgré les obus qui pleuvaient dans toute la plaine. Un seul projectile a touché les murs ; la petite chapelle de la nouvelle infirmerie a été saccagée. Dans le parc, les allées sont labourées, mais cette semence prussienne ne poussera pas. Les externes n’ont pas cessé de venir pendant le siège, excepté quand les obus s’opposaient à leur passage. Les internes rentrent maintenant ; bientôt il n’y aura plus qu’un souvenir ! Aux Moulineaux, les Prussiens étaient dans le bois et les Français dans la maison. Les Moulineaux ont échappé comme le reste. Voyez la protection de Dieu[14] ! »

Cette pensée de filiale confiance en Notre-Seigneur se mêle à tout ce qu’il écrit. « Rassurez-vous sur notre sort, mandait-il à une personne inquiète à son sujet[15] ; la divine Providence nous a miraculeusement gardés au milieu des douloureuses péripéties de ces effroyables jours. Malgré les rouges et les Prussiens, malgré les privations et les obus, il n’est pas tombé un seul cheveu de notre tête, car le Seigneur ne l’a pas permis. De toutes les communautés de la rive gauche qui se trouvaient, comme nos trois maisons, dans le tir pendant le bombardement, et sur lesquelles, par conséquent, pleuvaient les obus, je n’ai entendu parler que d’une seule religieuse qui ait été frappée, encore assure-t-on que la bonne Sœur avait demandé à Dieu cette blessure comme une grâce. Les fatigues n’ont pas manqué ; bon nombre d’entre nous, et moi tout le premier, sommes un peu comme des hommes à épuisés qui ont besoin de se refaire ; nous allons nous décarêmer en carême. Bientôt il n’y paraîtra plus. Ah ! s’il pouvait en être ainsi de notre pauvre France ! Si elle voulait, si elle savait comprendre la cause de ses malheurs ! Si, désavouant son impiété sociale, elle revenait à Dieu pour rentrer dans sa vieille mission de nation catholique, armée du glaive, comme un chevalier, pour la défense de la sainte Église, ah ! comme elle se relèverait.... Pauvre France ! comment espérer que le voile épais du mensonge tombe enfin ? »

Et, dans une autre lettre[16], résumant d’un mot ses impressions, il garderait, disait-il, de tous ces événements, « un souvenir mêlé de consolation et de tristesse : tristesse, en pensant à tant de victimes ; consolation, en pensant à tant d’âmes qui s’étaient rapprochées de Dieu. »

Il était loin cependant de croire que tout fût terminé ; l’avenir lui apparaissait bien sombre. « On dort ici comme aux bords de l’Océan, écrit-il quelques jours avant l’insurrection de la Commune[17], sachant bien que l’on peut être réveillé à chaque instant par la tempête ; mais on dort... et le Seigneur garde et Marie étend les mains.... Confiance ! »

« Remerciez avec nous Notre-Seigneur qui nous a si bien gardés et qui nous garde encore, écrivait-il ce même jour à un Père de la Compagnie. Les rouges sont toujours là qui rugissent ; humainement parlant, la position est vraiment critique. La guerre civile peut éclater à chaque instant. Les insurgés ont des batteries de canons et de mitrailleuses braquées sur les hauteurs de Belleville et de Montmartre. Mais Notre-Seigneur est là. C’est un vrai miracle de sa miséricorde que ces misérables ne soient pas devenus maîtres de tout pendant le siège : il est bien certain que le gouvernement ne les arrêtait pas. Une force mystérieuse, à leur grand étonnement, la main même de Dieu les a contenus et les contient encore. Nous comptons de plus en plus sur le secours de Notre-Seigneur. »

Pour l’obtenir sûrement, le P. Olivaint réclame l’intercession des Saints au ciel et des âmes pures sur la terre. Parlant d’une religieuse du Carmel : « Il ne fallait pas, dit-il, qu’elle quittât Paris. Où donc, au milieu de si cruelles épreuves, où donc eût été la protection et l’expiation pour cette ville coupable, si les anges du sanctuaire avaient fui ? Ne lui parlez pas de partir maintenant. Autant que jamais on a besoin que les prières et les pénitences de la sainte Montagne du Carmel détournent le tonnerre attiré par les hauteurs impies de Montmartre et de Belleville. »

L’horrible assassinat du malheureux Vincenzini (26 février), le meurtre des généraux Lecomte et Clément Thomas (18 mars ;, la fusillade de la place Vendôme (22 mars) servirent de prélude aux atrocités dont les hommes de la Commune allaient se rendre coupables. C’est dans cette inutile manifestation de la paix que tomba, victime de son courage, un des enfants les plus aimés du P. Olivaint.

Paul Odelin, lieutenant au 16e bataillon de la garde mobile de la Seine, avait, durant le siège, fait chrétiennement son devoir. Ce vaillant jeune homme avait toujours rêvé quelque beau dévouement. En 1867, il avait voulu s’engager aux zouaves pontificaux : « Si je meurs, disait-il, je serai martyr, j’irai au ciel tout droit ; c’est la mort qui me convient, à moi ; il faut que ce soit court et bon. » Pendant la guerre, songeant à l’avenir, il entrevoyait la possibilité d’un complet sacrifice de lui-même à Dieu. « Mon cœur, écrivait-il, déborde du besoin de se donner entièrement et sans récompense ici-bas. » Dieu l’exauça ; selon le vœu du généreux enfant, ce fut court et bon...

Le mercredi 22 mars, il marchait donc auprès du drapeau, au premier rang, en uniforme. Épargné par la première décharge, Paul reprocha énergiquement aux fédérés leur indigne guet-apens, et tomba frappé par une balle en pleine poitrine. A cette douloureuse nouvelle, le P. Olivaint accourut et s’agenouillant auprès du mort : « Quelle sérénité, murmura-t-il tout en pleurs ; cher Paul !... J’envie son sort ! » Et s’adressant à la pauvre mère désolée, il ajouta : « Je n’ai pas une parole de consolation à vous dire. Je n’ai pas de consolation pour moi ; comment pourrais-je vous en donner ? Du reste, n’en cherchez pas sur la terre : voyez Paul au ciel et n’en descendez pas. » En disant ces mots, il arrosait de larmes les vêtements ensanglantés de celui qu’il se plaisait à appeler un de ses plus chers enfants de Vaugirard et qu’il pleurait maintenant avec la douleur et l’affection d’un père[18].

Le jour des funérailles, le P. Olivaint, après la messe, fit l’absoute ; mais il put à peine prononcer le» prières ; sa voix était étouffée par les sanglots. Le 25 mars, il écrivait : « Paul Odelin a été tué l’autre jour, à la place Vendôme. Hélas ! pauvre mère !... Priez pour elle, priez pour ce cher jeune homme. C’est une vraie perte : il promettait beaucoup ; il avait le cœur et l’intelligence, la foi et le dévouement, le savoir-faire et le courage. Que de fois je l’ai admiré pendant le siège ! Il était lieutenant dans un bataillon de Belleville, ‘et, bien que parfaitement connu comme catholique, il avait conquis le respect, l’estime, l’affection de ses hommes ; c’était même le catholique qu’on appréciait en lui. Encore un dont le sang noble et pur va peser dans la balance de Dieu du côté de la miséricorde. Sursum corda[19] ! »

Un secret pressentiment l’avertissait qu’il ne tarderait pas à prendre lui-même sa part de l’expiation sanglante. Le lendemain des funérailles de Paul Odelin, le dimanche de la passion, deux mois jour pour jour avant le martyre de la rue Haxo, le P. Olivaint, s’étant rendu une dernière fois au couvent des Oiseaux rempli des souvenirs de sa mère, adressa aux religieuses quelques paroles d’encouragement. Il développait avec une merveilleuse énergie cette divine promesse : « Pas un cheveu ne tombera de votre tête sans la permission du Père céleste[20], » quand, s’interrompant tout à coup : « Vous me direz : il ne s’agit pas d’un cheveu seulement, mais peut-être de la tète.... Eh bien ! si la tête tombe, ce sera avec la permission et la grâce du Père céleste. » Son visage devint radieux, sa voix de plus en plus vibrante : « Quelle faveur serait-ce ? s’écria-t-il. Voyez les apôtres : Ils allaient, transportés de joie d’avoir été jugés dignes de souffrir pour le nom de Jésus, ibant gaudentes... Soyons, nous aussi, généreux et prêts au sacrifice. Il faut du sang pur à la France pour la régénérer ; mais qui de nous sera jugé digne de verser le sien ? Si nous sommes choisis, quelle grâce ! Si nous sommes laissés, humilions-nous. »

Le même jour, le P. Olivaint visita le P. de Ponlevoy dans la retraite où celui-ci, par obéissance, avait dû se réfugier. Prévoyant un cas extrême qui n’était pas chimérique : « Avant tout, dit-il à son supérieur, si on vient m’arrêter, je veux me poser sur mon terrain et me donner pour ce que je suis : citoyen français, sans doute, mais prêtre, mais jésuite ; car c’est sous ce titre que je vis et que j’entends bien mourir.  —  Soit, lui fit-il répondu, moriamur in simplicitate nostra[21]. S’il faut mourir, au moins mourons tout entiers et tombons tout d’une pièce[22]. » De retour à la maison de la rue de Sèvres, le P. Olivaint prit avec le plus grand calme ses dernières dispositions. Il réunit les siens autour de lui et leur dit « qu’il fallait s’attendre à servir de victimes.... J’espère être là pour répondre moi-même en cas de surprise, ajouta-t-il. Si on s’en prend à vous, renvoyez à moi ; je suis le responsable. » Puis il indiqua les articles de la Constitution de 1848 et du Code pénal qui protègent la liberté individuelle, le domicile, la propriété....

« A ce moment, raconte un des Pères présents à cette scène, le P. Olivaint remarqua que je souriais un peu en l’entendant parler d’avocat pour nous défendre ; mais il m’expliqua sa pensée : « Je suis le supérieur, me dit-il ; je dois, comme un capitaine de vaisseau, tout tenter pour sauver le navire et ne le quitter que lorsqu’il aura sombré complètement. » Il n’oublia aucun détail dans les conseils qu’il donnait à chacun et qu’il avait eu soin d’écrire en trois grandes pages. Ces notes que nous avons sous les yeux réglaient minutieusement tout ce qui concernait la dispersion, le refuge assigné à chaque Père, la vie religieuse en dehors de la communauté, le fruit spirituel à tirer de ces épreuves, etc. Il se leva en disant : Ils viendront : confiance et courage ! Il savait, à n’en pouvoir douter, qu’ils allaient venir. Le 2 avril, un ami dévoué lui demandant s’il ne jugeait pas prudent de quitter Paris, le P. Olivaint lui répondit du ton le plus naturel : « Nous avons été prévenus par un de ces malheureux[23] qu’une perquisition ici a été décidée. Nous serons probablement arrêtés demain ou après-demain. Que voulez-vous ? Il faut savoir rester à son poste. Qui sait si, dehors, nous ne regretterions pas le bien que peut-être nous pourrons faire dedans ? »

Le 4 avril, de grand matin, on vint lui annoncer que, durant la nuit, un bataillon de fédérés avait violemment envahi l’école Sainte-Geneviève et fait prisonniers huit Pères, quatre frères coadjuteurs et sept domestiques. Ces otages, dont trois, les PP. Léon Ducoudray, Anatole de Bengy et Alexis Clerc, devaient glorieusement mourir, avaient tous été conduits au dépôt près la préfecture de police, vaste prison attenante au Palais de Justice où se trouvait déjà incarcéré M. le président Bonjean, et où, dans la même journée, furent amenés tour à tour Mgr Darboy, Mgr Surat, M. Deguerry, curé de la Madeleine, M. Moléon, curé de Saint-Séverin, M. Crozes, aumônier de la Roquette, l’abbé Allard, ancien missionnaire.

Il avait été décidé d’abord que le P. Olivaint laisserait la maison à la garde de deux Pères et se retire rait en lieu sûr. Mais, à ces tristes nouvelles, « un revirement soudain se fit dans sa disposition, » raconte le P. de Ponlevoy[24]. Tel était son caractère. Tant que le danger n’était que probable, il consentait à s’y soustraire ; maintenant qu’il est à la fois certain et très-prochain, il n’y consentira jamais ; mille fois plutôt s’y précipiter lui-même que d’y abandonner ses frères ! Il apprend ce qui vient de se passer la nuit précédente à l’école Sainte-Geneviève ; il est semi-officiellement prévenu, de la part d’un membre de la Commune, de tout ce qui s’apprête pour le soir. Mais Dieu sans doute lui met au cœur d’attendre ; son parti pris est irrévocable, il attendra de pied ferme. Comme par un mouvement spontané, il va droit au P. Bazin, désigné pour garder la maison : « Mon Père, lui dit-il d’un ton bien décidé, j’ai changé mon premier plan ; vous partez et je reste. » Celui-ci se permet quelques observations en effet très-spécieuses. Mais le P. Olivaint coupe court : « Non, non, ajoute-t-il, il y a du danger, je suis supérieur, je dois et veux rester. » Cela dit, il lui laisse deux cents francs qui restaient encore pour venir en aide à la famille dispersée.

Plusieurs fois dans la journée et jusqu’au soir, les avis se multiplièrent ; au dedans et au dehors on revint à la charge : le P. Olivaint resta inébranlable « Je ne veux pas fuir devant les gens de la Commune, répétait-il ; il faut qu’ils me trouvent ici, s’ils y viennent.... S’ils me font prisonnier, je les suivrai. S’ils font plus, j’espère, avec la grâce de Dieu, leur montrer comment sait mourir un jésuite. »

Un peu avant midi, il répondit encore à une personne qui le suppliait de fuir : « Je suis comme un capitaine de vaisseau qui doit rester le dernier à son bord.... Après tout, si nous sommes pris aujourd’hui, je n’aurai qu’un seul regret, c’est que ce soit le mardi et non le vendredi saint. » A six heures du soir, on vint lui annoncer que la redoutable visite allait avoir lieu entre sept et huit heures. « Allons donc ! répliqua-t-il, pourquoi vous inquiétez-vous ainsi, mon enfant ? le meilleur acte de charité que nous puissions faire, n’est-ce pas de donner notre vie pour l’amour de Jésus-Christ ? »

Il était en habit ecclésiastique, se promenant, d’un pas ferme et décidé, dans le long corridor du rez-de-chaussée, en face de la porte d’entrée, et récitant tranquillement son bréviaire. Un ami vint encore le trouver : « Mais, mon Père, que faites-vous là ? » dit-il.  —  Le Père lui serra la main et répondit : « J’attends... »

 



[1]Lettre de Mme la baronne Duchaussoy, du 21 août 1875.

[2]Lettre du 11 septembre 1870 à Mme la marquise de Contactes.

[3]Lettre du même jour à Mme la marquise de Sainte-Marie d’Aigneau.

[4]18 août 1870.

[5]Lettre du 11 septembre 1870 à Mme la marquise de Contados.

[6]Lettre du 11 septembre 1870 au R. P. de Ponlevoy.

[7]Lettre du 14 septembre à Mme la comtesse Laniewska.

[8]M. le comte de Kératry, préfet de police, averti du danger que courait le collège de Vaugirard, s’empressa de prendre des mesures pour le protéger. Le P. Olivaint l’en remercia aussitôt par une lettre que M. de Kératry a insérée dans son livre : Le 4 septembre et le gouvernement de la défense nationale, p. 227.  —  A ce sujet, le P. Olivaint écrivit au P. de Ponlevoy (14 septembre) : « J’ai remercié le préfet de police de ce qu’il a fait en nous protégeant... Ainsi M. de Kératry devient notre défenseur !... J’ai signé carrément supérieur des Pères jésuites. Ils savent assez déjà ce que nous sommes, et je crois préférable, quelles que soient les difficultés, de ne pas avoir peur de le dire nettement au nom de la liberté. »  —  Le P. de Ponlevoy répondit : « Vous avez bien fait de remercier : la politesse et la gratitude ne gâtent rien. Si l’on savait combien nous avons à cœur, avec la cause divine, la chose publique ! Tâchons, en faisant nos preuves, de le montrer à Dieu et aux hommes. Le dévouement et la charité sont d’ailleurs le plus sûr de tous les paratonnerres. »

[9]Voici comment le P. Olivaint raconte l’événement auquel il fait ici allusion. « Hier, nous avons eu notre petite alerte. Une méchante fille de quinze ans, qui vient mendier ou voler dans notre église, a été mise à la porte par Xavier (un des sacristains). Alors elle s’est avisée de crier dans la rue qu’on l’avait battue, qu’on l’avait jetée dans une prison toute noire ... La foule s’assemblait et prenait fait et cause pour elle. Je suis arrivé, et j’ai cru que la soutane ne servirait qu’à exciter les colères. Je suis donc resté en observation, attendant le moment où l’église serait envahie. Heureusement Notre-Seigneur a détourné le coup. Notre serrurier qui passait, a empoigné la misérable et, à l’aide de Jeux mobiles, il l’a menée je ne sais où ; la foule alors s’est écoulée et nous n’avons plus rien eu à craindre. Dieu est fidèle ! Croyez, mon révérend Père, que nous comptons bien sur lui, et que nous ne sommes pas déconcertés le moins du monde. Si ambulavero in medio umbrae mortis, non timebo mala, quoniam tu mecum es. » (Lettre au P. de Ponlevoy, 11 septembre 1870.)  —  Le P. Olivaint s’était demandé si le moment était venu.... Le danger passé, il prit néanmoins la précaution de se jeter sur son lit tout habillé, ne voulant pas être surpris, lendemain, faisant le récit de ce qui s’était passé, il répéta encore : Ce n’était pas encore le moment.

[10]14 octobre.

[11]29 décembre.

[12]26 novembre.

[13]Lettre du 10 février 1871.

[14]Lettre à M. Franco Doria.

[15]Lettre du 26 février 1871 ; à Mme Cabat.

[16]17 mars.

[17]8 mars.

[18]Notice sur Paul Odelin, p. 183 et suiv.

[19]Lettre à Mme Duparc, 25 mars.

[20]Luc, xxi, 18.

[21]Mourons dans notre simplicité (I Mac, n, 35.)

[22]Actes de la captivité et de la mort, etc., par le P. de Ponlevoy, xie  édit., p. 23.

[23]Cet homme, que la Commune improvisa maire du Ve  arrondissement, avait reçu un service important du P. Olivaint et ne se montra pas ingrat.

[24]Actes..., p. 41.

30/11/2012

Les Convulsions de Paris (extrait)

Dans son œuvre monumentale (quatre volumes) consacrée à la Commune de 1871, intitulée Les Convulsions de Paris (Paris, Hachette, 1883) Maxime du Camp évoque la massacre de la Roquette (voir le volume premier, Chapitre VIII, pages 243-274).

 

C’est cet extrait que nous vous proposons ici.

 

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 oOo

 CHAPITRE VIII

 

LA GRANDE-ROQUETTE

  i – l’arrivée des otages

 

La maison d’éducation correctionnelle transformée en prison militaire. — Clovis Briant. — Le vin blanc. — Arrêt de mort. — Isidore François, directeur du dépôt des condamnés. — Le brigadier Ramain. — Le personnel des employés. — Un honnête criminel. — Le capitaine Vérig. — La guillotine est brûlée. — Visite de la prison. — Vérig a compris. — A mort les calotins ! — Reçu quarante curés et magistrats. — La mise en cellule des otages. — L’archevêque et le président Bonjean. — Les Pères jésuites. — L’abbé Deguerry. — Deux anciens camarades de collège.

 

 

La rue de la Roquette, qui commence place de la Bastille pour aboutir au cimetière du Père-Lachaise, s’élargit vers le dernier tiers de son parcours en une sorte de place carrée, célèbre dans la population parisienne, car c’est là que se font les exécutions capitales. De chaque côté de cet emplacement s’élèvent les hautes murailles de deux prisons : à gauche, c’est la maison d’éducation correctionnelle, que l’on nomme aussi les Jeunes-Détenus et plus communément la Petite-Roquette ; à droite, c’est le dépôt des condamnés, la Grande-Roquette.

L’histoire de la Petite-Roquette pendant la période insurrectionnelle ne présente aucun fait notable. Par suite de l’énorme quantité de soldats, troupe régulière, garde nationale, qui encombraient Paris lors de la guerre franco-allemande, la maison d’éducation correctionnelle était devenue maison de correction militaire. Au 18 mars, elle renfermait soixante et onze gardes nationaux et trois cent trente-six soldats détenus disciplinairement ou par suite de jugement ; ils furent mis en liberté entre le 19 et le 22 mars [1]. On y réintégra les enfants que les nécessités du service avaient forcé d’interner dans d’autres prisons ; il en existait cent dix-sept dans les cellules le 27 mai ; à ce moment ils furent délivrés et armés ; on les poussa à la défense des barricades ; quelques heures après, quatre-vingt-dix-huit d’entre eux étaient volontairement rentrés et demandaient aux surveillants une hospitalité qui ne leur fut pas refusée. C’est dans cette prison que du 20 au 25 mai la Commune fit enfermer les soldats réguliers abandonnés à Paris par le gouvernement légal et qui avaient refusé de s’associer à l’insurrection. Vers la dernière heure, ils étaient à la Petite-Roquette au nombre de mille deux cent trente-trois ; plus tard nous aurons à dire ce que l’on en fit.

Le directeur installé dés le 20 mars par le Comité central et par le délégué à la Préfecture de police se nommait Clovis Briant. C’était un lithographe, jeune, viveur, ami des longs repas, auxquels il conviait ses collègues Carreau de Mazas, Mouton de Sainte-Pélagie, François de la Grande-Roquette ; le sexe aimable ne faisait point défaut à ces fêtes intimes, ni le vin non plus. L’administration normale avait, pendant le mois de janvier, expédié, par erreur, deux pièces de vin blanc à la prison des Jeunes-Détenus ; ces deux pièces étaient gerbées dans la cave, en attendant qu’on vînt les reprendre. Clovis Briant les découvrit, les fit mettre en perce et les but en douze jours avec ses amis. Il avait abandonné la direction de la prison à son personnel, qu’il avait conservé, et ne s’occupait que d’opérations militaires ; c’est ce qui le perdit.

Jusqu’au dernier moment il tint tète sur les barricades du quartier aux troupes françaises ; il fut arrêté le 28 mai, au point du jour ; on avait déjà donné l’ordre de l’incarcérer, et il eût été épargné, lorsqu’un capitaine de fusiliers marins le fit fouiller. Dans un portefeuille rempli de papiers insignifiants, on découvrit le brouillon d’une dépêche ainsi conçue, et adressée au Comité de salut public : « Envoyez-moi des renforts ; faites brûler le quartier de la Bourse et je réponds de tout. » A cette heure, cela équivalait à un arrêt de mort ; il fut immédiatement exécuté.

L’histoire de la Grande-Roquette est moins simple ; car cette prison, qui reçoit les condamnés avant leur départ pour les maisons centrales ou pour le bagne, qui garde un quartier spécialement réservé aux condamnés à mort, fut la dernière étape des otages destinés à mourir. L’homme qui eut à la diriger méritait toute confiance de la part des gens de la Commune. C’était un emballeur, nommé Jean-Baptiste-Isidore François, que la protection et l’amitié d’Augustin Ranvier, directeur de Sainte-Pélagie, avaient fait élever à ce poste. Il fut implacable et fit le mal avec une sorte d’énergie fonctionnelle qui semblait inhérente à sa nature. Se défiant de son personnel d’employés, il avait pris à la maison des Jeunes-Détenus un surveillant, nommé Ramain, à la fois irascible et cauteleux, pour en faire son brigadier. Ces deux hommes aidèrent sans scrupule à tous les crimes qui leur furent demandés.

La haine dévorait François ; pour lui les gendarmes étaient moins que des galériens ; l’idée qu’il existait des prêtres l’affolait. « Voilà quinze cents ans, disait-il, que ces gens-là écrasent le peuple, il faut les tuer ; leur peau n’est même pas bonne à faire des bottes ! » Son ignorance, ses instincts mauvais, son immoralité en faisaient un homme dangereux en temps ordinaire et terrible en temps d’insurrection. François et quelques acolytes de sa trempe gardaient avec soin la Grande-Roquette, non point dans les bureaux de la direction, mais de l’extérieur, chez le marchand de vin qui est au coin de la place et de la rue Saint-Maur. Les bombances, du reste, ne languissaient pas ; comme Clovis Briant, François aimait à traiter ses collègues et à deviser après boire, à côté de la table, dessus ou dessous, des grandes destinées qui s’ouvraient pour le peuple français régénéré par la Commune. Lorsqu’il n’était pas trop gris, il allait, le soir, dans les clubs, et ce qu’il y entendait ne le rappelait guère à la mansuétude.

Les premiers temps qui suivirent la journée du 18 mars furent assez calmes à la Grande-Roquette. En outre de deux cent trente individus légalement condamnés [2], la prison ne contenait guère que des gendarmes et des sergents de ville, arrêtés à Montmartre. Ces braves gens, appartenant à l’élite de l’armée, avaient été si cruellement insultés, frappés, maltraités, qu’ils en avaient conservé un affaissement étrange. Toute force de résistance semblait les avoir abandonnés ; l’idée d’un massacre dont ils seraient victimes les épouvantait et les avait rendus faibles comme des enfants malades. On put le constater à l’heure suprême : nul d’entre eux n’essaya de se soustraire à la mort, ou de lutter contre les assassins ; ils surent mourir et ne surent pas se faire tuer. Malgré le brigadier Ramain, les surveillants étaient fort bons pour les gendarmes, recevaient leur correspondance sans la faire passer par le greffe, leur prêtaient des journaux et ne les laissaient pas manquer de tabac. Quant au vin, les otages pouvaient en avoir lorsque François n’avait pas bu celui de la cantine.

Le personnel des gardiens était remarquable, très dévoué, plus encore que dans nulle autre prison. Cela se comprend : la Roquette renferme en temps normal des criminels fort dangereux, presque toujours exaspérés d’être condamnés à subir bientôt le régime des maisons centrales et rêvant d’y échapper en commettant quelque nouveau méfait qui pourrait leur valoir la déportation ; pour veiller sur ces malfaiteurs prêts à tout, il faut des hommes disciplinés, énergiques et en même temps très justes, car ils ne doivent jamais fournir prétexte aux sévices dont trop souvent ils sont les victimes. La Commune trouva donc à la Roquette un groupe de surveillants animés d’un excellent esprit ; elle crut s’en être rendue maîtresse en leur imposant François, qui leur infligea Ramain ; mais elle avait compté sans leur courage, et ce sont eux qui se sont opposés aux derniers massacres projetés. Elle se trompait souvent sur la qualité des hommes qu’elle appelait à la servir, elle en eut la preuve sans sortir du dépôt des condamnés.

Un homme, que nous appellerons Aimé, y subissait une peine de cinq ans d’emprisonnement prononcée contre lui pour faits de banqueroute frauduleuse. Il était entré en prison à une époque voisine de la guerre et les événements empêchèrent son transfèrement réglementaire à la maison correctionnelle de Poissy. Pendant le siège, une épidémie scorbutique se déclara parmi les détenus de la Grande-Roquette ; Aimé se dévoua, fit le métier d’infirmier, et prouva un bon vouloir dont on lui tint compte. Il était assez intelligent, avait une belle écriture, et il plut à François, qui en fit un commis greffier. François croyait bien avoir fait là un coup de maître, car avoir un homme à soi parmi les détenus, c’est avoir grande chance d’obtenir sur ceux-ci des renseignements secrets dont on peut tirer parti. Clovis Briant vit Aimé au greffe de la Roquette ; il s’y intéressa, voulut lui donner la haute main dans sa prison et le 13 avril 1871 écrivit à Raoul Rigault pour lui demander d’accorder à son protégé une fonction à la maison d’éducation correctionnelle. Aimé fut nommé entrepreneur des travaux de la Petite-Roquette ; pour lui c’était la liberté ; il en profita et s’enfuit de Paris. Il se réfugia en province et prévint sans délai le préfet de police qu’il se tenait à ses ordres « pour se rendre dans telle prison qu’il lui plaira de désigner afin de purger sa peine, car il ne peut et ne veut regarder comme régulière sa mise en liberté accordée illégalement par les agents de la Commune ». L’administration prit d’urgence toute mesure afin d’obtenir une commutation de peine qui équivalait à une grâce entière.

Le poste des fédérés qui gardait la Grande-Roquette n’était guère composé que d’une soixantaine d’hommes ; on fut surpris de voir arriver, le lundi matin 22 mai, un détachement formé de six compagnies empruntées au 206e et au 180e bataillon, qui étaient redoutés dans ce quartier populeux, à cause de leur exaltation et de leur violence. Ces hommes s’établirent dans le poste, au premier guichet et dans la première cour. Ils étaient sous le commandement du capitaine Vérig, ouvrier terrassier, petit homme brun, sec, anguleux, nerveux, ayant des bras d’une longueur démesurée, ce qui lui donnait la démarche oscillante d’un quadrumane, âgé de trente-cinq ans environ, propre à toutes les besognes où il ne faut que de la cruauté et l’amour du mal. Il ne quittait point un long pistolet d’arçon, qui lui servait à accentuer ses ordres ; il commandait : « En avant, marche, ou je fais feu ! » Il était de cette race d’hommes qui ne peuvent supporter d’autre autorité que celle qu’ils exercent eux-mêmes et dont ils abusent insupportablement. La Commune avait eu la main heureuse en choisissant François comme directeur du dépôt des condamnés, car ce fut lui qui découvrit Vérig, sut l’apprécier et lui confia le poste de la prison lorsque l’exécution des otages eut été décidée. Lorsque François avait pris possession de la prison, il y avait trouvé deux malheureux condamnés au dernier supplice, Pasquier et Berthemetz. Le 6 avril, la guillotine fut solennellement brûlée devant la mairie du Xle arrondissement, parce que la Commune répudiait « toute la défroque du moyen âge ».François se rendit dans la cellule d’un des condamnés, le félicita, lui prit les mains et se mit à danser avec lui [3]. Ce bon mouvement de chorégraphie humanitaire ne l’empêcha pas d’agir avec un singulier discernement lorsqu’il mit la prison et les détenus sous la garde de Vérig.

Il promena celui-ci dans la maison et, sous le prétexte de lui en « faire les honneurs » , il lui en montra toutes les dispositions. Après la première cour, l’on entre dans une sorte de vestibule qui est le second guichet ; à gauche s’ouvre le parloir, pièce étroite, séparée en deux parties égales dans la longueur par un double grillage en fer ; à droite, c’est le greffe et à côté l’avant-greffe, c’est-à-dire la chambre où l’on fait la toilette, l’inutile et cruelle toilette des condamnés à mort. En face et dans l’axe du vestibule, une petite porte lamée de fer permet de pénétrer dans la cour principale, large préau d’où se voit l’ensemble de la maison pénitentiaire proprement dite ; au fond, la chapelle  ; à droite, le bâtiment de l’ouest, composé d’un rez-de-chaussée où sont les ateliers et de trois étages renfermant chacun une section de cellules ; à gauche, le bâtiment de l’est, avec une distribution analogue ; toutes les fenêtres sont munies de barreaux. Dans l’angle de la cour, à droite, une porte, fortifiée par une grille que l’on ferme le soir, conduit à une assez vaste pièce, qui est le guichet central  ; des surveillants y sont en permanence jour et nuit. Lorsque l’on a traversé le guichet central, on entre dans un petit jardin où trois lilas et un marronnier apportent quelque gaîté : c’est là un quartier isolé ; en face, au rez-de-chaussée, la bibliothèque, au-dessus l’infirmerie : à droite, une galerie à arcades où sont situées les trois grandes cellules réservées aux condamnés à mort.

Au bout de la galerie, une porte basse, — la porte de secours, — domine cinq marches par lesquelles on descend dans le premier chemin de ronde qui enveloppe la prison, comme ce chemin de ronde est lui-même enveloppé par un second  ; des murs de trente pieds de haut séparent les deux chemins l’un de l’autre et enferment toute la maison derrière deux remparts construits en pierres meulières. Dans leur minutieuse visite, Vérig et François s’arrêtèrent au milieu du petit jardin de l’infirmerie, l’examinèrent avec soin et parurent hésiter ; ensuite ils inspectèrent les deux chemins de ronde et regardèrent longtemps le mur élevé entre le second et un terrain vague qui s’étend jusqu’au coude de la rue de la Folie-Régnault.

C’était là une sorte de promenade extérieure. François et son ami Vérig revinrent au second guichet, traversèrent l’avant-greffe, gravirent un large escalier qui les mena à la quatrième section, long couloir où vingt-trois cellules se font face de chaque côté, de façon que l’on peut y enfermer quarante-six détenus. François fit remarquer à Vérig tout au bout de ce corridor, en face de la vingt-troisième cellule, une forte porte en chêne ; il la fit ouvrir par le surveillant qui les accompagnait, et s’engagea dans l’escalier de secours, escalier étroit, en colimaçon, aboutissant à la galerie du quartier des condamnés à mort  ; là il montra du doigt la porte du premier chemin de ronde : Vérig eut un sourire, il avait compris. On parcourut ainsi toute la maison, on constata que chacune des galeries formant une section distincte est fermée à chaque extrémité par une grille de fer, ce qui permet d’isoler les divisions et d’empêcher toute communication d’un étage à l’autre en cas de révolte, car les grilles sont si solides, si puissamment scellées dans les pierres de taille, que nulle force humaine ne parviendrait à les briser ou à les arracher.

François donna encore quelques détails à Vérig ; il lui expliqua que le « bouclage », c’est-à-dire la fermeture des cellules, se faisait régulièrement à six heures du soir ; chaque jour on promène les otages dans le chemin de ronde ; ils sont assez nombreux, quatre-vingt-seize gendarmes, quarante-deux anciens sergents de ville, quatre-vingt-quinze soldats de ligne, quinze artilleurs, un chasseur d’Afrique, un zouave, un turco. Après cette énumération, François ajouta : « Tous capitulards! Cette longue tournée dans la Grande-Roquette, ces explications que Vérig, avait semblé écouter avec intérêt, avaient altéré les deux fauves ; ils allèrent s’abreuver chez le marchand de vin.

Ce même soir, vers dix heures, on entendit un grand bruit sur la place de la Roquette ; les cabarets avaient dégorgé leurs buveurs sur les trottoirs, les fédérés réunis devant la prison battaient des mains et criaient : « A mort les calotins ! » C’étaient les otages enlevés à Mazas qui arrivaient sur les chariots où ils avaient été secoués par les cahots, insultés par la populace, menacés par les gardes nationaux armés qui les escortaient. Un témoin oculaire raconte que Mounier, surveillant de Mazas, chargé de présider à ce transférement, était « plus mort que vif », tant il avait été ému par les injures dont ces malheureux avaient été accablés pendant leur route, sur une voie à demi dépavée, à travers les barricades et parmi les bandes qui vociféraient en leur montrant le poing.

Les deux voitures pénétrèrent dans la cour de la Grande-Roquette ; les otages descendirent et furent réunis pêle-mêle, dans le parloir éclairé d’une lanterne. François se réserva l’honneur de faire l’appel ; il y procéda avec une certaine lenteur emphatique, dévisageant l’archevêque, regardant avec affectation le père Caubert et le père Olivaint, car il voulait voir, disait-il, comment est fait un jésuite. Les formalités de l’écrou ne furent pas longues ; le nom des détenus ne fut inscrit sur aucun registre, on se contenta de serrer dans un tiroir la liste expédiée par le greffe de Mazas. Le reçu que Meunier emporta pour justifier le transfert était singulièrement laconique : Reçu quarante curés et magistrats ; pas de signature, mais simplement le timbre administratif de la prison.

Portant leur petit paquet sous le bras, placés les uns auprès des autres, comptés plusieurs fois par le brigadier Ramain, les otages restaient impassibles, debout et cherchant à trouver un point d’appui contre la muraille, car le trajet dans les voitures de factage les avait fatigués. Ramain prit une lanterne, s’assura d’un coup d’œil que les surveillants étaient prés de lui, puis il dit : « Allons, en route ! » On traversa l’avant-greffe, on franchit le grand escalier, et, tournant à gauche, on pénétra dans la quatrième section. Une sorte de classement hiérarchique présida au choix des cellules : Mgr Darboy eut le n°1, M. le président Bonjean le n°2, M. Deguerry le n°3, Mgr Surat, archidiacre de Paris, le n°4 ; la meilleure cellule, moins étroite et moins dénuée que les autres, le n°25, échut à l’abbé de Marsy.

Dés qu’un des otages, obéissant aux ordres de Ramain surveillé par François, avait dépassé la porte de son cabanon, celle-ci était fermée ; on poussait le gros verrou et un tour de clé « bouclait » le malheureux. Nulle lumière ; l’obscurité était complète dans ces cachots ; on tàta les murs, on essaya de se reconnaître dans la nuit profonde. L’ameublement se composait d’une couchette en fer, garnie d’une paillasse, d’un matelas, d’un traversin, le tout enveloppé d’un drap de toile bise et d’une maigre couverture ; pas une chaise, pas un escabeau, pas un vase, pas même la cruche d’eau traditionnelle. Au petit jour, les détenus placés dans les cellules de droite purent apercevoir le premier chemin de ronde ; ceux qui étaient à gauche avaient vue sur le préau, que l’on nomme aussi la cour principale.

Le bruit d’une maison qui s’éveille, la rumeur des détenus de droit commun qui tranaient leurs sabots sur les pavés, ne laissèrent pas les otages dormir longtemps le matin. M. Rabut qui, en qualité de commissaire de police, connaissait bien le règlement disciplinaire des prisons, voyant le brigadier passer dans le couloir, lui demanda de l’eau ; le président Bonjean réclama une chaise ; à l’un et à l’autre Ramain répondit : « Bah ! pour le temps que vous avez à rester ici, ce n’est pas la peine ! »

Depuis le 26 avril, depuis l’entrée de Garreau à Mazas, les otages avaient vécu isolés les uns des autres ; s’ils s’étaient promenés, c’était seuls, dans le préau cellulaire, sans aucune relation avec leurs compagnons de captivité. Ils s’imaginaient qu’il en serait ainsi à la Grande-Roquette et furent surpris lorsqu’on les fit descendre tous ensemble par l’escalier de secours et qu’on les réunit dans le premier chemin de ronde. Ils éprouvèrent une sorte de joie enfantine à se retrouver, à pouvoir causer, à se communiquer leurs impressions, qui étaient loin d’être rassurantes. L’archevêque fut très entouré, les prêtres vinrent lui baiser la main et lui demander sa bénédiction. Il ne quittait pas M. Bonjean, auquel il offrait le bras, car le président était souffrant et très affaibli. Il avait voulu, pendant le siège, malgré son âge et ses fonctions, faire acte de soldat ; le sac avait été trop pesant pour ses frêles épaules ; il en était résulté une infirmité pénible que son séjour en prison ne lui permettait pas de combattre par des moyens artificiels. Il marchait donc « courbé en deux », comme l’on dit, et trouvait sur le bras de Mgr Darboy un appui qui lui était indispensable. Le plus souvent, ne pouvant suivre ses compagnons dans leur promenade, il s’asseyait au bord d’une guérite, où chacun venait s’entretenir avec lui. M. Rabut alla saluer le président, qui le présenta à l’archevêque. « Qu’augurez-vous de notre transfèrement? lui demanda celui-ci. — Rien de bon, monseigneur, » répondit M. Rabut.

Les jésuites, fort calmes, gardant sur les lèvres leur immuable sourire, ayant du fond du cœur renoncé à tout, même à la vie, disant à Dieu : Non recuso laborem, se promenaient et devisaient entre eux, ou écoutaient un missionnaire qui, revenant de Chine, pouvait leur expliquer que sous toute latitude l’homme rendu à lui-même et soustrait à la loi est ressaisi par le péché originel et redevient fatalement une bête sauvage. Le père Allard, l’aumônier des ambulances, portait encore au bras gauche la croix de Genève, ostentation de bon aloi qui forçait les gens de la Commune à violer toutes les conventions, même celle qui sur les champs de bataille protège les infirmiers. L’abbé Deguerry, actif et rassuré par la bonne compagnie qu’il retrouvait enfin, causait avec verve et essayait de faire partager à ses compagnons l’espérance dont il était animé. « Quel mal leur avons-nous fait ? répétait-il à toute objection ; quel intérêt auraient-ils à nous en faire ? » Puis il accusait, en plaisantant, les lits de la Roquette d’être trop courts pour sa longue taille.

Deux otages qui ne s’étaient point rencontrés depuis trente-quatre ans, depuis les jours du collège, se reconnurent. L’un, ses études terminées, obéissant à une irrésistible vocation, avait suivi la voie religieuse ; il était entré dans les ordres et appartenait à la Société de Jésus. Lorsqu’il fut amené au Dépôt de la préfecture de police et qu’on l’interrogea afin de pouvoir remplir les formalités de l’écrou, il répondit : « Pierre Olivaint, prêtre et jésuite, » revendiquant ainsi comme un titre de gloire cette qualification si périlleuse alors et si détestée. L’autre, ancien officier de l’armée, avait quitté l’état militaire et avait embrassé, par goût, l’ingrate carrière de l’enseignement ; c’était M. Chevriaux, proviseur du lycée de Vanves. Pourquoi avait-il été arrêté et incarcéré ? Son crime était d’avoir gardé fidèlement son poste, qu’il ne croyait pas pouvoir abandonner sans un ordre de l’autorité légale. Dénoncé à Raoul Rigault comme « agent versaillais », il avait été enlevé le 1er mai et jeté à Mazas. Le hasard des révolutions et l’insanité de la Commune remettaient en présence dans le préau d’une geôle ces camarades de la vingtième année. Ils s’embrassèrent et furent émus. Ils ne conservaient d’illusion ni l’un ni l’autre, et lorsque le prêtre demanda au laïque s’il était préparé à mourir, s’il avait mis ordre aux choses mystérieuses de la conscience, celui-ci put répondre que, grâce à un prêtre des missions étrangères, son voisin de cellule, il était en paix avec lui-même et délié vis-à-vis de Dieu. « C’est bien, répliqua Pierre Olivaint ; mais ne te semble-t-il pas, mon cher ami, que tu m’appartenais et que j’ai presque le droit d’être jaloux ? » Deux jours après, Olivaint devait tomber à l’abattoir de la rue Haxo, laissant un impérissable souvenir à ceux qui lui ont survécu et dont son héroïque sérénité avait soutenu les cœurs pendant les angoisses des derniers jours.

 

 

ii.  — la mort des otages

 

La Commune se réfugie à la mairie du onzième arrondissement. — Les incendiaires de l’Hôtel de Ville. — Le comte de Beaufort. — Le massacre des otages est résolu. — La cour martiale. — Gustave-Ernest Genton. — Le bouclage. — L’archevêque change de cellule. — Quatre femmes incarcérées à la Roquette. — Arrivée du peloton d’exécution. — Mandat irrégulier. — Résistance du greffier. — Modification à la liste primitive. — Edmond Mégy. — Benjamin Sicard. — Le surveillant Henrion. — Henrion se sauve en cachant les clefs. — Le brigadier Ramain et le surveillant Beaucé. — L’appel. — Les adieux du président Bonjean. — Les assassins discutent. — L’absolution. — « il fredonnait. » — « Tu nous embêtes. » — Le feu de peloton. — Le coup de grâce. — Les remords de Mégy. —Vol dans les cellules. — Émeraude ou diamant ?— On dépouille les morts. — Les corps sont transportés au cimetière de l’Est. — L’eau du ciel.

 

 

A quatre heures, « la récréation » dut prendre fin ; les otages furent reconduits dans leur section ; mais la porte de leur cellule ne fut fermée qu’à six heures, au moment du « bouclage » réglementaire de la prison ; ils purent donc encore rester quelque temps ensemble. Pendant leur promenade, ils avaient attentivement prêté l’oreille aux bruits du dehors, et c’est à peine si de lointaines détonations d’artillerie étaient parvenues jusqu’à eux. On était au mardi 25, et la bataille ne se rapprochait pas de la Roquette. Un surveillant leur avait dit : « Le dernier quartier général de l’insurrection sera Belleville ; il faut prendre patience et courage ; la grande lutte sera autour de nous. » Les otages avaient fait l’expérience de leur nouvelle demeure et du système auburnien, qui laisse les détenus en commun pendant le jour et les isole pendant la nuit. Pour eux, c’était une grande amélioration. Le matin, on avait remis à chacun d’eux une écuelle avec laquelle ils avaient été à la distribution des vivres ; ils avaient reçu leur portion de « secs », comme l’on dit dans les prisons, c’est-à-dire de légumes délayés dans de l’eau. Tant bien que mal, après avoir avalé leur pitance, ils s’étaient endormis, l’estomac léger et la conscience en repos.

Le lendemain, 24 mai, dans la journée, un surveillant leur dit : « Il y a du nouveau ; toute la clique de la Commune est à la mairie du XIe arrondissement. » Or cette mairie est située place du Prince-Eugène, au point d’intersection du boulevard Voltaire et de l’avenue Parmentier, à trois cents mètres à peine de la Roquette ; c’était un mauvais voisinage. En effet, la veille, dans la soirée, la Commune et le Comité de salut public avaient tenu leur dernière séance à l’Hôtel de Ville. On avait décidé d’évacuer le vieux palais populaire et de transporter « le gouvernement » au pied même de Belleville, à l’abri de la colline du Père-Lachaise, non loin des portes de Vincennes, d’Aubervilliers et de Romainville, qui permettraient peut-être de tenter une fuite sur la zone occupée par les Allemands. Les trois services importants, la guerre, la sûreté générale, les finances, s’étaient donc installés dans les salles de la mairie du XIe arrondissement ; c’est là que Ferré était accouru, après avoir fait fusiller Georges Vaysset et n’avoir pas réussi à faire tuer d’autres détenus du Dépôt.

C’était peu d’évacuer l’Hôtel de Ville, il fallut l’incendier. Quelques bandits se chargèrent de l’exécution de ce crime et s’en acquittèrent en conscience, aidés par les fédérés du 174e bataillon et par deux compagnies des Vengeurs de Flourens. Toute la place fut bientôt en feu, car non seulement on brûla l’Hôtel de Ville, mais aussi les bâtiments de l’octroi qui lui faisaient face, et les Archives, et l’Assistance publique, où plus d’un des incendiaires avait tendu une main que l’on n’avait pas repoussée. Dans la matinée du 24, des fédérés du 174e bataillon passaient sur le quai Saint-Bernard et disaient joyeusement : « Nous venons d’allumer le château Haussmann et nous allons à la Butte-aux-Cailles cogner sur les Versaillais. »

La rage du meurtre avait saisi les gens de la Commune ; les gardes nationaux n’obéissaient plus qu’à eux-mêmes, soupçonneux, ne comprenant rien à leur défaite, car on leur avait promis la victoire, criant à la trahison dès qu’un projectile tombait au milieu d’eux, farouches et pris du besoin de tuer. Dans la matinée du 24, un officier qui avait été attaché à l’état-major de Cluseret fait effort pour arriver jusqu’à la mairie du XIe arrondissement ; aux barricades, on l’arrête pour qu’il aide à porter des pavés ; il dit qu’il a des ordres à transmettre et parle de son grade qui doit être respecté ; on lui crie : « Aujourd’hui il n’y a plus de galons ! » Quelqu’un dit : « C’est un traître, il est vendu à Versailles. » On le saisit, on le traîne dans une boutique, on le juge, il est condamné à être dégradé et à servir comme simple soldat ; il répond que ça lui est indifférent, et d’emblée on le proclame capitaine. Cette farce tourna subitement au sinistre. Le malheureux sortit ; dès qu’il reparut sur le boulevard Voltaire, on lui cria qu’il était un Versaillais. Des marins l’enlevèrent sur leurs épaules et le promenèrent sur la place, pendant que des femmes essayaient de le frapper à coups de ciseaux. On le poussa enfin dans un terrain vague où s’ouvre aujourd’hui la rue de Rochebrune et on le fusilla. C’était le comte de Beaufort ; on est surpris de sa qualité et on se demande ce qu’il faisait dans cette galère. Delescluze le regarda mourir, et cependant il avait tenté de le sauver ; vainement il avait demandé un délai de deux heures pour interroger le prétendu coupable, vainement il essaya d’émouvoir quelques sentiments humains dans la tourbe qui l’entourait, Beaufort fut assassiné, car plus d’un des meurtriers avaient intérêt à se débarrasser de lui. [4] En étudiant de près cette histoire, on découvrirait peut-être qu’elle eut une amourette pour début, et qu’une vengeance particulière intervint au dénouement.

Delescluze, délégué à la guerre. Ferré, délégué à la sûreté générale, s’étaient donc établis à la mairie du XIe arrondissement. Des membres du Comité de salut public et de la Commune les assistaient. Ces hommes sentaient que tout était fini ; ils n’avaient rien su faire de leur victoire, ils ne voulaient consentir à accepter leur défaite et rêvaient de disparaître dans quelque épouvantable écroulement. Ce fut alors sans doute que le massacre des otages fut résolu. Delescluze se mêla-t-il à cette odieuse délibération ? On ne le sait ; c’était un sectaire très capable de commettre un crime politique pour servir sa cause, mais qui devait hésiter à conseiller un crime inutile, dont le résultat ne pouvait que rendre son parti méprisable et compromettre l’avenir.

Là, dans cette mairie encombrée d’officiers qui venaient demander de l’argent, de blessés qu’on apportait, de munitions entassées partout, de tonneaux de vin que l’on roulait à côté des tonneaux de pétrole et des tonneaux de poudre, assourdi par le brouhaha des batailles et les clameurs de cent personnes criant à la fois, on établit une cour martiale. Un vieillard inconnu et qui était, dit-on, sordide, un officier fédéré qui, dit-on, était ivre, composèrent un tribunal sous la présidence de Gustave-Ernest Genton. Ce Genton était un ancien menuisier, ayant un peu sculpté sur bois, dont la Commune avait fait un magistrat, et qu’à la dernière heure elle abaissait au rang de président de sa cour martiale. Qu’une cour martiale soit instituée par une insurrection pour se débarrasser d’adversaires pris les armes à la main, cela peut jusqu’à un certain point s’expliquer ; mais juger et faire exécuter des prêtres, des magistrats arrêtés depuis deux mois, qui n’ont même pas eu la possibilité de combattre la révolte, c’est incompréhensible et demeure un des faits les plus extraordinaires de l’histoire.

Genton était un lourd garçon, ordinairement paresseux, de taille petite, épais, gros, à face brutale avec les yeux saillants, la lèvre inférieure proéminente comme celle des ivrognes de profession, portant toute la barbe et une chevelure grisonnante. Il y eut une discussion dont plus tard, devant le 6e conseil de guerre, on essaya de se prévaloir en la déplaçant. On a prétendu que le premier ordre d’exécution transmis à la Roquette concernait soixante-six otages et qu’il avait été modifié sur les instances du directeur François. C’est là une erreur. Une discussion s’éleva en effet dans le greffe de la prison, mais sur un autre objet, que nous ferons connaître. La cour martiale n’était point d’accord sur le chiffre des otages que l’on devait tuer ; le nombre soixante-six fut proposé et écarté, « parce que ça ferait trop d’embarras. » On s’arrêta au nombre de six : deux noms seulement furent désignés, celui de M. Bonjean et celui de l’archevêque de Paris.

Pendant que l’on délibérait sur la destinée des otages, ceux-ci avaient, comme la veille, été conduits au chemin de ronde qui leur servait de préau. Rien, extérieurement du moins, n’était changé dans leur situation : ils avaient eu leur distribution de vivres, avaient causé avec les surveillants et avaient été reconduits à quatre heures dans leur section. Ils avaient remarqué cependant, avec une certaine surprise, qu’on les avait engagés à se hâter lorsqu’ils remontaient l’escalier et que leurs cellules, au lieu de rester ouvertes jusqu’à l’heure du bouclage, avaient été fermées au verrou et à la clef. Pendant la promenade, Mgr Darboy s’était plaint d’être dans un cabanon trop étroit où il n’avait que son grabat pour s’asseoir. L’abbé de Marsy lui avait alors proposé de lui céder sa cellule, le n° 23, qui était plus spacieuse, munie d’une chaise, d’une table et même d’un petit porte-manteau. L’archevêque avait accepté. Sur le croisillon de fer qui sépare le judas de la porte, l’abbé de Marsy avait dessiné les instruments de la passion et écrit : Robur mentis, viri salus ; comme au Dépôt de la préfecture de police, Mgr Darboy avait tracé un crucifix sur le mur de la cellule qui lui avait été attribuée.

La journée eût été normale à la Grande-Roquette si, dans la matinée, on n’y eût amené quatre femmes. Conduites par des fédérés, elles furent poussées au greffe et ordre fut donné de les incarcérer. Elles venaient de la rue Oberkampf, où elles étaient restées afin de veiller sur leur maison de commerce en l’absence de leurs maris partis pour éviter de servir la Commune. Elles avaient refusé de livrer les chevaux et les voitures que l’on réquisitionnait chez elles ; le cas était pendable ; les quatre prisonnières furent écrouées et enfermées ensemble dans une cellule du quartier des condamnés à mort.

Entre quatre et cinq heures du soir, François était à son poste d’observation habituel, c’est-à-dire chez le marchand de vin, lorsqu’il aperçut un détachement qui, précédé par Genton, gravissait la rue de la Roquette ; il dit à l’ami avec lequel il buvait : « Tiens ! voilà le peloton d’exécution qui vient chez nous. » Il se leva et arriva à la prison en même temps que les fédérés, parmi lesquels on remarquait quelques hommes à casquette blanche appartenant aux Vengeurs de Flourens et un individu costumé, — déguisé ? — en pompier. François, Genton, Vérig, deux officiers, dont l’un portait l’écharpe rouge à crépines d’or, pénétrèrent dans le greffe. François demanda : « Est-ce pour aujourd’hui ? » Genton répondit par un signe affirmatif. Celui-ci remit un ordre au directeur, qui le lut et le passa au greffier. Le greffier en prit connaissance et dit : « Le mandat est irrégulier, nous ne pouvons y donner suite. » L’officier à ceinture rouge eut un geste de colère : « Est-ce que tu serais un Versaillais, toi ? » Le greffier répliqua avec calme que l’ordre prescrivait d’exécuter six otages, mais que deux noms seuls étaient indiqués ; cela ne suffisait pas : les individus condamnés à mort devaient être désignés nominativement, afin d’éviter toute erreur et pour assurer la régularité des écritures. C’est sur ce point et non pas sur le nombre des otages à fusiller que la discussion s’engagea. Les fédérés qui se tenaient dans la cour accouraient dans le greffe, qu’ils encombraient ; le greffier ordonna de fermer les portes et de ne plus laisser entrer personne.

Le greffier, se retranchant derrière les nécessités du service et les devoirs de sa charge, ne démordit pas de son opinion, qu’il finit par faire partager à François. Le directeur sembla pris de scrupule et dit : « Les choses doivent se passer régulièrement pour mettre ma responsabilité à couvert. » Genton céda, il demanda le livre d’écrou ; les noms des otages n’y avaient point été portés ; on cherchait la liste expédiée par le greffe de Mazas, on ne la retrouvait pas. L’homme à l’écharpe rouge s’impatientait fort et disait : « Eh bien ! c’est donc ici comme du temps du vieux Badingue et l’on se moque des patriotes ; j’en ai tué qui n’en avaient pas tant fait ! » Enfin la liste fut découverte sous des registres qui la cachaient. Genton se mit à l’œuvre et écrivit dans l’ordre suivant : Darboy, Bonjean, Jecker, Allard, Clerc, Ducoudray. Il s’arrêta, sembla réfléchir, puis brusquement effaça le nom de Jecker et le remplaça par celui de l’abbé Deguerry. Montrant la liste à François, il lui dit : « Ça te convient-il comme ça ? » François répondit : « Ça m’est égal, si c’est approuvé. » Genton eut un mouvement d’impatience : « Que le diable t’emporte ! Je vais au Comité de salut public et je reviens. » Il s’éloigna, seul, rapidement vers la place du Prince-Eugène.

Les fédérés se répandirent dans la cour et l’homme à l’écharpe rouge resta dans le greffe, où il malmena François, qui n’était pas « à la hauteur des circonstances » et qui n’avait pas un esprit « vraiment révolutionnaire ». L’ivrogne s’excusait de son mieux et paraissait peu à l’aise en présence de cet officier rébarbatif. Celui-ci était un assez beau garçon, brun, prenant des poses, et malgré son grade, qui paraissait élevé, portant un fusil sur l’épaule. On a beaucoup discuté pour savoir quel était cet individu, que les employés de la prison considéraient, à cause de son écharpe, comme un membre de la Commune ; on l’a pris pour Eudes, pour Ferré, pour Ranvier, surtout pour Ranvier. On s’est trompé ; nous pouvons le nommer : c’était Mégy, que la révolution du 4 septembre avait été chercher au bagne de Toulon, où il subissait une peine de quinze ans de travaux forcés, méritée par un assassinat, pour en faire un porte-drapeau dans un bataillon de garde nationale. Il souffleta son capitaine, fut, pour ce fait, condamné à deux ans de prison et délivré le 18 mars. La Commune ne pouvait négliger cet homme qui tuait les inspecteurs de police à coups de revolver ; elle en lit une sorte d’émissaire diplomatique et l’envoya prêcher la République universelle à Marseille en compagnie de Landeck et de Gaston Crémieux. Le général Espivent interrompit cette farandole révolutionnaire, et Mégy, qui excelle à se sauver quand l’occasion s’en présente, put revenir à Paris. Il fut nommé commandant du fort d’Issy, qu’il abandonna aussitôt que l’occasion lui parut propice. Le 22 mai, il était sur la rive gauche de la Seine ; c’est à lui et c’est à Eudes que l’on doit l’incendie de la Cour des comptes, du palais de la Légion d’honneur, de la rue de Lille, de la rue du Bac et de la Caisse des dépôts et consignations. Tel était le général, — on l’appelait ainsi, — qui venait en amateur donner un coup de main pour assassiner quelques vieillards. L’autre officier, remarquable par les pommettes roses et les yeux brillants ordinaires aux phithisiques, s’appelait Benjamin Sicard ; capitaine au 101e bataillon, il était détaché, en qualité de capitaine d’ordonnance, à la Préfecture de police ; c’est ce qui justifiait les aiguillettes d’or dont il avait orné son uniforme. Il avait été envoyé par le délégué à la sûreté générale, par Ferré, pour surveiller l’exécution des otages et pour en rendre compte.

Les fédérés du peloton amené par Genton s’étaient mêlés à ceux de Vérig. Un surveillant nommé Henrion s’approcha d’eux et, parlant à un groupe de Vengeurs de Flourens, il leur dit : « Prenez garde, ce sont des assassinats que vous allez commettre, vous les payerez plus tard. » L’un d’eux répondit : « Que voulez-vous ? Ce n’est pas amusant ; mais nous avons fusillé ce matin à la Préfecture de police, maintenant il faut fusiller ici ; c’est l’ordre. » Henrion reprit : « C’est un crime. — Je ne sais pas, répliqua le vengeur ; on nous a dit que c’étaient des représailles, parce que les Versaillais nous tuent nos hommes. » Henrion s’éloigna et rentra dans le vestibule, à côté du greffe, car il était de service. Genton revint au bout de trois quarts d’heure, il n’avait pas l’air content ; il est probable que Ferré l’avait réprimandé pour n’avoir pas procédé malgré la demi-opposition de François. Celui-ci prit l’ordre d’exécution nominatif cette fois et approuvé ; il dit : « C’est en règle, » et « sonna au brigadier ». Ramain arriva ; François lui remit la liste, en lui disant : « Voilà des détenus qu’il faut faire descendre par le quartier de l’infirmerie. »

Ramain appela Henrion, celui-ci se présenta. Ramain lui dit : « Allez ouvrir la grille de la quatrième section. » Henrion répondit : « Je vais chercher mes clefs ! » Ses clefs, il les tenait à la main ; il s’élança dehors, jeta les clefs derrière un tas d’ordures et prit sa course comme un homme affolé. L’idée du massacre que l’on préparait lui faisait horreur. D’une seule haleine, il courut jusqu’à la barrière de Vincennes, put passer grâce à un mensonge appuyé d’une pièce de vingt francs, se jeta à travers champs et arriva à Pantin couvert de sueur et de larmes. Des soldats bavarois le recueillirent ; il ne cessait de sangloter en répétant : « Ils vont les tuer ! ils vont les tuer [5] ! »

Pendant que cet honnête homme fuyait la maison où s’amassaient les crimes, Ramain, furieux, appelait Henrion, qui ne répondait guère. Genton demandait si l’on se moquait de lui ; François perdait contenance, et Mégy, glissant une cartouche dans son fusil, disait : « Nous allons voir ! » Ramain dit alors à François : « Faites monter le peloton au premier étage, je cours chercher mes clefs au guichet central, je passerai par l’escalier de secours et j’ouvrirai par le couloir. » Lourdement les quarante hommes, ayant en tête François, Genton, Mégy, Benjamin Sicard et Vérig, gravirent l’escalier. Ramain enjamba la cour intérieure, pénétra dans le guichet central, enleva les clefs accrochées à un clou, et donnant la liste des otages au surveillant Beaucé, il lui dit : « Va faire l’appel » ; puis lestement il monta les degrés de l’escalier, franchit la galerie de la quatrième section et ouvrit la grille. Le peloton se divisa en deux groupes à peu près égaux, de vingt hommes chacun ; l’un resta massé devant la grille ouverte ; l’autre traversa le couloir, longeant les cellules où les otages étaient enfermés, descendit l’escalier de secours et fit halte dans le jardin de l’infirmerie. « Nous entendions les battements de notre cœur, » a dit un des otages survivants. Le bruit des pas cadencés, le froissement des armes ne leur laissaient point de doute ; ils comprirent que l’heure était venue. Qui allait mourir ? Tous se préparèrent.

Ramain attendait le surveillant Beaucé, auquel il avait remis la liste ; ne le voyant pas venir, il descendit le petit escalier pour aller le chercher au guichet central. Beaucé s’était disposé à obéir, croyant accomplir une formalité sans importance ; mais au moment où il allait se rendre à la quatrième section pour y appeler les six détenus désignés, il se croisa avec le détachement du peloton d’exécution, qui attendait dans le quartier de l’infirmerie ; il comprit ; il s’affaissa sur lui-même, collé contre la muraille, sur la première marche de l’escalier, et se sentit incapable de faire un pas de plus. Ramain accourut : « Allons, Beaucé, arrivez donc ! » Beaucé, tremblant, répondit : « Je ne peux pas, non, je ne pourrai jamais ! » Ramain s’élança vers lui, lui arracha des mains la liste et la clef qui ouvrait les cellules, et lui dit avec mépris : « Imbécile, tu n’entends rien aux révolutions. » Beaucé se sauva et courut s’enfermer dans le guichet central.

Ramain remonta ; tous les otages avaient mis l’œil au petit judas de leur porte et tâchaient de voir ce qui se passait dans la galerie. Ramain appela : « Darboy ! » et se dirigea vers la cellule n°l. A l’autre extrémité du couloir, il entendit une voix très calme qui répondait : « Présent ! » On alla ouvrir le cabanon n° 23, et l’archevêque sortit : on le conduisit au milieu de la section, à un endroit plus large qui forme une sorte de palier. On appela : « Bonjean ! » Le président répondit : « Me voilà, je prends mon paletot. » Ramain le saisit par le bras et le fit sortir en lui disant : « Ça n’est pas la peine, vous êtes bien comme cela ! » On appela Deguerry. Nulle voix ne se fit entendre ; on répéta le nom, et, après quelques instants, le curé de la Madeleine vint se placer à côté de M. Bonjean. Les pères Clerc, Allard, Ducoudray répondirent immédiatement et furent réunis à leurs compagnons. Ramain dit : « Le compte y est ! » François compta les victimes et approuva d’un geste de la tête.

Le peloton qui était resté devant la grille d’entrée s’ébranla et s’avança vers les otages, à la tète desquels le brigadier Ramain s’était placé pour indiquer la route à suivre. Deux surveillants, appuyés contre le mur, baissaient la tête et détournaient les yeux. En passant près d’eux, le président Bonjean dit à très haute voix : « Ô ma femme bien-aimée ! ô mes enfants chéris ! » Etait-ce donc un de ces mouvements de faiblesse naturels aux cœurs les plus fermes ? Non, cet homme incomparable fut héroïque jusqu’au bout ; mais il espérait que ses paroles seraient répétées, parviendraient à ceux qu’il aimait et leur prouveraient que sa dernière pensée avait été pour eux.

Sous la conduite de Ramain, le cortège descendit l’escalier de secours, et, parvenu dans la galerie qui côtoie les cellules des condamnés à mort, rejoignit le premier détachement des fédérés. Là on s’arrêta pendant quelques instants. Mégy, montrant le petit jardin, disait : « Nous serons très bien ici. » Vérig insistait afin que l’on allât plus loin, et, comme pour trouver un auxiliaire à son opinion, cherchait François des yeux ; François n’avait pas suivi les otages, il était retourné au greffe. On agita devant ces malheureux la question de savoir si on les fusillerait là ou ailleurs. Ils avaient profité de cette discussion pour s’agenouiller les uns près des autres et pour faire une prière en commun. Cela fit rire quelques fédérés, qui les insultèrent. Un sous-officier intervint : « Laissez ces gens tranquilles, nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain. »

Pendant ce temps, Vérig, Genton et Mégy étaient enfin tombés d’accord : là on serait trop en vue. Ramain ouvrit la petite porte donnant sur le premier chemin de ronde ; l’archevêque passa le premier, descendit rapidement les cinq marches et se retourna. Lorsque ses compagnons de martyre furent tous sur les degrés, il leva la main droite, les trois premiers doigts étendus, et il prononça la formule de l’absolution : Ego vos absolvo ab omnibus censuris et peccatis ! Puis, s’approchant de M. Bonjean, qui marchait avec peine, pour les causes que nous avons dites, il lui offrit son bras. Toujours précédé par Ramain, entouré, derrière et sur les flancs, par les fédérés, le cortège prit à droite, puis encore à droite, et s’engagea dans le long premier chemin de ronde qui aboutit près de la première cour de la prison. En tête, un peu en avant des autres, marchait l’abbé Allard, agitant les mains au-dessus de son front. Un témoin, parlant de lui, a dit : « Il allait vite, gesticulait et fredonnait quelque chose. » Ce quelque chose était la prière des agonisants qu’il murmurait à demi-voix. Tous les autres restaient silencieux.

On arriva à cette grille que l’on appelle la grille des morts et qui clôt le premier chemin de ronde ; elle était fermée. Ramain, qui était fort troublé, malgré qu’il en eût, cherchait vainement la clef au milieu du trousseau qu’il portait. A ce moment, Mgr Darboy, moins peut-être pour disputer sa vie à ses bourreaux que pour leur épargner un crime, essaya de discuter avec eux. « J’ai toujours aimé le peuple, j’ai toujours aimé la liberté », disait-il. Un fédéré lui répondit : « Ta liberté n’est pas la nôtre, tu nous embêtes ! » L’archevêque se tut et attendit que Ramain eût ouvert la grille. L’abbé Allard se retourna, regarda vers la fenêtre de la quatrième section et put apercevoir quelques détenus qui les contemplaient en pleurant. On tourna à gauche, puis tout de suite encore à gauche, et l’on entra dans le second chemin de ronde, dont la haute muraille noire semblait en deuil. Au fond s’élevait le mur qui sépare la prison des terrains adjacents à la rue de la Folie-Regnault.

C’était l’endroit que François et Vérig étaient venus reconnaître ensemble dans la journée du 22. Il était bien choisi et fermé à tous les regards ; c’était une sorte de basse-fosse en plein air, propre aux guets-apens. Ramain s’en était allé. Les victimes et les meurtriers restaient seuls en présence, sans témoin qui plus tard pût parler à la justice. D’après la place où les corps ont été retrouvés, on sait que les otages furent disposés dans l’ordre hiérarchique qui avait présidé à leur classement en cellules. On les rangea contre le mur faisant face au peloton d’exécution, Mgr Darboy le premier, puis le président Bonjean, l’abbé Deguerry, le père Ducoudray, le père Clerc, tous deux de la Compagnie de Jésus, et enfin l’abbé Allard, l’aumônier des ambulances, qui, pendant le siège et lors des premiers combats de la Commune, avait sauvé tant de blessés. Le peloton s’était arrêté à trente pas de ces six hommes debout et résignés. Ce fut Genton qui commanda le feu. On entendit deux feux de peloton successifs et quelques coups de fusil isolés. Il était alors huit heures moins un quart du soir [6].

Dans ce multiple assassinat, Genton. président de la cour martiale, représentait la justice de la Commune ; Benjamin Sicard représentait la sûreté générale, c’est-à-dire la police telle que Théophile Ferré la pratiquait ; Vérig représentait l’armée de la guerre civile ; Mégy, acteur volontaire, représentait la haine sociale dans le but qu’elle poursuit.

On a dit que chacun des hommes qui avaient fait partie du peloton d’exécution reçut une gratification de cinquante francs ; le fait est possible et nous ne l’infirmons pas, quoique nous n’en ayons trouvé aucune preuve. Il est dans la tradition terroriste : aux massacres des prisons en septembre 1792, « les travailleurs », comme on les appela, touchèrent chacun un écu de six livres pour dédommagement de la perte de leur journée. Parlant de ces massacres, Robert Lindet a dit : « C’est l’application impartiale des principes du droit naturel. » Peut-être eût-il répété cette parole s’il eût compté les gens de bien étendus sans vie dans le chemin de ronde de la Grande-Roquette.

Lorsque le peloton sortit sur la place qui s’étend devant le dépôt des condamnés, la foule félicita les fédérés : « A la bonne heure, citoyens, c’est là de la bonne besogne ! » Vérig montrait son pistolet d’arçon et disait : « C’est avec cela que j’ai achevé le fameux archevêque, je lui ai cassé la gueule. » Il se vantait ; le procès-verbal d’autopsie démontre que Mgr Darboy ne reçut pas « le coup de grâce ». Il n’en fut pas de même de M. Bonjean : dix-neuf balles l’atteignirent sans le tuer, sans même lui faire de blessures immédiatement mortelles ; un coup de pistolet tiré en avant de l’oreille gauche mit fin à son martyre. Si Vérig, encore tout chaud du meurtre, se félicitait d’y avoir pris part, on pourrait croire que plus tard, loin de l’enivrement de la lutte, il eût regretté d’avoir assassiné des innocents ; on se tromperait. Certains hommes, pétris d’une argile impure, s’enorgueillissent d’un crime, comme d’autres s’empressent vers une bonne action. Deux ans et demi après la soirée du 24 mai 1871, Mégy a parlé, et il est utile de recueillir ses paroles. Un journal américain, mal informé, avait annoncé qu’il s’était fait justice lui-même. Voici dans quels termes Mégy rectifia l’erreur :

« New-York, 8 décembre 1873 ; à monsieur le rédacteur du Sunday Mercury. Monsieur, j’ignore où vous puisez les renseignements que vous publiez dans votre journal ; quant à celui qui me concerne, c’est une mystification que je trouve mauvaise ; aussi je vous prie d’insérer ces lignes pour rétablir la vérité sur mon prétendu suicide. Quoique deux fois condamné à mort en France et au suicide par vous, je suis encore vivant. Je ne suis pas plus mort que le jour où j’ai tué l’agent de police de l’Empire qui voulait m’arrêter parce que j’étais républicain ; pas plus que lorsque j’étais pour cette cause au bagne de Toulon ; pas plus que le jour où j’arrêtais à Marseille le préfet Crosnier ; pas plus que lorsque je commandais le fort d’Issy sous la Commune, ou que je liquidais avec mon chassepot l’affaire en litige à la Roquette. Enfin je ne suis pas plus mort que le jour où je suis arrivé ici, et n’ai pas envie de mourir, au contraire ; c’est que j’espère vivre jusqu’au jour où je pourrai encore faire justice des assassins du peuple. — Edmond Mégy, mécanicien, ex-gouverneur du fort d’Issy sous la Commune. »

« L’affaire en litige » n’était qu’en partie « liquidée », et les otages de la quatrième section qui avaient entendu l’appel des victimes, qui avaient ressenti au cœur le retentissement du feu de peloton, s’attendaient, toutes les fois que l’on ouvrait la grille ou que l’on passait dans le couloir, à être menés à la mort. François lui-même était persuadé que tous les détenus de cette section étaient destinés à être fusillés ; parlant de l’un d’eux, il dit : « Celui-là sera de la seconde fournée, ce sera pour demain. » Il avait un ami parmi les otages renfermés à la quatrième section, un nommé Greff, venu de Mazas et incarcéré comme ancien agent secret. François voulait le sauver ; aussi dans la soirée il le fit changer de section, précaution inutile qui n’empêcha pas la mort de ce malheureux, réservé au massacre de la rue Haxo.

Les otages ne se faisaient donc aucune illusion et ils eurent un tressaillement pénible lorsque au milieu de la nuit ils entendirent plusieurs hommes entrer dans leur section, ouvrir des cellules et parler à voix basse. Heureusement il n’était plus question d’assassinat ; il ne s’agissait que de vol. Vérig, qui ne laissait jamais passer une bonne occasion, un greffier de la Petite-Roquette, un deuxième greffier du dépôt des condamnés et le brigadier Ramain, éclairés par un surveillant, venaient s’assurer si l’héritage des victimes méritait d’être recueilli. Dans la cellule de l’abbé Allard et dans celle du père Ducoudray, on ne fut point content ; on ne trouvait que « des soutanes de jésuites » , et cela ne paraissait pas suffisant. Dans la cellule de Mgr Darboy, on fut plus satisfait ; l’anneau pastoral les avait mis en gaité ; on en discutait la matière et la valeur ; ils faillirent même se prendre aux cheveux, car ils ne parvenaient pas à s’entendre sur la nature de l’améthyste : les ignorants prétendaient que c’était un diamant, les savants soutenaient que c’était une émeraude. On fit un paquet de ces pauvres défroques et on les porta dans l’appartement du directeur, que tant d’émotions, accompagnées de trop de verres de vin, avaient un peu fatigué et qui s’était mis au lit de bonne heure.

Pendant que l’on dévalisait les cellules, les cadavres, étendus au pied du mur de ronde, se raidissaient dans la mare de sang dont ils étaient baignés. Vérig, le brigadier Ramain, un greffier des Jeunes-Détenus nommé Rohé et quatre ou cinq autres nécrophores munis de lanternes, vinrent à deux heures du matin s’accroupir auprès des corps mutilés. On y allait sans ménagement, et l’on déchirait tout vêtement dont les boutonnières ne cédaient pas au premier effort. Un d’eux se passa la croix pastorale autour du cou, ce qui fit rire les camarades ; un autre, voulant arracher les boucles d’argent qui ornaient les souliers de l’archevêque, se blessa la main contre un ardillon ; il se releva, frappa le cadavre d’un coup de pied au ventre et dit : « Canaille, va ! il a beau être crevé, il me fait encore du mal. »

Cela dura quelque temps ; Ramain disait : « Dépêchons-nous, le jour va venir. » Alors on jeta dans une petite voiture à bras le corps de Mgr Darboy, du président Bonjean, de l’abbé Deguerry ; un fédéré s’attela dans les brancards, d’autres poussèrent derrière et aux roues ; on arriva ainsi au cimetière du Père-Lachaise, où les corps furent versés dans une des tranchées toujours ouvertes aux fosses banales. On fit un second voyage pour emporter les restes de l’abbé Allard, du père Clerc et du père Ducoudray. Aucun des objets volés dans les cellules et dans les vêtements des victimes ne fut retrouvé. Un paquet de hardes qui ne pouvait servir à rien parut compromettant. La maîtresse de François donna deux francs pour acheter de l’huile de pétrole et brûler ces inutiles dépouilles. Le directeur avait donné l’ordre de « nettoyer » l’endroit où les otages étaient tombés et d’enlever toute trace de sang. Une pluie printanière se chargea de ce soin ; l’eau du ciel lava la place.

Fin de l’extrait


PIÈCE JUSTIFICATIVE

 

NUMÉRO 9.

 

Lettre du surveillant Henrion.

 

Pantin, le 25 mai 1871.

 

Monsieur Brandreith,

 

Le 24 à six heures et demie du soir, il est arrivé un piquet de 40 hommes commandé par un officier ; je crois être le 106e bataillon ; ils venaient pour fusiller l’archevêque, les gendarmes et sergents de ville. Me voyant seul avec un de mes collègues pour aller chercher tous ces malheureux et les livrer à leurs bourreaux, j’ai profit de l’encombrement de la cour et du poste qui regardait par la grille, pour partir. A sept heures j’étais dehors l’enceinte ; j’ai pu remarquer que c’étaient tous des hommes de 20 à 25 ans avec le pantalon gris de fer à bande rouge ; il y en avait un en bourgeois ; le capitaine qui est arrivé un instant après, dit à ses hommes que c’était abominable que ce bataillon soit commandé deux fois pour cette corvée dans la même journée et que tout cela retomberait sur les officiers. Les gendarmes et sergents de ville étaient à la promenade. Ils sont arrivés ; je ne puis vous dire si l’exécution a eu lieu. Je n’aurais jamais pu remplir cette tâche que je me voyais tracée : conduire quatre ou cinq de mes camarades de régiment dans les mains des exécuteurs, sans les embrasser. D’après la réputation que j’avais devant le directeur et les greffiers, je me voyais perdu. Sitôt que M. le directeur Brandreith aura repris son poste, s’il veut avoir l’obligeance de m’écrire, je me rendrai à mon poste ; je resterai à Pantin en attendant.

Recevez, Monsieur le Directeur, mes sentiments les plus respectueux.

Signé : henrion.

 

Mon adresse: Route des Petits-Ponts, n° 17, à Pantin.

(Lettre timbrée Pantin, 25 mai 1871 ; arrivée à Versailles, timbrée 26 mai 1871. M. Brandreith était le directeur régulier du dépôt des condamnés.)

 

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[1]« 22 mars 1871. Ordre est donné au directeur de la Petite-Roquette de mettre eu liberté provisoire tous les détenus militaires, sans exception. Raoul Rigault. » Pièce citée dans le procès Marigot ; débats contradictoires ; 4e conseil de guerre ; 19 octobre 1871.

[2]« Le nombre des détenus s’élève à 230, dont 2 condamnés à mort. Le directeur Brandreith refuse de reconnaître le Comité central ; le greffier refuse tout service. Il y avait en caisse 756 francs, qu’on a refusé de me remettre. » Extrait d’une lettre de François à Raoul Rigault en date du 24 mars 1871.

[3]Il avait fait enlever et transporter chez lui les cinq dalles qui servent de point d'appui aux montants de la guillotine. On les retrouva le 28 juin 1871, lors d'une perquisition opérée à son domicile, rue de Charonne, n° 10. Il déclara avoir eu l'intention de les faire vendre en Angleterre comme objets de curiosité.

[4]Pour l’intervention inutile de Delescluze, voir procès Guinder et Dénivelle : déb. contr. ;  6e conseil de guerre ; 19 juin 1872.

[5]Voir Pièces justificatives, n° 9. [Cf. infra, ndlr]

[6]On a lieu de croire que c’est un fédéré du 244e bataillon, surnommé les Turcos de Bergeret et commandé par Victor Bénot, qui aurait tiré le premier sur l’archevêque. Au moment où Mgr Darboy levait la main pour bénir ses assassins, ce fédéré, tailleur de son état et nommé Joseph Lolive, aurait lâché son coup de fusil, en disant : « Tiens, voilà notre bénédiction. » (Procès Lolive ; débats contradictoires, 6e conseil de guerre ; 25 mai 1872.)