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01/09/2017

L’œuvre et la chapelle de la rue Haxo (La Croix, 31 mai 1938)

La Croix, 31 mai 1938

Les idées – LA CROIX – Les faits

 

Les massacres des otages

L’œuvre et la chapelle de la rue Haxo

  Le 67e anniversaire du massacre des otages a été commémoré tout récemment 85, rue Haxo.

  Au moment où socialistes et communistes manifestent devant le mur du Père-Lachaise, il n’est pas inutile de rappeler les assassinats de la Commune, dont le mur sanglant de la rue Haxo porte le témoignage indélébile.

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  Le 22 mai 1871, après l’entrée des troupes de Versailles à Paris, Mgr Darboy, archevêque de Paris M. Deguerry, curé de la Madeleine; M. Bonjean, président de la Cour de cassation les PP. Ducoudrav et Clerc, Jésuites; les PP. Pernv et Houillon, des Missions Etrangères, et d’autres otages ecclésiastiques et civils, détenus à Mazas, furent transférés à La Roquette. Les deux fourgons où l’on avait empilé les prisonniers traversèrent le faubourg Saint-Antoine au milieu des cris : « A bas les calotins ! N’allez pas plus loin ! Qu’on les coupe en morceaux ici ! »

  L’abbé Deguerry, toujours droit, malgré ses 74 ans, calme, « aussi peu soucieux que s’il se fût rendu en temps ordinaire chez un de ses amis » (récit du P. Perny), dit à Mgr Darboy, en lui montrant les missionnaires :

— Voyez donc, Monseigneur ces deux Orientaux qui viennent se faire martyriser à Paris ! N’est-ce pas curieux ?

  Un des prêtres demanda à l’archevêque :

— Monseigneur, vous qui avez écrit sur la vie de saint Thomas de Cantorbéry, pensez-vous que, théologiquement parlant, si on nous condamnait à mort, cette mort serait un martyre ?

— On ne nous tuerait pas, répondit le prélat, parce que je suis Mgr Darboy et vous M. Untel, mais parce que je suis archevêque et vous prêtre et à cause de notre caractère religieux notre mort serait donc un martyre.

  Le mercredi 24 mai, à 8 heures du soir, un détachement, composé des « Vengeurs de la commune et de différentes armes, arriva à la Roquette.

— Ah ! cette fois, nous allons les coucher criait leur chef, le capitaine Jean Viricq.

  Extraits de leurs cellules, Mgr Darboy, M. Deguerry, le président Bonjean, les PP. Ducoudray et Clerc, M. Allard, missionnaire et aumônier militaire, furent entraînés dans le chemin de ronde. Comme les assassins vomissaient les injures les plus grossières, un de leurs officiers leur cria :

— Taisez-vous ! Nous sommes ici pour les fusiller et non pour les insulter. Demain, la même chose nous arrivera peut-être, à nous aussi.

Mgr Darboy avait sur sa poitrine la croix de Mgr Affre, tué en juin 1848, et à son doigt l’anneau de Mgr Sicard, archevêque de Paris, assassiné en 1857. Il donnait le bras au président Bonjean, le curé Deguerry, au P. Ducoudray ensuite venaient les PP. Clerc et Allard. Sans une plainte, sans un murmure, ils s’encourageaient mutuellement. Arrivés à l’angle du second mur d’enceinte, ils se mirent à genoux, prièrent quelques secondes, puis se redressèrent et tombèrent sous un feu de file.

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La_Croix_31 mai 1938 (2).jpg

  Le lendemain, à la prison disciplinaire du 9e secteur, 38, avenue d’Italie, eut lieu le massacre des Dominicains d’Arcueil : les PP. Captier, Cotrault, Bourard, Delhorme et Chatagneret, deux professeurs et six serviteurs du collège. Cerisier, colonel de la 13e division, assisté d’une femme, dirigeait l’exécution. On fit croire aux prisonniers qu’on allait les libérer. Bobèche, directeur de la prison, vêtu d’une chemise rouge, tenant par la main son fils âgé de six ans, ouvrait la porte et criait :

— Allons , les calotins, arrivez et sauvez-vous !

  Les malheureux se précipitaient dehors, où ils étaient canardés par les fédérés à l’affût derrière les arbres et sous les portes cochères. Le P. Chatagneret, atteint de 31 coups, remuait encore.

— Tirez donc ! hurla Cerisier, ce gueux-là remue encore !

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  Le 26 mai, vers 4 heures de l’après-midi, 52 prisonniers furent extraits de La Roquette : 10 prêtres : les PP. Olivaint, Caubert, de Bengy, Jésuites ; les PP Radigue, Rouchouze, Tardieu, Tuffier, des Sacrés-Cœurs de Picpus le P. Planchat, des Frères de Saint-Vincent de Paul M. Sabattier, vicaire à Notre-Dame-de-Lorette, et Paul Seigneret, séminariste 36 gardes de Paris et 6 civils. Escorté de 150 gardes nationaux, bientôt renforcés par les « Enfants perdus de Bergeret », précédé de tambours et de clairons, le cortège suit le boulevard de Ménilmontant, longe le Père-Lachaise, remonte la rue de Ménilmontant, la rue de Puelba (actuelle rue des Pyrénées), la rue des Rigoles. Un homme à cheval ouvrait la marche, criant que c’étaient des prisonniers versaillais. Aussitôt la populace se déchaine :

— Mort aux curés ! Mort aux cognes !

 Un gamin de 14 ans, désignant un prêtre qui, exténué, s’appuyait sur son compagnon :

— Je voudrais bien me payer ce vieux-là ! dit-il.

A l’ancienne mairie de Belleville, une cantinière, revolver en main, prit la tête du cortège. La musique jouait une marche de chasseurs. Un spectateur demanda :

— Où les mène-t-on ?

— Au ciel répondit un garde qui jugea prudent de s’éclipser.

 Le cortège, devant lequel un jeune garçon dansait en jonglant avec son fusil, poursuivait, par la rue de Belleville, la montée du calvaire parmi les hurlements, les vociférations, les cris de mort des hommes, des femmes et des enfants.

  On arrive à la cité de Vincennes (85, rue Haxo), séparée de la rue par, une grille et composée de maisonnettes sordides, de misérables baraques, de jardins potagers, de terrains vagues. Au fond, un grand mur, une salle de bal en construction. Dans le pavillon du fond, la Commune avait établi le 2e secteur.

  Les prisonniers sont poussés dans l’enclos. Un brigadier d’artillerie, posté à l’entrée, abat son poing sur chacun d’eux.

— J’ai tant tapé dessus que j’en ai la patte toute bleue, se vantera-t-il à la fin de la journée.

  Prêtres et gendarmes sont collés contre le mur. A ce moment, il se produit quelque hésitation. Dans le pavillon du secteur, une sorte de Conseil de guerre délibère. Deux capitaines essayent de gagner du temps, mais se sauvent sous les menaces de la foule qui a envahi l’enclos.

— Pas de pitié pour les Versaillais ! Pas de calotins ! Pas de gendarmes ! crie la cantinière en déchargeant son revolver.

  C’est le signal du massacre.

  Les prêtres, les uns à genoux, les autres debout, présentent leur poitrine aux balles. Ils sont achevés à coups de pieds, de crosses, de baïonnettes. Les gardes et les civils subissent le même sort.

  Le lendemain, les cadavres, préalablement détroussés, furent jetés dans une fosse, devant le mur sanglant.

 Le même jour, rue de La Roquette, la Commune ajoutait quatre victimes ecclésiastiques au tableau de ses assassinats : Mgr Surat, vicaire général de Paris ; M. Bécourt, curé de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle ; le P. Houillon, missionnaire ; le Frère Sauget, des Ecoles chrétiennes.

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  Un des tueurs de la rue Haxo, le chaudronnier Joseph Rigaud, devant les 52 corps, avait dit :

— Voilà au moins un tas de fumier qui ne se relèvera pas !

  Il se trompait. « Le sang des martyrs est une semence de chrétiens. » Sur ce terrain sanctifié par leur supplice, il y a une admirable floraison d’œuvres.

  En 1889, pour la première fois, la messe y fut célébrée dans un oratoire minuscule de 3 mètres sur 4, orné de fleurs, ainsi que le mur sanglant. Le 15 août 1892, quelques dames missionnaires s’installèrent dans un des pavillons de la villa des Otages (c’est le nom de l’ancienne cité de Vincennes) ; puis, peu à peu, les pavillons voisins furent achetés les uns après les autres, avant d’être remplacés par de nouvelles constructions. Le petit oratoire, après avoir subi plusieurs agrandissements, pour répondre à l’afflux des fidèles, va être remplacé par une magnifique chapelle dont la construction est fort avancée et qui doit être bénie par le cardinal Verdier le dimanche 23 octobre. C’est le 81e chantier du cardinal ; le premier coup de pioche a été donné en août 1935. Le devis prévu de 850 000 francs atteindra 1 500 000 fr. Nous sommes convaincus que la charité chrétienne permettra d’achever ce sanctuaire[1].

  Lors de la démolition de La Grande Roquette, les cellules qui avaient été occupées par les PP. Olivaint, Ducoudray, Caubert, Clerc et de Bengy furent acquises par l’œuvre et reconstituées, à la villa des Otages, où on peut les visiter chaque jour.

 Le 85, rue Haxo, est devenu un véritable centre d’apostolat, dans ce XXe arrondissement, essentiellement populaire. Sous la direction du R. P. Diffiné, digne successeur des PP. Pitot et Auriault, les œuvres se sont multipliées et développées : catéchismes, Congrégation de Marie-Immaculée, réunion d’hommes, patronages, cercle d’études, foyer pour les soldats des casernes des Tourelles et Mortier, colonies de vacances, etc.

  Voici quelques chiffres qui donneront une idée de l’activité et des résultats de l’œuvre des Otages depuis sa fondation, en 1893, jusqu’en 1937 : 3 606 baptêmes d’enfants, 207 d’adultes, 4 343 communions, 4 855 confirmations, 600 934 communions de fidèles (depuis 1902) ; aux patronages : 7 993 garçons, 8 000 filles aux colonies de vacances : 508 garçons, 1 354 filles ; 42 295 visites aux familles, aux pauvres, aux malades ; 17 abjurations dans les dix dernières années ; 35 vocations.

Qu’il me soit permis, pour terminer, d’adresser à nos nombreux lecteurs un chaleureux appel en faveur de cette admirable œuvre des Otages, si intelligemment dirigée par un véritable homme de Dieu.

de Grandvelle.

 

[1] Les dons sont reçus avec reconnaissance par le R. P. Diffiné, directeur de l’œuvre des Otages, 85, rue Haxo, Paris (XXe). (Chèque postal : Diffiné, Paris 248-18.)