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17/11/2013

La vie du Père Olivaint - Chapitre IX

http ://www.archive.org/details/pierreolivaintpOOclai

PIERRE OLIVAINT, PRETRE DE LA. COMPAGNIE DE JESUS

PAR LE P. CHARLES CLAIR (1890)

 

Pere Pierre Olivaint.jpg


CHAPITRE XIX

La tombe du P. Olivaint.

  

Le P. Olivaint avait annoncé « qu’il fallait à la France le rachat par le sang : non pas le sang des coupables qui se perd dans le sol et reste muet et infécond, mais celui des justes qui crie au ciel, conjurant la justice et implorant la miséricorde. »

Le 26 mai. pour la seconde fois, le sang des justes était versé, et dès le lendemain samedi la Commune était définitivement vaincue. Le dimanche de la Pentecôte, Paris sortait de ses ruines fumantes et l’armée française avait achevé l’œuvre patriotique de la délivrance.

Ce jour-là même, après des fouilles laborieuses, les restes précieux du P. Olivaint et de ses compagnons furent enfin découverts[1]. Vers dix heures du soir, trois cercueils qui les renfermaient, transportés à la maison de la rue de Sèvres, étaient déposés auprès de la dépouille vénérée du P. L Ducoudray et du P. Alexis Clerc.

Le mercredi 31 mai, l’église du Jésus, fermée depuis près de deux mois, se rouvrait pour laisser passer les corps de ceux que la voix publique saluait déjà du nom de martyrs. Le cercueil du P. Olivaint fut placé sur un catafalque un peu en avant des quatre autres : la couronne d’immortelles qui surmontait chacun d’eux n’était pas, en pareille circonstance, un vain ornement, mais l’emblème d’une impérissable mémoire. Des prêtres et des religieux, des officiers et des députés venus de Versailles, remplissaient le chœur et la nef. Une indicible émotion faisait battre les cœurs au souvenir de ces cinq religieux qui avaient passé dans le monde en faisant le bien, et dont la mort avait encore été plus généreuse que la vie.

A partir de ce jour, se produisit « un courant de vénération publique, de reconnaissance et de confiance, large, profond et permanent.[2] » Il fut évident dès lors qu’on ne venait point là pleurer sur des victimes, mais se recommander à des martyrs.

Des caveaux du Mont-Parnasse où les cercueils demeurèrent quelques jours, il fallut, pour obéir à l’impulsion générale, les transférer de nouveau à l’église du Jésus. La chapelle dédiée aux saints martyrs japonais parut être la vraie place pour leurs émules de Paris. Le corps du P. Pierre Olivaint fut déposé au pied même de l’autel, entre les tombes de ses quatre compagnons, et sur le marbre blanc qui le recouvre on grava cette inscription composée par un savant bollandiste, le P. Victor de Buck :

 

dvm svb altari dei ponvntvr

reqviescvnt hoc loco ossa

petri olivaint parisii

presbyteri societatis iesv

hvic domvi praefecti

vixit annos lv menses iii dies iv

pro pietate mortem oppetiit

vii kal. ivn. a. d. mdccclxxi

 

Un noble Anglais, né dans l’hérésie, mais revenu généreusement à la foi catholique, ayant lu le récit des touchantes communions de Mazas et de la Roquette, voulut en perpétuer la mémoire en plaçant tout proche des tombeaux la statue du jeune saint Tarsice qui fit à Dieu le sacrifice de sa vie, en portant aux confesseurs de la foi le pain eucharistique : délicate allusion à un dévouement semblable. Le P. Victor de Buck, dans une épitaphe dont les quatre premiers vers sont du pape saint Damase, rapprocha heureusement ces deux souvenirs :

Tarsicium sanctum Christi sacramenta gerentem

Quum malesana manus peteret vulgare profanis,

Ipse animam potius volait dimittere caessus,

Prodere quam canibus rabidis cœlestia membra.

 

Prisca renascuntur; summo discrimine vitae

Quinis in Domino vinctis par nobile diva

Pabula martyrii portarunt. — Haec pia imago

Sit juxta tumulos titulus memorabilis ausi.[3]

En face de la statue de saint Tarsice et de l’autre côté de l’autel, les nombreux jeunes gens qui, à Vaugirard et à la rue de Sèvres, avaient eu le bonheur d’avoir le P. Olivaint pour maître et pour père, ont élevé, par souscription, un riche monument en marbre ; le portrait qui le décore, reproduit par la gravure, est celui qui se trouve en tête de ce livre. C’est là, dans cette chapelle, que tous les ans les anciens élèves du collège de l’Immaculée-Conception viennent en foule assister à la messe offerte pour leurs condisciples défunts.

Ils ne font en cela que s’associer au grand mouvement de piété qui, depuis sept années, pousse un nombre si considérable de chrétiens vers le tombeau du P. Olivaint. Chaque matin, des prêtres réclament la faveur de célébrer le saint Sacrifice à l’autel des martyrs ; de nombreux fidèles se pressent à la sainte Table. Il n’est presque pas d’heures dans la journée où l’on n’y trouve quelques suppliants. Les grands pèlerinages partis d’Angleterre ou de Belgique et se dirigeant vers Rome et vers Notre-Dame de Lourdes sont venus, tour à tour, prier en ce lieu naguère inconnu et maintenant célèbre dans le monde entier. De toutes parts, des lettres arrivent, pour demander d’insignes faveurs, et le Père chargé d’y répondre suffit à peine à ce pieux et consolant labeur. Et cependant, ainsi que l’affirme le P. de Ponlevoy, on n’omet rien « pour surveiller, pour contenir la dévotion privée dans les limites posées par l’Église. On interdit absolument, on écarte tout ce qui pourrait sembler un signe de culte religieux. Près des tombeaux point de lampes, ni de cierges ; pas d’ex-voto, ni de plaques et d’inscriptions. On permet seulement des fleurs et des couronnes : il y en a bien dans les cimetières. Mais la piété intelligente a imaginé de ne déposer sur les tombes des martyrs que des couronnes rouges et or, emblème de la céleste auréole. Les cinq dalles en sont encadrées, tout le pavé à l’entour en est parsemé ; on en fait des guirlandes le long des murs et souvent on doit enlever les anciennes pour faire place aux nouvelles.[4] »

Il serait absolument impossible de constater le nombre approximatif des reliques du P. Olivaint, distribuées à profusion. Elles se sont répandues, non-seulement dans toute la France, mais dans les pays étrangers, en Angleterre, en Allemagne, en Hongrie et jusqu’en Amérique.

Il est bien peu de pèlerins qui, après avoir prié à la Chapelle des martyrs, n’expriment le désir de visiter, au moins une fois, la chambre où l’on a réuni les divers objets qui rappellent leur souvenir. Ce musée pieux renferme le triste mobilier de Mazas, quelques autographes, les vêtements perces de balles, troués par les baïonnettes et gardant encore les vestiges du sang dont ils furent inondés, les crucifix et les instruments de pénitence. C’est là qu’on peut constater la cruauté dont le P. Olivaint usait envers son corps, en voyant cette discipline encore rougie et cette autre, armée de pointes de fer. Tant il est vrai qu’il avait lui-même et depuis longtemps commencé son martyre[5] !

Le 26 mai 1872, anniversaire du massacre, il était de toute convenance de célébrer un service funèbre. Mais le Ciel sembla confirmer lui-même l’adage antique : « C’est faire injure à un martyr que de prier pour un martyr. » La date bénie se trouva tomber un dimanche et coïncider avec la fête majeure de la Sainte-Trinité. A raison de cette circonstance qu’on estima providentielle, la couleur blanche devenait de nécessité liturgique ; l’église d’ailleurs était d’avance splendidement ornée pour l’adoration solennelle du Saint-Sacrement. Le chœur, la vaste nef, toutes les chapelles et les tribunes, étaient remplis d’une foule émue, qui ne contint plus ses larmes quand M. l’abbé Bayle, l’ami, le compagnon et le confident des martyrs, fit entendre une oraison funèbre qui devint presque un panégyrique.

Voici ce qu’il a déclaré lui-même à ce sujet : « Invité à prêcher l’oraison funèbre, j’ai eu précisément pour but, dans mon discours, de montrer à une assemblée très -nombreuse que les cinq Pères avaient été persécutés et mis à mort en haine du nom de Jésus qu’ils portaient avec tant de gloire. Cette opinion, je la trouve partagée par les hommes les plus éminents, puisque j’en ai parlé avec l’Archevêque de Paris actuel, devant son entourage, et que personne ne m’a fait la moindre observation sur cette opinion que j’avais avancée publiquement. »

Dès le lendemain du massacre, le grave et pieux évêque du Mans. Mgr Fillion, exprimait la même pensée par une parole empruntée à la liturgie : Hic est vere martyr qui pro Christo sanguinem fudit[6].

Il appartenait au vénérable et glorieux Pie IX de donner à l’opinion des fidèles une sorte de consécration provisoire, en attendant le jugement définitif. A deux reprises, comme l’atteste le P. de Ponlevoy[7], l’auguste Pontife daigna manifester le sentiment que le P. Olivaint et ses compagnons avaient été mis à mort pour la foi.

Et à cette proclamation si générale, si spontanée, si solennelle, Dieu n’a pas refusé d’ajouter la sienne. Seule sans doute l’Église infaillible a le droit d’apprécier la valeur des faits extraordinaires qui ne cessent de se produire sur la tombe du P. Olivaint. Déjà la commission d’enquête instituée le 16 octobre 1872, par S. É. Mgr le Cardinal Archevêque de Paris, a terminé ses travaux. Aujourd’hui le dossier de la cause est à Rome, où désormais le procès canonique doit se poursuivre. Cependant, il nous est permis de dire, sans préjudice des droits de l’autorité souveraine, ce que nos yeux ont vu, ce que nos oreilles ont entendu.

Le P. de Ponlevoy a raconté en détail l’histoire d’une apparition du P. Olivaint à une personne qui lui était connue par la fermeté de son caractère et l’excellence de sa vertu[8]. » Cet événement merveilleux eut lieu à l’heure même où le martyre s’accomplissait à la rue Haxo.

Le jour de la translation des précieux restes du cimetière à la rue de Sèvres (24 juillet), une jeune orpheline, Adélaïde Gain, qui, comme tant d’autres devait au P. Olivaint le bienfait de la première communion, est subitement guérie d’une maladie jugée mortelle, en touchant le vénérable cercueil.

Deux enfants, André des Rotours et Pierre de la Bouillerie, recouvrent subitement la santé sur la tombe du martyr.

Dans les premiers jours d’octobre 1871, à Londres une pieuse dame obtient, par la même intercession une faveur semblable. Un mois après, une guérison est obtenue, par l’invocation du P. Olivaint, au collège de Katwijck, en Hollande. Un peu plus tard encore, c’est une carmélite du monastère de Carpentras qui éprouve la puissance du nouveau martyr. De pareilles grâces se succèdent, à des intervalles rapprochés ; en 1875, pour ne citer que ce dernier fait une paralytique est subitement guérie à l’hôpital de la Salpêtrière.

A ces faveurs temporelles s’ajoutent des grâces plus précieuses de conversion et de salut, de vocation et de persévérance. En un mot, c’est un apostolat merveilleux que le P. Olivaint continue d’exercer du haut du ciel. Malgré l’immense vide que sa mort a tait parmi nous, c’est à se demander vraiment s’il n’est pas plus présent, plus actif, plus utile à tous ceux dont il fut le Père, depuis qu’il les a quittés, si, pour le disciple comme pour le Maître, ne s’est pas réalisée pleinement la parole : expedit ut ego vadam : voici que je vais à Celui qui m’a envoyé, et en vérité je vous le dis, il est expédient que je m’en aille.... Vous ne me verrez plus des yeux de la chair, mais je vous ferai sentir ma puissance, et ma continuelle protection prouvera que je suis encore au milieu de vous.

 

fin

 



[1]Grâce au dévouement de M. l’abbé Raymond, vicaire de Belleville, de M. Lauras et de M. le docteur H. Colombel, tous deux de la famille du P. Caubert. Plusieurs officiers de l’armée prêtèrent aussi le plus généreux concours.

[2]Actes, p. 242.

[3]

Tarsice allait, chargé de l’adorable Hostie.

Quand, pour ne pas livrer le Pain mystérieux,

Il tomba sous les coups des païens furieux,

Pressant contre son cœur l’auguste Eucharistie.

 

Et naguère on a vu ce passé refleurir :

Dans cette ville en feu, deux généreuses femmes

Portent le Dieu vivant à ceux qui vont mourir,

Et des martyrs du Christ réconfortent les âmes.

 

Pour immortaliser un dévouement si beau,

Cette image se dresse auprès de ce tombeau.

 

[4]Actes, p. 255.

[5]Lorsque le P. Olivaint fut arrêté et emmené, dit le P. Lefebvre, dès le lendemain j’ai visité sa chambre et j’ai trouvé des instruments de pénitence effrayants, des disciplines de corde ensanglantées, d’autres de fer, armées doperons, avec des lambeaux de chair. J’en témoignais mon étonnement au Frère qui m’accompagnait et qui faisait sa chambre tous les matins ; le bon Frère me répondit simplement : « Comment ! vous ne saviez pas qu’il était si méchant contre lui-même ? J’étais sans cesse obligé de laver et d’essuyer les taches de sang sur les murailles ou sur les meubles de sa chambre. »

[6]1. Lettre du R. P. du Lac. recteur du collège de Notre-Dame de Sainte-Croix.au Mans. —  Un témoignage qui mérite de trouver ici place, n’est-ce pas celui que M. Patin rendit publiquement au P. Olivaint, en pleine Sorbonne, au mois de janvier 1872, dans le rapport que cet illustre professeur lut à la séance annuelle des anciens élèves de l’École normale : « Cette revue (des élèves enlevés par la mort à l’affection de leurs amis), je ne la terminerai pas sans y avoir compris un nom encore, celui d’un de ces saints prêtres que notre école doit s’honorer d’avoir donné à l’Église, le nom du P. Olivaint.... Rétablissons-le donc sur notre liste, il nous en a lui-même donné le droit ; il s’y était toujours maintenu de cœur, cet homme généreux si propre à l’honorer, qui a opposé aux fureurs populaires, aux outrages, à la mort la plus atroce, la sérénité d’un martyr. »

[7]Actes, p. 259.

[8]Actes, p. 215.

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